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À Cannes, la parole est d'or

Le Premier ministre a délivré à Cannes aux côtés de la ministre de la Culture un discours sur l'avenir du droit d'auteur en Europe, le 17 mai 2015 | REUTERS/Jean-Pierre Amet

Le Premier ministre a délivré à Cannes aux côtés de la ministre de la Culture un discours sur l'avenir du droit d'auteur en Europe, le 17 mai 2015 | REUTERS/Jean-Pierre Amet

Les prises de parole sur la Croisette, qu'il s'agisse de l'intervention du Premier ministre ou de rencontres entre des réalisateurs et le commissaire européen chargé de l’économie numérique, ne sont ni du baratin ni sans importance.

Au Festival de Cannes, il y a des films. Beaucoup. Des longs et des courts, en sélection officielle, dans les sections parallèles, au marché du film encore bien davantage. Et puis les films en cours de réalisation, les projets, cette nébuleuse aux contours imprécis du cinéma en constant devenir.

Au Festival de Cannes, il y a des gens, ceux qui réalisent les films, ceux qui les interprètent, ceux qui participent à leur fabrication, ceux qui les financent, ceux qui les vendent, ceux qui les achètent, ceux qui les montrent, ceux qui écrivent ou parlent à leur propos, ceux qui les accompagnent. Ceux qui les aiment, ceux qui s’en servent, ceux qui ont la responsabilité d’organiser tout ça avec des lois et des réglementations.

Et puis, au Festival de Cannes, il y a des mots.

Exemple parmi mille autre, l’auteur de ces lignes a été sollicité depuis le début de cette édition du Festival pour participer à deux prises de paroles fort différentes. Au Pavillon Cinémas du monde de l’Institut français, où dix jeunes réalisateurs et leurs producteurs sont conviés à présenter leur projet (même si, parmi eux, les Palestiniens sont restés bloqués à Gaza par une énième mesure vexatoire et arbitraire israélienne) et viennent rencontrer de possibles partenaires. Chaque année, un(e) cinéaste confirmé(e) parraine cette délégation, et j’ai le plaisir et l’honneur de mener une conversation portant sur son parcours avec ledit parrain.

Après Rithy Panh, Abderrahmane Sissako, Pablo Trapero, Elia Souleiman, Raoul Peck, Walter Salles, soit autant d’expressions singulières, où une trajectoire personnelle devient expérience à partager et à utiliser par d’autres, c’était cette année Claire Denis. En ce monde envahi d’enregistrements sans intérêts, il faut souhaiter que ce qu’a dit Claire Denis, parlant de son chemin de femme et de cinéaste, de ses engagements, de ses rencontres, de ce qu’elle attend du cinéma, sera rendu accessible. Précision des énoncés, émotion et exigence des choix et des pensées: si l’expression même de leçon de cinéma a un sens, il s’est matérialisé ce jour-là.

Il est bien d’autres modalités de paroles efficientes à Cannes, de la conférence de presse à la rumeur, du reportage à la critique. Leur tissage incessant est agissant, parfois décisif, pour un film, l’avenir d’un cinéaste. Mais qu’il s’agisse de «master class», comme on dit, ou de ragots, les effets, s’ils sont incontestables, sont en général difficiles à mesurer. Il en va autrement des paroles politiques, même au sens limité –mais pas du tout médiocre– de politique culturelle.

Œuvres vs contenus

Ce dimanche 17 mai, la journée aura été consacrée massivement à écouter et un peu à organiser l’énoncé de mots. Mots politiques et souvent politiciens, mots techniques et souvent technocratiques. Parole, parole, bavardages et poudre aux oreilles diront plus d’un, après que la matinée a été consacrée à une succession de prises de paroles autour de Günther Oettinger, commissaire européen chargé de l’économie numérique, et qui pour des raisons typiquement bruxelloises se trouve avoir sous sa responsabilité le cinéma et l’audiovisuel.

Moins folichon que la montée des marches par des vedettes, moins beau et émouvant qu’un film de Desplechin, de Moretti ou de Hou Hsiao-Hsien, assurément. Mais loin d’être sans importance, y compris pour que ces films-là, et beaucoup, beaucoup d’autres, aient une chance de continuer à se faire et à être vus.

Colonisation de l’Europe

Sans mobiliser l’intérêt hors des cercles spécialisés, un débat de grande ampleur est en cours. Il oppose la quasi-totalité des représentants des cinéma européens à la Commission, engagée dans un processus de libéralisation qui revient à ouvrir sans réserve le marché européen aux Gafa (Google Apple Facebook Amazon), et à leur manifestation spécifique aux programmes audiovisuels, Netflix. Le 6 mai, la Commission a formalisé ses propositions en faveur d’un marché unique numérique.

Face à un commissaire cramponné à sa holzsprache ultralibérale, on a pu entendre de multiples et vigoureuses contre-attaques des porte-parole de toutes les branches du milieu, devant une salle comble réunissant tout ce que le cinéma français et beaucoup des cinémas d’Europe comptent de puissants. On aura même entendu une ancienne commissaire européenne, Viviane Reding, affirmer que c’était rien moins que la colonisation de l’Europe qui se tramait.

Sans entrer dans le détail des argumentaires, on aura ainsi entendu une série de plaidoyers enflammés en défense du droit d’auteur, de la lutte contre le piratage, de la diversité des mécanismes et des modes de diffusion, contrepoint de la diversité des œuvres, comme étaient obstinément désignés les films, face à l’approche bruxelloise délibérément accroché à la notion de «contenus». Bémol significatif de cet engagement, qui aura reçu le renfort de pointures de l’industrie du disque et de l’édition, les professionnels n’auront à aucun moment marqué d’attachement à ce qui est pourtant la pierre d’angle de la constitution du cinéma comme domaine singulier et comme enjeu culturel: la place décisive de la salle de cinéma.

Écosystème du cinéma

La matinée, ouverte par Fleur Pellerin, s’est close avec une intervention de Manuel Valls. Qu’un Premier ministre fasse le détour de Cannes est un geste qui, pour avoir des précédents, marque tout de même un intérêt des plus hautes instances politiques pour les enjeux de cinéma, et de politique culturelle, dont on ne trouverait pas aisément l’équivalent ailleurs. Et la vigueur et la clarté des mots de Manuel Valls en faveur du caractère essentiel de la culture, c’est-à-dire d’abord des artistes et des œuvres, dans la construction européenne comme dans la vitalité et le rayonnement des pays, était tout simplement impeccables.

Faire mentir ces prophéties fondées sur l’économie de marché et de l’idéologie libérale

On peut penser ce qu’on veut de bien des aspects de la politique menée par ce gouvernement, ce 17 mai, il énonçait des paroles fortes et justes, et qui engagent. À nouveau, il est loisible de tenir tout cela pour du baratin. Ce serait juste ignorer les faits. Les faits, c’est que, depuis cinquante ans, nombreux sont les experts qui expliquent que les choses étant ce qu’elles sont, le développement de la télévision, du magnétoscope, de la télé privée, d’internet, de la VOD, etc., condamne irrémédiablement le cinéma dans sa singularité et sa diversité. Et les faits, c’est que cela fait autant de temps que la parole politique, l’action administrative, la mobilisation professionnelle et l’engagement artistique et éducatif font mentir ces prophéties fondées sur toute la «rationalité» de l’économie de marché et de l’idéologie libérale.

Les faits, c’est que les paroles ont des conséquences, et que c’est particulièrement vrai à Cannes, chambre d’échos remarquablement efficace. Bien au-delà de la Croisette, il s’agit de la pérennité, du développement et de la possibilité de partager un système, d’un écosystème du cinéma tel qu’il existe en France. Écosystème dont Cannes est à la fois le témoin et un des instruments, système exempt ni de défauts ni de dérives mais néanmoins massivement bénéfique, et perçu comme tel par qui aime le cinéma un peu partout dans le monde.

Dans l’après-midi, il m’échut d’organiser une rencontre entre le commissaire Oettinger et dix jeunes réalisateurs (originaires d’Espagne, Italie, France, Algérie, Roumanie, Sri Lanka, Finlande), présents à Cannes au titre de la Cinéfondation, cette résidence d’artistes créée par le Festival il y a dix-sept ans.

Nul n’est assez naïf pour croire que deux heures d’échanges avec des cinéastes en devenir, même recevant le renfort d’Abderrahmane Sissako et de Joachim Trier, allaient transformer un ferme partisan de l’ouverture inconditionnelle du marché aux produits les plus performants en suppôt de l’exception culturelle. Mais, à nouveau, l’histoire longue de la politique culturelle montre que c’est bien le lent travail de confrontation répétée aux personnes, aux espoirs et aux idées de ceux qui font le cinéma qui finissent par imprégner les décisions et les stratégies de dirigeants, lesquels s’éloignent ainsi peu à peu d’automatismes idéologiques mortifères.

Le Festival de Cannes sert aussi à cela, et il le fait plutôt bien. On se prend plutôt à essayer d’imaginer quel dispositif pourrait, dans d’autres domaines (environnement, santé, éducation, droit du travail…) jouer un rôle comparable.

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