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Nicolas Sarkozy, idéologue et stratège

Nicolas Sarkozy, le 16 mars 2015 à Palaiseau. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Nicolas Sarkozy, le 16 mars 2015 à Palaiseau. REUTERS/Gonzalo Fuentes

En changeant le nom de l'UMP en «Les Républicains», l'ancien président de la République engage un mouvement stratégique d'ampleur. Fort peu idéologue de tempérament, Sarkozy croit quand même à l'idéologie, face à une gauche qui, elle, n'y croit plus. De la «droite décomplexée» aux «Républicains», Sarkozy a toujours pu compter sur les impasses, fractures et maladresses de la gauche pour imposer son discours.

Nicolas Sarkozy idéologue? Cela pourrait faire sourire beaucoup et pourtant, l’ancien Président poursuit avec méthode sa stratégie de reconquête de l’Elysée en y intégrant une forte dimension idéologique. Reconquête de son parti, unification des droites et, désormais élaboration d’une matrice idéologique susceptible de l’emporter sur la gauche et le FN en 2017. Le choix de donner à son camp le nom «Les Républicains» marque son souhait de capter une référence quasi-unanimement acceptée par les Français. En «guerre de position», Nicolas Sarkozy s’avère un stratège plus redoutable que la gauche.

Le premier Sarkozy, celui dont peu se souviennent, rêvait à l’instar d’Alain Juppé et d’Edouard Balladur de transformer le RPR en un centre-droit libéral et européen. Charles Pasqua et Philippe Séguin avaient dénoncé l’influence de cette ligne politique et mené une fronde restée célèbre aux Assises du Bourget de 1990.

Après 1997, lorsqu’il devint Secrétaire général d’un RPR présidé par Philippe Séguin, il revendiqua sans cesse davantage l’appartenance du mouvement post-gaulliste à «la droite». A un militant qui lui faisait observer qu’il se sentait «gaulliste de gauche», Sarkozy répondit:

«Alors vous n’êtes nulle part!»

Lorsque Sarkozy revint au gouvernement après sept années d’ostracisme chiraquien et un cuisant échec aux élections européennes de 1999 (12,82% des voix, derrière la liste Pasqua-Villiers), il s’empara du thème de la sécurité. Sarkozy, clairement «de droite», à la fin d’une période politique où cette étiquette n’allait non seulement pas de soi mais était rejetée par une bonne partie tant des gaullistes que du centre démocrate-chrétien.

Le choix de la sécurité

De droite, Nicolas Sarkozy avait besoin, en 2002, de prouver à son électorat qu’il savait être «efficace»: il s’empara donc de la thématique de la sécurité dans les semaines qui suivirent la réélection de Jacques Chirac face à Jean-Marie Le Pen. Il profita de ce surcroît de popularité pour s’emparer de la machine UMP en 2004. Le fait de se saisir de la sécurité comme thème, puis de l’UMP comme appareil, n’était encore pas suffisant. En 2005, voici tout juste dix ans, le référendum sur le TECE, convainquit Sarkozy de la justesse des prophéties de Patrick Buisson (qui avait prédit 55% pour le non, ce qui, pour qui ne s’aveuglait pas, n’avait rien d’impossible), comme le soulignent Ariane Chemin et Vanessa Schneider dans leur livre, Le mauvais génie. Une lecture géographique, sociale et idéologique du pays démontrait qu’un centre-droit libéral et européen n’avait guère de chance de l’emporter en 2007. Maîtriser son parti, refonder son discours, imposer ses thèmes et sa vision du monde, Nicolas Sarkozy s’est montré méthodique.

Plus encore qu’un squatteur de concepts, Sarkozy est un bernard-l’hermite du discours politique: il habite les coquilles que les autres ont abandonnées, vidées de leur contenu et auxquelles il donne une nouvelle fonction

 

Entre 2005 et 2007, Nicolas Sarkozy s’était appuyé sur Emmanuelle Mignon et sur un important de travail de synthèse idéologique. La «droite décomplexée» avait vu le jour, articulant «rupture» et «ouverture», combinant vocabulaire «de gauche», à l’époque emprunté aux documents de la CFDT, avec imaginaire de droite. Le vocabulaire des années 2005-2007 est à bien des égards «social-démocrate» et le projet du candidat, qui assumait d’être de droite, laissait déjà la place en mars 2007 à des discours à connnotation identitaire (discours de Caen et Besançon de mars 2007).

Sarkozy s’appuyait alors sur la fusion des droites et les faiblesses de la gauche pour engager la conquête du pays. Il s’adressait à la fois au peuple de droite, à son désir de rupture et flattait une gauche réformiste, à la mansuétude marquée pour la géopolitique états-unienne de l’époque, et que l’on trouvait rassemblée au sein de la revue Le Meilleur des Mondes. Bernard Kouchner fut l’incarnation de cette «gauche» convertie au sarkozysme.

Les années ont passé. L’idéologie du pays a muté. Sarkozy s’est adapté.

L’été passé, Nicolas Sarkozy avait engagé un flirt idéologique avec les conservateurs de La Manif pour tous, en confiant au cœur du mois d’août au magazine Valeurs Actuelles:

«Jusqu'ici la droite attaquait l'égalité par la liberté. C'était une erreur d'analyse. Car c'est toujours perçu comme la liberté du fort sur le faible...»

Combinant avec difficulté mais opiniâtreté une aile représentée par Nathalie Kosciusko-Morizet, davantage libérale, européenne et modérée, représentant la droite des idéopôles et le courant conservateur, dont Laurent Wauquiez a fort opportunément pris la tête, Nicolas Sarkozy est, par l’usage de mots rassembleurs, en train non seulement de leur donner progressivement une signification nouvelle mais d’inventer la synthèse idéologique que la droite recherche depuis le 6 mai 2012.

L'esquisse des thèmes de la présidentielle

Plutôt que de hurler à la «xénophobie», le Premier secrétaire du PS ferait bien d’essayer de comprendre les ressorts de la stratégie sarkozyenne et les impasses dans laquelle la gauche gouvernementale se précipite chaque jour.

Peu à peu, l’ancien président de la République s’empare consciencieusement des mots et thèmes qui vont lui permettre de bâtir l’univers d’image qui fera la toile de fond de la prochaine élection présidentielle. Il en est ainsi du mot «Républicain» et évidemment du mot République, sur lequel l’UMP en se muant en «Les Républicains» lance une OPA agressive.

Aidés en cela par un Premier ministre qui, sous l’emprise du verbalisme républicain, contribue à vider les mots de leur sens véritable, Nicolas Sarkozy peut les réinvestir d’une charge idéologique renouvelée. C’est en effet une République «idéologiquement modifiée» qu’il s’apprête à proposer.

Avec le mot «Républicain», Nicolas Sarkozy pourra faire résonner son discours dans les têtes d’une immense majorité de Français. Sarkozy va combiner des mots qui appartiennent au patrimoine politique commun des Français –la République, le mérite, «l’élitisme républicain», la laïcité– avec son message politique, en vue évidemment de l’emporter à la fois sur François Hollande et Marine Le Pen. Plus encore qu’un squatteur de concepts, Sarkozy est un bernard-l’hermite du discours politique: il habite les coquilles que les autres ont abandonnées, vidées de leur contenu et auxquelles il donne une nouvelle fonction.

L'école, sujet idéal

La réforme du collège est le terrain idéal pour donner corps à cette stratégie de captation de la République, lui faire quitter le champ de la sémantique et du discursif pour entrer en écho avec quelque chose qui a concerné, concerne ou concernera chacune et chacun: l’Ecole. 

Sarkozy peut compter sur la gauche gouvernementale pour commettre autant d’erreurs qu’il faudra pour l’aider. Il va prendre en apparence la défense d’une conception exigeante de l’Ecole empruntée au Plan Langevin-Wallon pour capter un mécontentement diffus relatif au dysfonctionnement du système éducatif. La gauche gouvernementale dénonce la «xénophobie» (sic), l'«élitisme», le «conservatisme» des opposants à cette réforme, mais révèle en fait sa faible préparation à la défendre. Peu importe qui a raison ou tort en l’occurrence: nous importe qui est en passe de gagner le rapport de force.

Au-delà du fond de la réforme (qui est un sujet mais n’est pas notre sujet), on observe une non-stratégie à gauche ou plutôt une suite d’erreurs stratégiques qui risque d’accélérer la captation des mots, images et symboles de la République par la droite sarkozyste. On peut moquer les défenseurs du latin et les ringardiser. Beaucoup de Français y voient d’abord des humanités.

Le comble est évidemment de voir la droite sarkozyenne, celle de La Princesse de Clèves et de «Zadig et Voltaire», se muer en gardienne sourcilleuses des Catilinaires, de la Guerre des Gaules ou de L’Enéide, en promotrice d’une culture historique qui a déserté voici bien longtemps les bancs des congrès des partis politiques, UMP et PS au premier chef.

Les erreurs de Najat Vallaud-Belkacem

Sarkozy s’empare donc de la question de la «réforme du collège» avec d’autant plus de facilité qu’on le laisse sans peine s’avancer, utiliser toutes les faiblesses de la réforme. Accusant la ministre de l’Education nationale de «médiocrité», il cherche à dramatiser une forme d’anxiété sociale diffuse, à laquelle cette réforme (et sa mauvaise gestion) offre un objet de cristallisation. Il tord les mots à son avantage: «excellence» contre «médiocrité», «mérite» contre «égalitarisme» et envoie astucieusement Bruno Le Maire, davantage homme de lettres, porter les critiques les plus implacables de la réforme.

En dénonçant les «pseudo-intellectuels» (Pierre Nora, Régis Debray, Jean-Pierre Azéma et d’autres –croit-on comprendre– qui, à des degrés divers, se sont autorisés à contester cette réforme), Najat Vallaud-Belkacem a non seulement fracturé son propre camp, mais aussi contribué aux yeux de certains citoyens à une forme de dénigrement des intellectuels, potentiellement perçue comme une dépréciation du savoir. Les fautes stratégiques de la gauche donnent les clés à la droite de l’hystérisation du débat public.

L’Ecole et la culture sont l’un des terrains choisi par les droites (davantage d’ailleurs par l’UMP ou les groupes conservateurs que par le FN de Florian Philippot) pour affronter la gauche. L’Ecole a déjà été choisie en 2013-2014 par les mouvements conservateurs qui avaient pris pour cible le «gender» et incité les parents à être les gardiens vigilants de l’éducation (un comble venant de la droite, qui ne leur avait jamais réservé un tel rôle).

Toute l’astuce de Nicolas Sarkozy consiste donc cette fois à pointer le problème éducatif, sans mettre en cause les enseignants, en prenant à témoin les parents d’élèves et en se faisant le chantre d’une conception «classique» de l’éducation, reliant passé (l’Histoire, les humanités) et l’avenir (quel meilleur sujet pour en parler que l’Ecole?) («L'école est au cœur du pacte républicain», déclare-t-il dans Le Figaro).

L’adversaire, accusé d'avoir «fait le choix du mépris», est résumé sous la lapidaire formule du «cauchemar français», dont «Les Républicains» vont bientôt tirer les Français.

Avec sa gestion de la réforme du collège, la gauche gouvernementale vient d’offrir à Nicolas Sarkozy l’occasion de réussir son hold-up sémantique et de commencer à définir à son profit le champ de bataille idéologique sur lequel l’issue électorale de la présidentielle de 2017 va se jouer.

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