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Hip-hop français et québécois: je t’aime moi non plus?

Le morceau «Montréal Sud» de Dead Obies.

Des deux côtés de l'Atlantique, nos rappeurs s'apprécient et collaborent ensemble. Mais si les Français parviennent à s'exporter dans la Belle Province, l'inverse n'est pas vrai.

Ces derniers mois, un certain nombre de médias français se sont penchés sur le hip-hop québécois. De Tracks à Libération, de Radio Nova à Noisey, tous mettaient au jour la singularité de ce rap unique et fureteur, foncièrement différent de celui produit en France.

Il existe pourtant de profonds rapports entre les deux pays. Pour les comprendre, mieux vaut revenir à la source des années 1980, à ce début de décennie où, de manière synchronique, apparaissent des figures fortes des deux côtés de l'Atlantique: Butcher T, Andrew Carr, Michael Williams pour le Québec, Lionel D, Dee Nasty ou Sidney pour la France. Ce n'est pourtant qu'au début de la décennie suivante que les connexions entre les deux pays vont commencer à s'établir, comme l'affirme Kapois Lamort, auteur de Les Boss Du Québec: R.A.P. Du Fleur De Lysée (Analyse socio-historique et sociologique du Hip-Hop dans la société québécoise):

«Cette période marque l'ascension de la culture rap et hip-hop francophone du Québec avec des groupes comme M.R.F (Mouvement Rap Francophone), Frenchie B., D-Original, Mélomane (Stratège), ainsi que des évènements marquants comme le spectacle de MC Solaar dans le cadre des Francofolies de Montréal le 8 octobre 1992. Son influence, ainsi que celle de NTM, IAM et Soon. E M.C fut très grande dans le hip-hop francophone du Québec entre 1990 et 1996.»

Collaborations multiples

Ainsi, plusieurs formations effectuent un passage en France à l'occasion des Francofolies de la Rochelle (Muzion, Sans Pression, X-Horde...), les Disques Mont-Real permettent à la bande-son de Ma 6-T Va Crack-er d'investir le marché nord-américain et produisent la compilation Le Défi, Nuit Blanche, plus ancienne émission de hip-hop francophone en Amérique, diffuse les artistes français, les médias hexagonaux (Radikal, Affiche, R.E.R…) côtoient chez les libraires et les disquaires les fanzines québécois (24karat, Influence, la Taupe…), Cut Killer réalise une compilation nommée Freestyle Canada et regroupant plusieurs entités de Montréal, tandis que les groupes Rainmen et Dubmatique enregistrent des morceaux aux côtés de Stomy Bugsy, de la Fonky Family, d'IAM et des 2 Bal 2 Neg.

«En 1995, on avait 17 ans, rembobine G.Kill des 2 Bal. Cela ne nous empêchait pas de vouloir conquérir l'Amérique. L'album 3x Fois Plus Efficace était prêt, mais on a fait le choix de partir un an aux Etats-Unis, où l'on a même passé des concours de rap au sein de la Zulu Nation. De New York, on parvient à entrer en contact avec Cédric Morgan, un producteur de Montréal, qui nous propose de venir nous chercher en voiture pour aller faire de la promo là-bas. Le mec fait l'aller-retour en une nuit et nous permet d'enchaîner les radios, les showcases et d'effectuer des concerts dans tout Montréal. On a même fait les Foufounes Electriques, l'équivalent de notre Olympia. C'est à ce moment-là que l'on a rencontré les Dubmatique avec qui le courant est bien passé et avec qui l'on a enregistré un single six mois plus tard, lors de la promo de Ma 6-T Va Crack-er. »


Une porte était définitivement ouverte et les rappeurs n'avaient plus qu'à y entrer.Les MC's français, bien aidés par le travail de Mariane Traoré (manageuse de Fabe, Lady Laistee et proche collaboratrice de producteurs québécois tels que Cédric Morgan ou Vladimir Bazile), multiplient alors les allers et retours au Québec à l'aube du nouveau millénaire:

«Au début des années 1990, détaille Kapois Lamort, également directeur artistique de la maison de disques Production Noire, il y avait beaucoup de gens qui supportaient MC Solaar, IAM, Ménélik et, à partir de la seconde moitié des années 1990, on a été bombardé par les tubes de la Scred Connexion, de Fabe (installé au Québec aujourd'hui) et de Passi. Ce dernier est d'ailleurs venu près d'une dizaine de fois au Québec entre la fin des années 1990 et le début des années 2000. De même pour IAM, qui a également collaboré avec le rappeur Sans Pression sur son album Si La Tendance Se Maintient. »

La raison de ces multiples collaborations est simple: elle résulte d'une même conception du mouvement hip-hop, d'une même obsession pour certaines thématiques (le fric, la contestation, le fun, la nuit et ses tentations), d'une même culture de la scène (les Word Up Battles là-bas, les Rap Contenders ici), de l'émergence massive d'Internet dans les foyers au début des années 2000 et d'une véritable admiration des rappeurs québécois pour des figures aussi essentielles que IAM ou MC Solaar –certains, comme Dubmatique, en adaptent même l'accent.

«Vision trop circonscrite de la scène hip-hop québécoise»

Si les rappeurs français y trouvent un franc succès –Oxmo Puccino, Booba et Médine y ont même donné des conférences auprès des jeunes des quartiers défavorisés–, l'idylle semble loin d'être réciproque. Là où le hip-hop anglophone (Kaytranada, Tommy Kruise...) semble toucher un auditoire conséquent, la scène francophone montréalaise ne trouve quant à elle que très rarement un écho de ce côté-ci de l'Atlantique. Et ce en dépit d'une diversité ahurissante: il y a les alternatifs et minimalistes (Frenchie B), les revendicatifs (Cavaliers Noirs, Jyhad, Judge Dreak Mathématik), les fanatiques des siestes crapuleuses (Black Taboo, Sudan, Ravette) ou encore les adeptes du franglais (Alaclair Ensemble, Dead Obies, P.A.P.A.) et du rap de rue (Le Voyou). Si G.Kill y voit des raisons nationalistes, prétextant que les rappeurs britanniques connaissent le même problème avec le marché américain, Kapois Lamort, lui, y perçoit des raisons dépassant le simple cadre artistique:

«Jusqu'à aujourd'hui, nous n'avons pas encore eu L'ARTISTE avec l'équipe parfaite en marketing, management et communication qui mènerait à une reconnaissance en France du rap francophone québécois. Internet permet certes de tout faire seul en 2015, mais il y a des formes de management, d'administration et de marketing qui nécessitent une équipe bien structurée et élargie. Je pense même que certains Québécois devraient avoir une firme de gérance/management qui puisse s'occuper seulement de leur promotion commerciale en France et en Europe. Ce qui n'a pas encore été fait en 25 ans.»


Ce sentiment a été consolidé ces dernières années par l'arrivée sur le devant de la scène du Roi Heenok, qui a réussi à imposer un véritable business-model, collaborant avec de nombreux rappeurs français (La Fouine, Alibi Montana), multipliant les controverses et adoptant un phrasé unique qui le rend singulier («T'entends!»). Kapois Lamort va dans le même sens:

«Vous pouvez ne pas l'aimer, à cause de sa prose, de sa philosophie ou de sa vision du monde. Cependant, vous ne pouvez que reconnaître que le Roi Heenok est un homme d'affaires très corporatif et exceptionnel. Son grand-frère, Jean-Marie Beauséjour, est un des seuls gérants dans le hip-hop francophone du Québec à avoir très tôt réalisé la vision trop circonscrite de la scène hip-hop québécoise en termes de gérance, management et marketing.»

Dépasser son statut d'artiste pour s'inscrire dans la durée et implanter définitivement le hip-hop francophone québécois en France, le propos est recevable. Il ne dit toutefois rien de cette nouvelle génération d'artistes qui, de Dead Obies à Koriass, d'Alaclair Ensemble à Loud Lary Ajust, en passant par Eman X Vlooper et Maze Le Patron, effectue régulièrement des concerts dans l'Hexagone, intéresse la presse et revendique avec conviction et fierté le joual, cet argot québécois qui rend aujourd'hui ces artistes singuliers, leur permettant d'incarner une version plus affirmée et assumée de l'expression musicale québécoise.

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