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Quand le Japon découvre l'islam radical

A Tokyo, une personne lit un journal annonçant la décapitation de Kenji Goto par l'Etat islamique, le 1er février 2015.  REUTERS/Toru Hana

A Tokyo, une personne lit un journal annonçant la décapitation de Kenji Goto par l'Etat islamique, le 1er février 2015. REUTERS/Toru Hana

Le pays ne compte que 10.000 musulmans, et quelques dizaines de djihadistes, et son histoire avec l'islam n'a rien à voir avec celle vécue par les Européens.

Environ un millier de Français seraient déjà partis rejoindre l'un des groupes djihadistes combattant en Syrie, voire en Irak. Les témoignages parvenus ont démontré que, sur place, ils luttaient aux côtés d'une mosaïque de nationalités. Certaines «prévisibles» (Saoudiens, ressortissants de pays du Maghreb...), d'autres plus surprenantes. Et parmi ces provenances atypiques: le Japon. Et même si les troupes djihadistes en provenance du Soleil Levant ne sont pas légions –les estimations les plus crédibles parlent d'environ une quarantaine de combattants– ils consituent en soi une «anomalie» si l'on considère l'éloignement culturel du Japon avec l'islam, et la faiblesse numérique de l'immigration dans le pays, rarement musulmane qui plus est.

Quand les nationalistes japonais rencontrent l'islam

Dans une perspective historique, les rapports entre le Japon et l'islam sont pourtant anciens via des contacts, largement diplomatiques et sans aucune dimension conflictuelle comme en Europe, avec le monde arabe. Le Japon n'a réellement découvert le monde musulman qu'au XIXe siècle, et sous un angle particulier: celui de l'observation «académique» par les élites.

Lors du développement au cours de l'ère Meiji (dès 1868), le Japon jusque-là fermé à l'extérieur se découvre un intérêt pour tout ce qui l'entoure et dont il pourrait s'inspirer. Et parmi la centaine de cadres supérieurs envoyés en Europe pour se former aux modèles de gestion à l'occidentale, la plupart passèrent par l'Egypte, alors sous domination britannique, où ils découvrirent et étudièrent, avec leur point de vue nippon, l'islam sunnite.

Les observateurs ne rapportèrent pas nécessairement une image très précise et fine. Mais, plus que l'islam en lui-même, ils rapporteront de l'Egypte et du Moyen-Orient la perception de territoires colonisés et sous la coupe de puissances européennes. Or, une partie de la classe intellectuelle nationaliste va développer une empathie, dans la production littéraire notamment, pour ces peuples soumis au joug du colonialisme, englobant alors un attrait pour l'exotisme et les cultures de ces territoires.

Un auteur va particulièrement se distinguer: Sanshi Tôkai (un pseudonyme signifiant «homme libre de la mer de l'Est», et sa série de livres Kajin no kigû (que l'on peut traduire par «rencontre avec de belles femmes» –seize livres entre 1885 et 1897). L'épopée raconte dans un style romancé la révolte d'Urabi Pacha (1841-1911) contre les intérêts français et britanniques en Egypte. La popularité de l'oeuvre va initier un curieux mouvement dans le monde des idées au Japon: l'attrait pour l'islam, allant parfois jusque à la conversion, de la part de l'extrême droite patriotique et antioccidentale.

Le tournant des années 1970

Une partie des idéologues nationalistes «pan-asiatiques», notamment lors de la dérive militariste japonaise, ont vu dans l'islam un allié face au pouvoir colonial, principalement britannique, implanté dans une partie de l'Asie sur laquelle lorgnait alors le Japon. La vraie émergence d'un islam au Japon date donc de la période nationaliste d'avant-guerre.

Les première mosquées au Japon (celle de Kobe en 1935, celle de Tokyo en 1938) ont été en partie financées par les «zaibatsu», ces conglomérats d'entreprises proches du pouvoir, et démantelés par les Américains à la fin de la guerre. En 1930, avec la bénédiction du pouvoir en en place, se crée la Dai Nihon Kaikyô Kyôkai (la «grande association des musulmans du Japon») et les études en islamologie se développent dans le pays. L'une des principales organisations d'extrême droite de l'époque, le Kokuryûkai (la «société du Dragon noir») ira même jusqu'à apporter son soutien à des groupes activistes américains comme Nation of Islam.

L'attentat à l'aéroport de Lod, le 30 mai 1972

Après la guerre, l'intérêt pour l'islam a rapidement chuté et est resté largement confidentiel. Les années 1970 ont marqué un renouveau du rapprochement entre des groupes politiques japonais et le Proche-Orient. La Nihon Sekigun («l'Armée rouge japonaise»), bien que proche des mouvements palestiniens –ce sont trois ressortissants japonais qui ont perpétré l'attentat à l'aéroport de Lod (Tel Aviv) en 1972– n'a jamais dépassé l'approche séculaire de l'extrême gauche plus intéressée par l'internationalisme que par l'islam.

Passé les soubresauts historiques, l'islam est donc redevenu dans l'archipel un phénomène largement minoritaire. Hormis les immigrés en provenance des pays à majorité musulmane (principalement des Indonésiens, des Bangladais, des Turcs et des Iraniens), l'archipel compte à peine 10.000 musulmans d'origine japonaise. Un grain de sable pour un pays de 127 millions d'habitants. Et les musulmans japonais sont pour le moins peu «voyants».

«En dehors de leur pratique purement religieuse, les musulmans japonais n'hésitent pas à participer à des festivals culturels d'inspiration shintoïste, ou à boire de l'alcool, explique Bassam Tayara, chercheur à l'Inalco, et auteur de Le Japon et les Arabes (Médiane, 2004). Et rien dans leurs habitudes vestimentaires ne peut laisser deviner leur appartenance religieuse.»

Djihadistes «locaux» et perplexité nationale

Après être resté à la marge des différents conflits impliquant une dimension religieuse, grâce à son homogénéité interne et sa politique de relative non-intervention dans des opérations militaires internationales, le Japon a été brusquement ramené à la réalité depuis l'émergence des groupes djihadistes que sont al-Qaida ou Daech.

En premier lieu parce que deux otages japonais, Kenji Goto et Haruna Yukawa, ont été été décapités après avoir été capturés et macabrement mis en scène avec les tenues orange de circonstance. Le Japon avait déjà connu le drame de voir un de ses ressortissants mis à mort de la sorte dans les précédents conflits dans la région, en 2004 un jeune routard avait été enlevé en Irak et décapité peu de temps après. De même, la prise d'otages par un groupe dissident d'AqmiI du site gazier d'In Amenas en Algérie, en janvier 2013, avait causé la mort de 27 ressortissants japonais travaillant sur place.

Mais, outre ces tragédies ponctuelles, le nouveau phénomène auquel le Japon a dû faire face est de découvrir l'existence de «djihadistes» sur son propre territoire. Et les islamistes radicaux japonais –toujours dans l'esprit des premiers convertis– sont loin d'appartenir aux couches populaires de la société.

En octobre 2014, la police japonaise a appréhendé deux hommes suspectés de vouloir partir en Syrie rejoindre Daech, un employé de magasin de 23 ans, et un étudiant de 26 ans de l'université d'Hokkaido, l'une des plus prestigieuses du pays. Même si ces deux hommes –rappelant en cela les djihadistes français– ne se distinguaient pas par leur grande connaissane religieuse ou l'ancienneté de leur engagement, c'est leur parcours de radicalisation qui étonne. Et qui met en lumière le rôle de plusieurs «personnalités» japonaises au parcours atypique et suspectées d'entretenir la flamme du radicalisme islamiste au Japon.

Le premier, Kosuke Tsuneoka, est un journaliste indépendant qui s'est, selon ses déclarations, converti à l'islam en 2000 alors qu'il était en poste à Moscou. Pris en otage par les talibans en Afghanistan en 2010, il a été libéré cinq mois plus tard, ses ravisseurs ayant reconnu en lui un «bon musulman». Il est aujourd'hui suspecté d'avoir assuré la logistique des départs en Syrie et d'accompagner les postulants au djihad international.

Hassan Ko Nakata, le 22 janvier 2015  à Tokyo. REUTERS

Mais le cerveau de ce qui s'apparente à un petit mais étonnant réseau de recrutement est un personnage encore plus étonnant: «Sheikh Hassan» Ko Nakata. L'homme, qui porte la barbe, les vêtements traditionnels et pose avec des armes de guerre devant le drapeau noir des islamistes, s'est converti en 1979 et aurait étudié l'islam à l'université du Caire dans les années 1990. Malgré ses positions particulièrement tranchées pour la mise en place de califats en Asie du Sud-est, Ko Nakata dès son retour au Japon a trouvé un poste de... professeur d'université, en islamologie à l'université de Doshisha à Kyoto. Un établissement qui, ironie du sort, a été fondée par un Japonais converti au protestantisme américain...

Celui qui, avant sa dérive complète dans le djihadisme qui l'a vu se rendre au moins cinq fois depuis mars 2013 dans des zones sous contrôle des rebelles syriens, était encore considéré comme un «respectable professeur» est suspecté d'avoir assuré une formation de base aux candidats au départ. Un rôle qui n'a pas empêché, selon les informations du Japan Times, de demander à Ko Nakata de servir d'intermédiaire pour faire libérer les deux otages japonais d'EI (avec le résultat que l'on connaît...).

Des Japonais perplexes

L'opinion publique japonaise, enfin, s'est retrouvée en émoi quelques semaines après les attentats contre Charlie Hebdo: fin janvier, la prestigieuse maison d'édition Daisan Shokan a annoncé la sortie d'un livre qui reprend une quarantaine de dessins de l'hebdomadaire satirique, dont les fameuses caricatures de Mahomet. Une annonce qui a entraîné des manifestations de musulmans devant les locaux de la maison d'édition, faisant suite également à d'autres mouvements contre le quotidien Tokyo Shimbun qui avait également publié les caricatures. Des manifestations qui ont beaucoup marqué l'opinion publique japonaise peu habituée aux mouvements de protestations, et sachant mal quelle position adopter.

Le puissant Tokyo Shimbun –850.000 exemplaires par jour sur la seule région de la capitale japonaise– a ainsi présenté ses excuses sous la pression des manifestants qui, selon les autorités, étaient... une cinquantaine.

«La plupart des manifestants étaient des Pakistanais qui restaient dans une logique de protestation pacifique et démocratique, décrit Michael Penn, journaliste et chercheur, spécialiste des relations entre le Japon et le monde musulman. Leur but était surtout d'attirer l'attention des Japonais et de mieux leur faire connaître leur religion. Mais le Japonais moyen est horrifié par les agissements de l'Etat islamique et veut que le pays reste aussi éloigné que possible de ces questions.»

Malgré un islam dont il a toujours été éloigné, et une neutralité relative dans les grands enjeux qui dépassent son cercle géographique proche, le Japon se retrouve rattrapé par des phénomènes que le pays peine à appréhender, et qui l'ébranle malgré, dans l'absolu, une importance qui peut sembler dérisoire en France. 

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