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«Amy»: Comment faire du cinéma sans caméra

Amy Winehouse DR

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A travers les images d'archives utilisées pour son documentaire sur Amy Winehouse, le réalisateur Asif Kapadia parle autant de la chanteuse que de l'époque dans laquelle elle a vécu.

Avant même que le documentaire Amy consacré à la chanteuse Amy Winehouse, décédée le 23 juillet 2011 à Londres, ne soit projeté à la presse, il déclenchait déjà une polémique: Mitch Winehouse, son père avait assuré au Sun qu'«Amy aurait été furieuse. Ce n'est pas ce qu'elle aurait voulu». La famille avait ajouté que le film portait contre elle et le management «des allégations précises», «infondées et déséquilibrées».

Après avoir vu le film, on comprend mieux pourquoi la famille était furieuse: le film d'Asif Kapadia montre des parents absents, dépassés. Un divorce qui aurait traumatisé la chanteuse, généré chez elle un manque affectif terrible; un père qui aurait d'abord dissuadé sa fille de faire une cure de désintox à l'époque où, selon ses amis cités dans le film, il était encore temps de faire quelque chose pour elle, puis qui se souciait d'argent plus que du bonheur de son enfant... 

Autant de théories peu flatteuses pour la famille, et simplistes... Mais cette polémique occulte le véritable intérêt du film: il a été réalisé sans filmer. Toutes les images de ce documentaire de 2H07 sont des images d'archives, des vidéos familiales exhumées, des films de concerts, des extraits d'interviews... 

Asif Kapadia a réalisé un film entier sans prendre lui-même la moindre image. Comme il l'a expliqué à 20Minutes.fr dans une interview

«La plupart des gens que j’ai interviewés n’avaient jamais parlé d’Amy. Ils étaient nerveux, bouleversés, choqués par son décès. Certains éprouvaient de la culpabilité, d’autres de la colère. Certains avaient fait le pacte de ne jamais parler. J’ai décidé de ne mettre une caméra entre nous. J’ai rencontré ses proches en tête-à-tête avec un magnétophone. Petit à petit, ils se sont mis à parler et ne se sont plus arrêtés. C’était comme une sorte de thérapie pour eux. Au final, j’avais une centaine d’entretiens.»

Ces entretiens sonores composent toute la bande-son du film –évidemment entrecoupée des morceaux de la chanteuse, posés sur des images montées par ordre chronologique. On découvre Amy ado, bien avant la célébrité, le visage acnéique, insolente et culottée. On la voit évoluer avec ses amis, chez eux, lors de balades en voitures, faire des selfies avant même que le mot n'existe. On la voit chanter a cappella un joyeux anniversaire enthousiaste à 14 ans. Et dire à 20 ans, dans une interview que l'on imagine Kapadia très fier d'avoir retrouvée: 

«Je ne crois pas du tout que je serai célèbre. Je ne crois pas être capable de l'assumer. Je crois que ça me rendrait folle.»

Amy DR

Amy Winehouse est née en 1983; cette année-là, Sony commercialise le premier caméscope au monde. En 1996, elle a 13 ans, et les premiers caméscopes numériques débarquent sur le marché grand public. C'est au cours de cette même décennie que sont mis au point les téléphones capables de prendre des photos et des vidéos.

C'est aussi cette histoire-là que le film raconte: celle d'une star née en même temps que notre ère, et qui, ni fascinée ni repoussée par ce rapport à l'image, s'en emparait comme n'importe quelle ado de l'époque, avec narcissisme et gêne en alternance. Amy se filme beaucoup, parfois seule, avec insouciance.

Un film sur les médias

Autant qu'un documentaire sur la star, ses déboires, son addiction à l'alcool, Kapadia transforme son film en un documentaire sur les médias au sens large. On circule de l'intime des photos de famille aux images arrachées violemment par les paparazzis. Des vidéos de vacances aux vidéos des journalistes anglais qui la poursuivent –et les journalistes anglais ont une férocité qui leur est propre. 

On passe d'une Amy rieuse qui se filme avec ses amis à une chanteuse dévastée, droguée, harcelée, poursuivie avec son compagnon, jusque devant la porte de la clinique où ils partent en désintox. Et des concerts intimistes et joyeux à des concerts gigantesques lors desquels la foule l'acclame ou la conspue, selon qu'elle chante ou que pommée, détruite, refusant d'ouvrir la bouche, elle sorte de scène à peine debout. 

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Et toujours en filigrane son tempérament effronté et franc: elle envoie balader les journalistes qui lui posent des questions vaines; elle explique en interview qu'elle déteste le type qui a fait les arrangements sur tel album et rajouté des violons alors qu'il n'aurait jamais fally ajouter des violons; ou lève les yeux au ciel lors des Grammy awards en 2008, alors que les noms des nommés sont égrenés et qu'elle apprend le titre en compétition de Timberlake: 

«Il a vraiment appelé sa chanson “What Goes Around … Comes Around” ?»

(Amy Winehouse remportera les prix de disque de l'année, meilleure nouvelle artiste; chanson de l'année, meilleur album pop vocal et meilleure prestation vocale d'une chanteuse... Justin Timberlake remportera le prix de meilleure prestation vocale d'un chanteur)

Les images sont tantôt pleines de bruit, tantôt lisses, et leur abondance sidère: on peut donc aujourd'hui raconter une vie posthume sans que rien ne semble manquer. Les traces qu'on laisse dans nos téléphones suffiront à quiconque voudra bien les monter pour raconter un mort. 

Le récit tiendra dans le montage, dans ce qu'on voudra bien leur faire dire en les agençant les unes avec les autres. Kapadia réussit à transformer des images de paparazzis en témoignages de l'indécence dont la chanteuse a été victime, et à extraire des images qui ont fait sa perte, en les articulant à l'intime, à ses chansons, à son audace et sa franchise, la preuve qu'elle était une artiste beaucoup plus importante que ce à quoi les tabloïds l'avaient réduite.

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