Maintenant que les Chinois peuvent modifier génétiquement les humains, si on appuyait sur «pause» pour réfléchir un peu?

REUTERS/Regis Duvignau

REUTERS/Regis Duvignau

On pourrait faire comme il y a quarante ans, lorsque des généticiens réunis à Asilomar, en Californie, avaient demandé un «moratoire» sur leurs propres recherches.

Après les végétaux et les animaux, des organismes humains génétiquement modifiés? Des biologistes chinois ont osé le faire, en restant au stade embryonnaire. Ils détaillent leur «première» dans el numéro de mai de la revue Protein & Cell. L'équipe dirigée par Junjiu Huang (Université Sun Yat-sen, Canton) y explique comment elle a réussi à modifier des génomes humains.

Une révolution technologique

Ces biologistes voulaient tester l'efficacité d'une nouvelle méthode, révolutionnaire, dite «d'édition de l'ADN». Objectif affiché: corriger un gène responsable d'une affection sanguine: la bêta-thalassémie. Objectif non déclaré: prendre de l'avance dans la course à un nouvel eldorado, celui des modifications génétiques transmissibles dans l'espèce humaine.

Cette expérience a été menée sur 86 embryons conçus par fécondation in vitro –quinze d'entre eux «n'ont pas survécu au traitement». Et sur les 71 restants, seuls quatre ont pu «bénéficier» d'une «correction» génétique. Pour ne pas être une totale réussite cette expérience constitue bien une fracture symbolique d'une portée qu'il faut tenir pour considérable.

Ce travail est la dernière application en date de la technique dite «CRISPR-Cas9». Un sigle à retenir: le CRISPR (Clustered Regularly Interspaced Short Palindromic Repeats). Cette technique constitue, de l'avis même des généticiens, l'une des plus importantes révolutions technologiques de la biologie moléculaire de ces quarante dernières années. Une importance équivalente à celle des premiers «ciseaux génétiques», des techniques de séquençage génétique «à haut débit» ou celle de l'amplification génétique (PCR pour Polymerase Chain Reaction). Avec ce nouvel outil, il devient possible de cibler n'importe quel gène pour  l'«éteindre», l'«allumer», le «corriger», l'«améliorer»... Et ce dans l'ensemble du vivant, végétal et animal –dont l'humain. Le champ des possibles s'ouvre plus largement que jamais.

La première réalisée à Canton et annoncée dans Protein & Cell doit être replacée dans son contexte.

Il s'agit d'une modification génétique faite en amont, et qui pourra se transmettre à la descendance

 

Il ne s'agit pas d'un travail visant à corriger une anomalie génétique présente à la naissance –un objectif que se fixe la thérapie génique, étant bien entendu que la correction ainsi apportée n'est pas transmissible à la descendance.

Il ne s'agit pas non plus d'une technique assurant un tri génétique d'embryons humains conçus par fécondation in vitro (le «diagnostic pré-implantatoire» ou DPI).

Il s'agit d'une action en amont, d'une modification génétique qui aura pour caractéristique de pouvoir se transmettre à la descendance de la personne ainsi manipulée aux premiers instants de son existence. Une modification qui pourra, au choix, être une «correction» d'une anomalie aux conséquences pathologiques voire, plus tard, une «amélioration» via l'apport d'une caractéristique particulière.

«Cette expérience, qui touche au patrimoine héréditaire de l'espèce humaine, et contrevient à la convention d'Oviedo[1], ratifiée par la France et vingt-huit autres pays européens en 2011, fait observer Le Monde. Elle concrétise les craintes exprimées ces dernières semaines par une partie de la communauté de la recherche en génie génétique. Après la publication par le journal du Massachusetts Institute of Technology (MIT) d'une enquête très fouillée montrant des débuts de manipulation génétique des cellules sexuelles (y compris aux Etats-Unis), des chercheurs américains avaient publié dans les revues Nature et Science les 12 et 19 mars des mises en garde envers les tentatives de modifier ces cellules germinales.» 

S'inquiéter? Les optimistes font valoir que les 86 embryons utilisés n'étaient pas viables: ils n'auraient pas pu se développer dans un utérus jusqu'au stade de la naissance.

Les inquiétudes de la co-inventrice de l'outil

Pour autant, le simple fait que cette expérience a été réalisée démontre la voie sur laquelle s'engagent, en Asie notamment, des généticiens débarrassés du poids de l'éthique occidentale. Aux Etats-Unis, le Pr Francis S. Collins, directeur des puissants National Institutes of Health a déclaré publiquement qu'aucun financement fédéral ne sera, pour des raisons éthiques, accordé à ce type d'expérience. Ce qui n'interdira nullement les financements privés –financements qui ne manqueront pas d'affluer dès lors que la technique aura fait le preuve de son efficacité.

En juin 2014, la généticienne française Emmanuelle Charpentierco-inventrice de l'outil CRISPR-Cas9, estimait que «cette technique fonctionne si bien et rencontre un tel succès qu'il serait important d'évaluer les aspects éthiques de son utilisation». «La publication de Protein & Cell soulève des grandes interrogations scientifiques et éthiques puisqu'il s'agit de la possibilité de manipuler le génome humain à partir de l'embryon et ceci d'une manière qui permettrait la transmission de cette modification à la descendance», a déclaré au Figaro Anne Galy, directrice de l'unité Inserm 951 au Généthon d'Evry.

A l'inverse, certains qualifient de «légitimes» ce type de recherches. Au Royaume-Uni, le Dr Tony Perry (Université de Bath) a ainsi déclaré à la BBC que ne pas autoriser de telles recherches constituerait une faute éthique. Un avis partagé, en France, par le Pr Patrick Gaudray, directeur de recherche au CNRS, et membre du Comité consultatif national d'éthique dont il préside (depuis 2009) la «section technique». Il s'en explique sur son blog après avoir accordé un entretien au Figaro.  

«Cette expérience a été réalisée sur des embryons non viables et sans volonté ni possibilité d'implantation utérine. De ce fait, je ne suis pas convaincu qu'elle contrevienne réellement à la convention dite d'Oviedo, nous a déclaré le Pr Gaudray. Cette convention n'a d'ailleurs pas empêché le Royaume-Uni d'autoriser des manipulations génétiques qui affecteront le devenir génétique d'êtres humains[2]. J'admets volontiers que le terme “légitime” est un peu fort. Il n'en reste pas moins que la publication de Protein & Cell remet en perspective les fantasmes sur l'incroyable performance que représente cette technique. A ce titre, elle est utile. Je ne crois pas qu'il existe de “crimes du savoir”, de “connaissance interdite”...»

Faire une pause pour réfléchir?

Et maintenant? Dans la communauté génétique, des voix se font entendre pour réclamer, quarante ans plus tard, l'organisation d'une nouvelle «Conférence d'Asilomar». Cette réunion (de 130 généticiens à huis clos) avait été organisée en 1975 par Paul Berg (futur prix Nobel de chimie en 1980). Elle appelait à un moratoire sur les «manipulations génétiques» afin d'éviter que les premières «bactéries génétiquement modifiées» puissent se disperser dans l'environnement et menacer l'espèce humaine.

«J'ai connu les débuts du “génie génétique”, le moratoire de 1975 et la conférence d'Asilomar, explique pour sa part le Pr Gaudray. Et j'ai observé que rien n'a été évité, que le débat public sur les OGM n'a jamais eu lieu, et que, avec un peu de mauvais esprit, on peut y voir le temps de respiration qui était nécessaire aux technologues (américains, en particulier) pour se mettre en ordre de marche et devenir hégémoniques. Je ne crois pas à la pureté des annonces de réflexion et de moratoire publiées dans les deux grands journaux scientifiques (Nature et Science) qui ont rejeté l'article de l'équipe dirigée par Junjiu Huang.»

C'est là une vision bien pessimiste des dynamiques internes de la communauté des biologistes généticiens.

On peut aussi soutenir que le «temps de respiration» que constituerait un Asilomar II pourrait être médiatiquement mis à profit pour aider l'opinion publique internationale à saisir les enjeux éthiques, médicaux et marchands présents et à venir. Un «temps de respiration» face au Pacifique. Asilomar, dont le nom d'origine espagnole nous dit, depuis des siècles, que l'endroit est, pour l'homme, un refuge contre la violence et l'immensité de la mer.

1 — La «Convention d'Oviedo» (ou Convention sur les droits de l'homme et la biomédecine) est une convention internationale qui énonce les principes fondamentaux applicables aux nouvelles technologies dans le domaine de la biologie humaine et de la médecine. Signée à Oviedo (Espagne) en 1997, elle est entrée en vigueur en France en juillet 2012. Retourner à l'article

2 — En février 2015, les députés britanniques ont voté à une large majorité en faveur de la possible conception in vitro d'êtres humains à partir de trois patrimoines génétiques différents. Cette décision vise à prévenir le  risque de transmission de maladies rares d'origine génétique (maladies mitochondriales). Il s'agit, en pratique de retirer de l'ovule de la future mère des éléments génétiques (les «mitochondries») et de les remplacer par des éléments équivalents provenant d'un ovocyte d'une autre femme. Le patrimoine génétique de la personne ainsi conçue comprendra des éléments étrangers à ceux de ses deux parents –éléments transmissibles à sa descendance. Les Français René Frydman et Jacques Testart se montrent respectivement très réservé et totalement opposé à la mise en œuvre de cette technique dans l'espèce humaine. Retourner à l'article

 

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