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B.B. King n'était pas «l'artiste blues par excellence»: il était bien plus que cela

B.B. King en concert au Festival de jazz de Montreux, en 2011. REUTERS/Valentin Flauraud.

B.B. King en concert au Festival de jazz de Montreux, en 2011. REUTERS/Valentin Flauraud.

Du gospel au duo avec U2, le musicien, disparu à 89 ans, a connu un parcours très éloigné des clichés du genre.

Quand on pense au blues, on pense forcément à B.B. King. Décédé jeudi 14 mai à 89 ans, le guitariste trônait sur cette musique depuis près de soixante ans. Pourtant, si les mots «B.B. King» et «blues» sont indissociablement liés, le bonhomme était beaucoup plus singulier qu'il n'y paraît, parfois bien loin des clichés collant à sa musique de prédilection.

B.B. King, en quittant ce monde, rappelle que l'histoire de la musique moderne est bien plus complexe qu'elle n'en a l'air et qu'aucun artiste ne peut synthétiser un genre à lui tout seul. La preuve en quatre points.

1.Le gospel en premier lieu


Ce vendredi matin, sur iTélé, l'annonce de sa mort tombe: «B.B. King, c'est une légende du blues parce que d'abord, il a le CV d'un bluesman. B.B. King, il est né en 1925, dans le Mississippi bien sûr, où sévissait la ségrégation. Ses parents sont des ramasseurs de coton. Alors, si c'est pas ça qui fait de vous un chanteur de blues, je me demande vraiment ce qui donne envie de chanter le blues.» Certes, si l'on veut taper dans le raccourci, on peut dire cela. Pourtant, B.B. King, à la base, c'est le gospel. Dans son parcours et son enfance bien sûr, mais aussi dans sa voix, sa technique vocale.

Dans le Mississippi des années 1930, on n'entend pas du blues à tous les coins de rue. Ce qui retentit dans toutes les paroisses, plus précisément dans toutes les églises, c'est le gospel. Et le jeune Riley (le vrai prénom de B.B. King) n'y échappe pas. Adolescent, il officie même dans des formations du genre, se contentant d'un succès local. Lorsqu'il a 15 ans, en 1940, ceux qui chantent le blues sont de la génération d'avant: les Muddy Waters, les John Lee Hooker, qui s'apprêtent à avoir un succès retentissant, sont de dix ans ses aînés.

La vingtaine approchant, Riley retourne au blues, mais cet amour de jeunesse pour le gospel aura une incidence capitale sur sa musique. Grâce à cela, il apprend à chanter behind the beat, à se permettre des envolées lyriques typiques du chant d'église. Ce groove, pas très académiquement blues, sera pourtant une de ses marques de fabrique. Dans son livre The B.B. King Reader: 6 Decades of Commentary, Richard Kostelanetz ajoute: «A une force physique et un talent de moteur pour un groupe s'ajoute chez B.B. King le fait de savoir que le tempo juste ne fait pas tout.» Après guerre, l'urban blues commence à supplanter le gospel en tant que musique spirituelle numéro un, et B.B. King est la parfaite synthèse qui assure cette transition.

2.Le guitare à contre-courant

Si l'on suit le cliché du chanteur blues communiant avec la nature et son mal-être dans les champs de coton en chantant ses journées de labeur, le blues originel se pratique à la guitare sèche ou folk. Pourtant, très vite, dès ses 12 ans, B.B. King est attiré par la guitare électrique. C'est avec un instrument amplifié qu'il fait ses gammes, contrairement à la plupart des bluesmen de sa génération et de celle avant lui.

Au fil des années, son son de guitare s'affine fortement, devient de plus en plus reconnaissable. Tandis que le jeu de Muddy Waters se fait explosif, celui de John Lee Hooker très grave, celui de Buddy Guy aérien et celui d'Albert King très aigu, B.B. King chiade un style très éloigné des guitar heros. Il n'est pas en démonstration, et la subtilité est son point fort. Quand le blues s'est électrifié, beaucoup de bluesmen ont suivi les rockers dans leur recherche de virtuosité. Pas lui. Même dans le modern blues de l'époque, il est hors des clichés.

 

3.Un parcours sans faute

Depuis que l'on est parvenu à enregistrer puis à diffuser de la musique massivement, des chanteurs noirs ayant connu une vie pauvre ont toujours su accéder au succès. Cette arrivée d'argent après une vie de privation n'est pas sans conséquence. Beaucoup ont perdu pied, se sont noyés dans l'addiction et ont fini par décliner musicalement ou, au mieux, par effectuer une traversée du désert. Pas B.B. King, qui a d'ailleurs décrit ce phénomène:

«Tu prends un mec d'une plantation qui gagne vingt-cinq dollars par semaine, et tu lui donnes la possibilité de s'en faire deux mille cinq cents. Et bien, je ne sais pas comment décrire ça... J'étais une star et je devais avoir tout ce qu'une star était supposée avoir.»

En étant extrêmement entouré, parfois couvé par beaucoup de musiciens blancs, beaucoup de rockers qui ne rencontraient pas tous ces difficultés d'adaptation, B.B. King a su traverser les décennies sans heurt. Il a produit continuellement, a passé le cap fatidique des années 1980, là où la plupart des chanteurs de blues ou de soul ont connu la disette avant de connaître un retour en grâce dans les années 1990. B.B. King, c'est l'exception à la règle, celui qui s'affranchit tellement des généralités dues à son genre qu'il parvient à passer entre les mailles.

 

4.Des clins d'œil à la pop

Et si B.B. King a su produire sans cesse et avec succès, c'est aussi grâce au fait qu'il a toujours tenu à rendre son blues plus radiophonique que les autres. C'est lui qui, dès les années 1950, associe au blues le fait de faire monter une chanson en intensité, pour la terminer plus fort et plus dynamique qu'elle n'a commencé.

Plus tard, en 1988, il est aussi l'un des rares bluesmen a cosigner un titre très radiophonique avec un groupe de rock. La chanson When Love Comes To Town, en duo avec U2, est un succès, lui permettant de toucher un public plus jeune. Ici, la différence avec les autres bluesmen noirs se trouve dans le fait que le morceau est résolument pop, contrairement à d'autres collaborations gardant un esprit très blues.


Finalement, le décès de B.B. King nous rappelle à quel point il est difficile et parfois illogique de classifier la musique, de la réduire à un artiste phare. Si les clichés sur le blues (les champs de coton, la tristesse, la pauvreté) sont extrêmement tenaces et peuvent effectivement s'appliquer à beaucoup d'artistes dont B.B. King, dire que B.B. King représente le blues à lui seul, ou que le blues seul synthétise sa musique, est une erreur. Dans le livre Feel Like Going Home: Légendes du Blues & Pionniers du Rock'n'Roll, Peter Guralnick précise:

«Le blues est né un peu partout. Si vous avouez un penchant pour lui, vous vous exposez à une infinité de réponses. Oh, Louis Armstrong, dira quelqu'un. Bessie Smith. B.B. King. Ten Years After. Tous auront raison: à l'intérieur d'un cadre assez limité, il a existé une multiplicité de styles. Une légende a couru selon laquelle les Noirs constituaient un public plus averti que les Blancs. […] Cette idée n'est pas totalement fausse. Mais d'un autre côté, j'ai aussi vu des publics noirs facilement abusés par les supercheries les plus grossières. J'ai vu des chanteurs comme B.B. King ou Bobby Bland méprisés et humiliés par leur propre peuple, jouer en marquant tout leur dépit, puis offrir un brillant concert devant des Blancs enthousiastes. C'était une question de mode, je suppose, et les modes ont l'habitude de tourner en rond.»

Ce qui est certain, c'est que B.B. King a été le bluesman le plus populaire, notamment chez le public blanc. Mais cela n'écrit rien sur le blues en lui-même. Son parcours et son œuvre, souvent loin des clichés, en sont la preuve.

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