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Faut-il voir Kurt Cobain errer dans sa salle de bains pour comprendre son destin?

«Montage of Heck».

«Montage of Heck».

Si l’actu musicale va trop vite pour vous, rendez-vous toutes les deux semaines dans la rubrique «Dans ton casque». Actu, vieilleries, révélations ou underground: vous serez nourris en 3 minutes, durée d’une bonne pop song. Aujourd’hui: Nirvana, Jacco Gardner, Flotation Toy Warning, Arnaud Fleurent-Didier.

Un buzz: Kurt Cobain, Montage of Heck

C’est vrai, je triche un peu, mais pas tant que ça. Montage of Heck n’est pas un album, ni un groupe. C’est le titre du documentaire-événement consacré à Kurt Cobain par Brett Morgen. Mais c’est un aussi un matériau musical qui, jusqu’ici, n’était jamais parvenu à vos oreilles. Une série de vieilles cassettes audio datée de 1988, enregistrées par le leader du futur Nirvana au comble de son errance. Il avait vingt ans.

On y entend des reprises plus ou moins adroites, des boeufs en solo, des incantations, du son, du bruit. Ce magma sonore d’une sécheresse absolue nous place nez à nez avec Kurt Cobain. Pas la rock star. Le type en train de chercher un sens à sa rage de vivre. Celui qui se suicidera en avril 1994 après trente mois d’idolâtrie mondiale subis comme un calvaire. Cette intimité gênante est le fil rouge du film, diffusé par HBO au début du mois et tout juste arrivé dans nos salles de cinéma. Rien de plus complet n’avait jamais été projeté sur le dernier mythe du rock digne de ce nom.

Ce documentaire a jailli d’un trésor inestimable: toutes les archives personnelles de Cobain. Toutes sans exception. Rassemblées dans un dépôt, très peu volumineuses pour un homme alors fortuné, elles n’avaient pas été ouvertes avant que Courtney Love et leur fille Frances ne les mettent à disposition de Morgen. Le journal intime de Cobain avait déjà été publié il y a une dizaine d’années, non sans susciter quelque crispation. Montage of Heck va plus loin. Au bout du bout de l’étalage. C’est en quelque sorte un journal intime esthétisé, où tous les passages les plus douloureux sont surlignés. Si Cobain a pu se sentir dépossédé de quelque chose de son vivant, il ne savait parce qui l’attendrait ensuite.

«Je voulais faire un film avec les quelques personnes qui auraient été à son enterrement si Nirvana n’avait pas existé.» Brett Morgen, sur ce point, tient sa pertinente promesse. Krist Novoselic, l’ami et bassiste de Nirvana, est la personne la plus éloignée de Cobain à s’exprimer devant l’écran; et bizarrement, le seul à laisser transparaître une émotion très forte. Parents, beaux-parents, ex, épouse, toute la famille –sauf Frances– est réunie pour évoquer Kurt et nous apprendre que la gloire, finalement, n’eut qu’un lointain rapport avec son suicide. Au maximum, elle fut un accélérateur. Pour comprendre le malaise, il faut remonter à la racine.


 

Entre images super 8 des premiers Noël de Cobain et reconstitutions animées d’une adolescence abominable, nous est décrit l’itinéraire d’un individu rejeté par les siens pour ne s’être jamais remis de l’explosion de sa cellule familiale. Il n’est pas question de musique dans Montage of Heck, presque pas. Rien sur l'influence décisive des Melvins, de Beat Happening, des Raincoats, des Vaselines, des Beatles. Juste une tragédie personnelle sur grand écran, déversée sans réserve. Un exemple parmi d’autres: le dépucelage programmé du jeune Kurt avant un première tentative de suicide. On ne la souhaite pas à son pire ennemi, pas plus que la publicité faite autour de son cas au lycée.

On ne souhaiterait pas non plus, s’il nous en arrivait le quart, que cette histoire de mal-être soit projetée ainsi à un public après notre mort. C’est n’est pas un doc sur le leader de Nirvana, à peine un film sur le musicien de Seattle. C’est le récit du futur suicide de Cobain, de sa mécanique vénéneuse. En dehors de l’acte final, premier moment de sobriété du film, Morgen déballe tout. Y compris d’interminables morceaux de vie à trois entre Cobain, sa femme Courtney Love et leur bébé, dans la salle de bain mal éclairée. On y voit trois personnes vivre leur amour cherchant à se convaincre de leur normalité.


La thèse finale, à peine voilée, est que Cobain s’est suicidé pour n’avoir pas supporté que Courtney Love ait envisagé de le tromper. Sa première tentative, à Rome, un mois avant le geste final, fut la conséquence immédiate de cet acte manqué. C’est l’info principale du doc. Reste à savoir si nous en avions besoin.

En lisant un jour la monumentale biographie de John Lennon écrite par Philipp Norman, je m’étais demandé jusqu’à quel point, dans quel but, et avec quelle portée historique, les détails privés de la vie d’artistes pouvait être livrés en pâture à la planète après leur mort, au titre de leur influence sur une partie de l’humanité. Dans le cas de Lennon, il était facile de conclure à l’absence de scrupules: l’homme avait fait de sa vie et son intimité un spectacle à part entière, auxquels ses biographes pouvaient bien, à leur tour, consacrer un travail sérieux. Le cas de Cobain enjambe ces questionnements en une foulée, au titre de la confiance aveugle des ayant-droits. C’est sur le spectateur-voyeur que la pression s’étale en dernier recours. Dans Montage of Heck, le malheur absolu d’un homme devient un spectacle ordinaire, parce qu’il a eut pour destin d’être un musicien plus influent qu’il le souhaitait.

Montage of Heck dure 2h27. Quel film formidable d’une heure trente il aurait pu être.

Un coup de pouce: Jacco Gardner

Je ne suis pas tout à fait certain que Jacco Gardner ait besoin d’un coup de pouce, dans le sens où sa notoriété est en train de cheminer très tranquillement hors du périmètre du cercle de l’indie-rock. Assurons, dans le doute.

Jacco Gardner est un musicien polyvalent et multi-instrumentiste néerlandais qui vient de faire paraître son deuxième album, Hypnopobia, deux ans après un premier essai intitulé Cabinet of Curiosities. Il avait été salué pour sa très belle imitation de la pop psyché des années 60 et des mélodies en fleur portées par le regretté Michael Brown.

Hanté par l’idée d’être ainsi catalogué, Gardner passe ici facilement le cap si souvent fatal du deuxième album, avec des arrangements beaucoup plus synthétiques, un son rétro-furiste qui peut rappeler les excellents Broadcast, une vision cosmique de la pop qui fait de lui un frère cadet du Florent Marchet de Bambi Galaxy. Il n’y a aucun morceau faible. Aucune piste qui ne supporte pas une réécoute maniaque. Le linéaire «Before the Dawn» (plus de 8 minutes), sorte d’«Enola Gay» qui aurait choisi comm slogan «la Force tranquille», porte Hypnophobia comme un rouleau compresseur. Dans la pop néerlandaise, c’est officiel, il y a désormais les Shocking Blue, The Nits et Jacco Gardner.


Un vinyle: Flotation Toy Warning

Pour une fois, peut-être la première et la seule, il sera ici question d’un vinyle qui n’existe pas à ce jour. Il n’est pas encore disponible, peut-être pas encore pressé, il sera en pré-commande dans une grosse semaine, sur vos platines le 15 juin. Seuls 500 exemplaires sont promis. Cette musique est déjà connue, publique et adorée par quelques milliers de privilégiés. Avec, en bonus, deux inédits.

De façon totalement irrationnelle, la chair de poule s’est déclenchée lorsque nous avons vu que Bluffer’s Guide To The Flight Deck, l’unique album de Flotation Toy Warning, paru en 2004, allait être réédité en vinyle. Les cordes frottées seront-elles encore plus divines sous un saphir avec texture sonore remastérisée? Les synthés plus aquatiques? La voix de Paul Carter plus fraternelle? Les guitares wha-wha plus ouatées? Les choeurs plus poignants? Les aigus plus lumineux? Flotation Toy warning, né à Londres, n’est pas vraiment un groupe, c’est une malle à secrets. Il a déjà laissé, avec Bluffer’s Guide (pour les intimes), l’un des  grand album des années 2000, disque de berceuses en 3D pour adultes qui n’auraient renoncé à s’émerveiller de rien. Il n’a jamais eu de successeur. Ce temps viendra peut-être. Un 45-tours paru en 2011 n’a fait qu’attiser l’attente. La réédition à venir remuera le couteau dans la plaie. Mais c’est si bon.


Un lien: Arnaud Fleurent-Didier

Toujours pas de date pour le prochain album d’Arnaud Fleurent-Didier, mais on s’en rapproche. L’auteur du formidable La Reproduction (2010) a posté cette semaine la vidéo d’un inédit, première pierre d’un disque à venir et dont nous ne savons rien. Le morceau s’appelle Un homme et deux femmes. La vidéo montre un ciel bleu nuageux filmé depuis un avion en rythme de croisière, avec des synthés qui dessinent un générique de film dont la VO serait italienne. «Un homme et une femme, ont quitté Paname, sans laisser de trace, en week-end de chasse.» Du pur AFD. On attend la suite.


Un copier-coller: Nirvana

En août 1993, Kurt Cobain expliquait vers quelle direction il voulait conduire Nirvana, plus pop, plus expérimentale, moins caricaturale…

«Nos fans les plus radicaux ont du mal à l’admettre, il faut pourtant qu’ils s’y fassent: je suis un admirateur des Beatles. Je ne connais rien de plus beau que leurs chansons. Il y a quelques années, j’étais obsédé par l’idée d’écrire la chanson pop parfaite. Alors je jouais toute la journée, sur mon lit. Pendant nuit ou dix heures d’affilée. (…)

 

Avec Nirvana, nous voulons opérer des changements dans notre son, essayer autre chose. Je crois que la prochaine fois, nous passerons plus de temps en studio. J’ai envie de superposer des dizaines de sons différents, des couches de guitare, des samplers. (…)

 

J’ai tellement d’autres choses en moi… Les gens sont-ils prêts à nous voir évoluer? Je ne sais pas, le temps nous le dira. Il y a un mois à New-York, nous avons terminé notre show par quelques morceaux acoustiques, accompagnés par un violoncelle. Et les gens n’ont rien compris. Ils se sont mis à parler entre eux. Leur manque de respect m’a blessé.»

 

Propos recueillis par Emmanuel Tellier pour Les Inrockuptibles.

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