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Les prénoms musulmans existent, et c'est une bonne chose

Écritures saintes Itchyklikfinger via Flickr CC License by

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Au-delà de la polémique récemment soulevée par Robert Ménard, il y a bien un sens à parler de «prénoms musulmans»: certains prénoms racontent la richesse culturelle de civilisations plurielles et contribuent au récit des traditions d'une religion vieille de quatorze siècles.

Robert Ménard, le maire de Béziers, a récemment avoué sur le plateau de Mots croisés, sur France 2, que sa mairie analysait les noms «classe par classe» des élèves des écoles primaires de sa ville pour conclure, en violation de la loi, que «64,6% d’entre eux étaient musulmans». Des propos qui ont déclenché une tempête médiatique, avec la publication de nombreux articles expliquant qu’«assimiler un prénom à une religion n’a aucun sens», que c’est «même complètement con et malveillant», comme l’écrivait Nadia Daam sur Slate

En cherchant bien, on peut ainsi trouver des aides-soignants prénommés Jihad d'obédience chrétienne maronite, ou encore des Emilie et Michaël de Charente-Maritime qui appellent leurs filles Amira et Selma. Outre ces exemples, d’autres contre-arguments se dressent devant l’affirmation de Robert Ménard, la première d’entre elles tenant au prophète des musulmans lui-même: Mohammed est né Mohammed sans naître musulman.

Mais si se servir du prénom pour constituer des statistiques ethniques a été justement dénoncé, une dimension du sujet a été peu analysée: la symbolique et l’importance du prénom pour l’islam.

«Les noms les plus aimés d'Allah»

«Il est vrai qu’Abdallah et Abd-Rahman sont les noms les plus aimés d’Allah.» Cette citation est tirée des Hadith, recueils de l’ensemble des traditions relevant des actes et des paroles de Mahomet et de ses compagnons. Plus particulièrement du Hadith sahih (c’est-à-dire authentique) de Muslim Ibn Hajjaj, un des livres les plus révérés de l’islam. Abd-Rahman signifie «serviteur du Miséricordieux», un des 99 noms associés à Dieu, et Abdallah «serviteur d’Allah». Il paraît ici difficile de dire que les prénoms musulmans n’existent pas ou ne signifient rien, sur le plan culturel, pour l’individu qui le porte.

Parmi les prénoms privilégiés par les civilisations musulmanes, on peut distinguer quatre catégories. La première est constituée par les prénoms préférés d’Allah, Abdallah et Abd-Rahman, donc. La deuxième concentre les noms qui font référence de manière détournée à Dieu, comme par exemple Abd-Al Malik, «serviteur du Roi» ou du «Seigneur». La troisième reprend le nom des prophètes tels qu’ils sont retranscrits dans l’arabe coranique: «Ibrahim» pour «Abraham», «Moussa» pour «Moïse», «Issa» pour «Jésus». Enfin, une quatrième catégorie concerne les prénoms des premiers fidèles de Mahomet comme Omar, Ali ou Bilal. L’Islam a donc son idée sur le prénom mais il n’y a là aucune consigne à suivre.

«Les prénoms disent la confession» selon Robert Ménard. Il y a un cas où ce raisonnement semble s’appliquer, mais il ne concerne pas du tout les enfants: celui des convertis, qui accompagnent souvent leur nouvelle foi d’un changement d’identité. Quand Cassius Clay devient musulman en 1965, il prend le nom de Mohammed Ali; quand l’artiste Cat Stevens se convertit à l’islam en 1977 après avoir échappé de justesse à la noyade, il décide d’adopter le prénom Yusuf et transforme même son patronyme en Islam. Enfin, Franck Ribéry a embrassé la religion de Mahomet en 2006 en se faisant Bilal Yusuf Mohammed. «Bien sûr, pour les convertis, c’est un prénom spirituel, et non un prénom d’état-civil. Il y a forcément une dimension religieuse dans la démarche», confirme Eric Geoffroy, islamologue et auteur avec son épouse Nefissa Geoffroy du Grand livre des prénoms arabes. «Mais parfois, le converti se contente de transposer son prénom de baptême en arabe. Je connais un Jacques qui est devenu Iacoub, qui est aussi un nom de prophète coranique. De toute façon, il n’existe aucune obligation de changer de prénom.»

Une adaptation au tissu local

«Sous le prophète, on ne changeait pas de prénom. On était uniquement tenu de le faire si le sens était contraire à l’Islam», explicite Éric Geoffroy. Par exemple, il faut changer de prénom si celui-ci fait référence à la guerre, à des démons, à une idolâtrie, etc. 

Parler de prénom musulman, c’est aussi toucher du doigt le rapport particulier que l’islam entretient avec la langue. Si la version officielle du Nouveau Testament de l’Église catholique provient d'une traduction latine de textes différents écrits en grec par les témoins d’une parole divine qu’ils n’ont pas reçue eux-mêmes, si les bibles protestantes sont calquées sur différentes traductions en langues populaires, le Coran se veut lui le discours que Dieu lui-même, passé par le biais de son dernier prophète, Mahomet, a prononcé en arabe pour être compris de son interlocuteur.

Prendre un prénom musulman reviendrait donc à se rattacher à cette liturgie en arabe, parfaite car vecteur du message divin. Un constat que tient néanmoins à nuancer Eric Geffroy:

«Oui, mais d'un pays à l'autre, les prénoms présentent de nombreuses variantes par rapport à l'arabe, parce qu'ils sont déformés, adaptés par les locaux. Prenez le prénom Mohamed, par exemple: en Afrique, il devient souvent Mamadou, en Turquie Mehmet.»

La Turquie illustre une autre tendance qui traverse le monde musulman au moment de donner un état-civil à ses enfants: la survivance, voire le retour des traditions nationales ou autochtones. «Les parents turcs aiment prendre des prénoms anciens, comme Arkan», ajoute Eric Geoffroy. 

«Plus largement, on remarque des innovations du monde musulman en matière de prénoms. On se tourne parfois vers des prénoms arabes mais non-islamiques, ou n'ayant pas un écho profond dans le Coran. Ainsi, on trouve de plus en plus de "Sarab", du mot arabe qui signifie "mirage". Le Proche-orient est une région qui fait preuve de beaucoup d'audace en ce domaine.»

Porter un prénom musulman dans un pays qui ne l'est pas

En 2011, Mohammed arrivait en tête du classement des prénoms donnés aux nouveaux-nés d'Angleterre et au Pays de Galles. A vrai dire, il était en tête ou en deuxième position sur cette grille depuis 2007. Durant ce laps de temps, 37.564 bébés ont été appelés ainsi (en cumulant les différentes orthographes possibles), devant les 36.653 Oliver et les 36.581 Jack. Même en admettant que quelques Londoniens, athées mais issus d'un milieu de culture anglicane, aient choisi d'appeler leur fils Mohammed, ces chiffres dénotent l'importance religieuse et culturelle du prénom dans les familles venues d'autres horizons, a fortiori quand elles se retrouvent sur place à ne plus représenter qu'une minorité musulmane alors qu'elles appartenaient auparavant à une civilisation islamique.

Pas question d'«essentialiser» qui que ce soit ici, mais au contraire, nier qu'il y ait un sens à parler de prénom musulman ou nier que «quand on s'appelle Mohammed» (pour reprendre partiellement une déclaration de Robert Ménard sur le plateau de Mots croisés) on est le plus souvent d'un milieu marqué par la culture musulmane, sans que ça implique nécessairement d'observer les cinq piliers de l'islam ni même de croire, c'est risquer à terme de présenter ces foyers musulmans comme des cellules atomisées composées d'individus hors-sol, privés d'histoire et d'héritage en quelque sorte.

Eric Geoffroy entre dans le détail:

«Les prénoms restent des marqueurs dans certaines situations, c'est vrai. Pour des musulmans, notamment traditionalistes ou intégristes, il s'agit même de mieux déterminer sa propre identité, de mieux se détacher de la société environnante. Mais ce n'est pas si fréquent. D'ailleurs, je remarque que beaucoup de musulmans, mus par une volonté d'intégration, cherchent à ce que leurs enfants aient un prénom musulman qui passe bien en français, se prononce facilement. Quand ils sont issus de l'immigration, ils ont plutôt tendance à vouloir harmoniser leur identité avec la culture majoritaire. Je connais aussi des musulmans, mais c'est ponctuel, qui francisent leur nom.»

Les prénoms musulmans ne sont donc ni une vue de l'esprit, ni un passage obligé. Et n'en déplaise à Robert Ménard comme à certains de ses détracteurs les plus sceptiques, ils disent bien autre chose que la confession, c'est à dire davantage. Ils racontent la richesse culturelle de civilisations plurielles mais reliées entre elles qui vont du Maroc ou de l'Albanie jusqu'à l'Indonésie, en passant par l'Iran, les républiques caucasiennes ou l'Arabie saoudite. Ils contribuent au récit des traditions d'une religion vieille de quatorze siècles. Ils participent aussi à la construction de l'identité des enfants des minorités musulmanes, à Béziers comme d'ailleurs.

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