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Cannes, terre de contraste: quand «Mad Max: Fury Road» fait écho à «An» et «Notre petite sœur»

La réalisatrice japonaise Naomi Kawase en conférence de presse à Cannes le 14 mai 2015 pour son film «An», en compétition pour la sélection Un Certain Regard | REUTERS/Yves Herman

La réalisatrice japonaise Naomi Kawase en conférence de presse à Cannes le 14 mai 2015 pour son film «An», en compétition pour la sélection Un Certain Regard | REUTERS/Yves Herman

Les effets de montage des projections du Festival font se parler des films aussi différents que possible les uns des autres: un film d'action américain et deux films japonais d'une extrême délicatesse.

En sélection officielle, le Festival était marqué ce jeudi 14 mai par trois films assez différents –on s’évitera de perdre du temps sur un quatrième, l’épouvantable Conte des contes, de Matteo Garone, en compétition officielle, navet hideux dont absolument rien d’avouable ne justifie la sélection. Disons qu’il porte avec lui l’espoir qu’on ait déjà vu le plus mauvais film de tout le festival, toutes sections confondues, ce qui est plutôt réconfortant pour l’avenir.

Mais revenons à nos trois films dignes d’intérêt. Soit, d’un côté, Notre petite sœur, de Hirokazu Kore-Eda (en Compétition), et An, de Naomi Kawase (en ouverture d’Un Certain Regard), et de l’autre Mad Max: Fury Road, de George Miller (Hors Compétition). Deux films japonais d’une exquise délicatesse et un film d’action américain de l’autre peuvent très bien faire une bonne journée de festivaliers. Le propos n’est pas ici de les opposer, mais au contraire de souligner que, avec leurs extrêmes différences, ils ont entièrement leur place, au Festival et sur les écrans de France et du monde.

Communauté cinématographique

Au nouveau Mad Max, on peut et doit adresser deux reproches, le terrible manque de charisme du remplaçant de Mel Gibson, Tom Hardy, et la laideur embarrassante de la matière numérique des images. Mais, pour le reste, avec une adresse assez virtuose, le scénario et la réalisation réussissent à associer ancrage dans le récit fondateur de la saga et prise en compte de l’état actuel du spectacle cinématographique, vigueur impressionnante des plans, récit qui fait mine de croire assez à sa propre histoire pour ne pas en faire un simple prétexte à une débauche d’explosions et de massacres, esthétique plutôt réussie de la ferraille et des corps extrêmes, et même actualité politique (les allusions au djihadisme sont à la fois claires et pas stupides).

Le ressort dramatique principal, pas vraiment hollywoodien (du moins dans l’acception bourrine du terme, volontiers associée à ce genre de production) est que chacun(e) peut sortir de la voie qui lui est tracée, ou qu’il ou elle s’est tracée. Cela vaudra pour ce vieux Max comme pour l’intéressante amazone à un bras qui lui sert de principal contrepoint (Charlize Theron), pour un zombie-warrior complètement givré comme pour une poignée de pin-ups improbables directement propulsées d’un défilé de mode dans le désert à feu et à sang. Et pour ce qui est de péter en tout sens, pas de problème, on est servi –comme c’est ce qui est prévu, on ne voit pas pourquoi on s’en plaindrait.

Affiche du film de Hirokazu Kore-Eda Notre petite sœur

Vertus infinies des effets de montage des festivals, qui font se parler des films fussent-ils aussi différents que possible les uns des autres: Mad Max est bâti sur deux arguments qui sont chacun au cœur d’un des deux films japonais du jour. Il y est en effet question de ce qui fait communauté, comme construction et non comme acquis, et d’environnement. Chez Kore-Eda, il est aussi question de communauté comme invention quotidienne, désirée, bricolée, et aimée. Chez Kawase, il s’agit de s’accepter face à l’exclusion, dans un ensemble qui ne tracerait pas de limite entre humains et non-humains.

Avec Notre Petite Sœur, le réalisateur japonais Kore-Eda poursuit exactement dans la lignée de Tel Père tel fils, cette fois aux côtés de quatre sœurs: sous les apparences d’une bluette familiale sentimentale, Kore-Eda déploie une interrogation très fine de ce qui fait, avec ou malgré la «réalité» des liens familiaux, les appartenances à une collectivité. La caméra comme une caresse, les visages d’une beauté presque irréelle (qui fait écho à l’origine dessinée de l’œuvre) des quatre jeunes filles, l’apparente simplicité des ressorts dramatiques tissant en fait un réseau très riche et diversifié d’appartenances et de circulations affectives font de ce «petit film» (mais au sens où Ozu n’a jamais fait que des petits films) un moment très touchant et très passionnant. 

Appartenance à une collectivité

Avec An, la réalisatrice japonaise Kawase ajoute un nouveau chapitre à son œuvre désormais considérable, si on prend en considération ses fictions et ses documentaires de différents formats (plus de 30 titres depuis la Caméra d’or de Suzaku en 1997). Le cadre de l’action est en effet encore plus restreint et trivial, l’essentiel du film se passe dans un échoppe où un cuistot taciturne fabrique des dorayaki, pâtisseries japonaise fourrées à la pâte de haricots rouges.

Affiche du film de Naomi Kawase An

Une vieille dame puis une collégienne viendront déplacer le rapport au monde de cet anti-héros absolu. Et dans ce processus, en particulier lors de la mise en œuvre de la véritable recette de la pâte de haricots rouges (le «an» du titre), c’est de proche en proche le monde entier qui se met en mouvement, l’espace et le temps, le travail et l’amour, la poésie et le sens du bonheur dans l’existence qui infusent littéralement l’écran.

Ce qui fait que certains sont exclus de la collectivité, ce qui se partage entre humains, et entre humains, animaux, plantes et météores, ce qui donne du sens à la vie et ce qui en menace le principe même s’active peu à peu au cours de cette micro-aventure. Qui se révèle, à terme, pas moins violente que Mad Max.

Si le cinéma consiste à en mettre plein la vue, Naomi Kawase ne risque pas de rivaliser avec George Miller. Si le cinéma consiste plutôt à faire le plus avec le moins, alors c’est plutôt Miller qui a un vertigineux retard.  Mais encore une fois, dans la dynamique ouverte qui doit être celle d’un grand festival, il y a place pour les deux, et une joie en plus à passer de l’un à l’autre.   

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