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Le mariage de la gauche et des classes populaires touche à sa fin

Le président François Hollande sur le perron du palais de l'Élysée, à Paris, le 13 mai 2015 | REUTERS/Philippe Wojazer

Le président François Hollande sur le perron du palais de l'Élysée, à Paris, le 13 mai 2015 | REUTERS/Philippe Wojazer

François Hollande n’a pas souhaité faire sienne la stratégie d’abandon pur et simple de «la classe ouvrière». Mais les signes du divorce sont là.

«Il faudrait pouvoir changer de peuple.» Des boutades comme celle-ci, gorgées d’aigreur, circulaient parmi l’élite socialiste, tenante du «oui», au lendemain du plébiscite remporté par le «non» au référendum sur le constitution européenne, le 29 mai 2005 (54,67%). Ses beaux quartiers parisiens et la rue de Solférino plus irrités que démoralisés, la gauche tardait encore à admettre qu’elle avait fourni les plus gros contingents d’électeurs au refus du traité (59%), au premier rang desquels une immense majorité de sa base populaire –les autres ayant grossi le score de l’abstention (30,63%). Les électeurs de l’UMP et de l’UDF avaient suivi à 76% les consignes de leurs responsables, et voté en faveur du «oui», mais «le peuple de gauche» venait d’adresser un bras d’honneur à ses dirigeants, lesquels sentaient désormais possibles les perspectives d’un divorce historique.

Changer de peuple… Ou réussir à se passer de lui. Et pour l’heure, afin d’espérer y voir plus clair, éviter le sujet. Dix ans après le référendum, en ce même mois de mai tellement symbolique où reviennent se bousculer ses fantômes –quelques victoires, dont celles de François Mitterrand, en 1981 et 1988, devenues réprobatrices, à force, pour leurs héritiers, comme la statue du Commandeur pour Don Juan, si peu de victoires, oui, pour beaucoup d’échecs, et le sursis, toujours difficile à interpréter, accordé à François Hollande, en 2012–, la gauche remâche une même amertume, dont elle a déjà souvent éprouvé les avant-goûts ces dernières années. Sans distinction de courants ou de formations, en plus.

Entourage présidentiel, gouvernement, majorité socialiste, «frondeurs», «gauche d’opposition» et extrême-gauche, le camp progressiste dans son ensemble se sait à nu; en danger philosophique; sa raison d’être même remise en cause par celui auquel, de mémoire socialiste, il a toujours cru vouer ses combats: le peuple. Celui des ouvriers, des employés, des plus pauvres. «La France d’en bas», laquelle lui fait aujourd’hui des adieux qui paraissent pour le moins durables.

Chronique d’un départ

Le divorce pressenti en 2005, et souvent évoqué, ensuite, lors des effritements successifs, d’avec les classes populaires paraît en effet consommé en ce printemps 2015. Les récentes élections départementales ont achevé de convaincre le PS que sa base historique, désormais, lui refuse assez systématiquement ses suffrages, quand il se présente, au premier tour d’un scrutin, sous sa seule bannière. Et le parti n’est plus du tout certain, faute de cet apport de voix, d’être en mesure de réunir ce tiers des votants qui lui est nécessaire tant aux prochaines régionales qu’au premier tour de l’élection présidentielle de 2017.

À force de n’avoir été considérées que comme des «anomalies» ou des malentendus circonstanciels, ce qu’ont longtemps voulu croire les moins lucides des socialistes, les absences de ces mêmes classes populaires ont fini par inscrire une chronique dans la durée.

Quand ils ne s’abstiennent pas, les Français appartenant à ces catégories, et qui soutenaient traditionnellement la gauche, se distinguent désormais au fil des scrutins par une fidélité souvent activiste au Front national. Voir ainsi ses protégés rejoindre ceux dont on dénonce l’extrémisme fascisant depuis des décennies, et maintenant, même en le revendiquant, comme un orgueil nouveau, on n’est pas loin du comble pour un socialiste.

On parle du «chômage», moins des «chômeurs»

Pour l’heure, les ruminations du PS sont plutôt silencieuses. Les motions du prochain congrès de Poitiers font peu référence au départ de cette clientèle, dont le sort social a pourtant souvent nourri les querelles des «courants» du parti. Au lendemain des départementales, Stéphane Le Foll, le porte-parole du gouvernement, se contentait d’appeler son camp à se réapproprier «la valeur travail». Difficile d’être plus distant. Pour un Jérôme Guedj, l’ex-président du conseil général de l’Essonne, qui, en avril, exhortait encore Manuel Valls «à renouer avec les classes populaires», la plupart des dirigeants, même dans la gauche d’opposition, préfèrent contourner l’objet de leur névrose. On parle du «chômage», moins des «chômeurs». Le socialisme est technique, ces temps-ci, sur le chapitre économique et social, moins incarné, moins humainement décrit, qu’un an plutôt.

Ras-le-bol

À la vérité, s’ils ne se retenaient pas, nombreux seraient même les dirigeants du PS ou les ministres à se sentir mûrs pour commettre, symboliquement s’entend, des meurtres de prolétaires. Le temps s’éloigne où, comme après l’échec de Lionel Jospin à la présidentielle de 2002, la rue de Solférino exprimait encore sa surprise, son désarroi ou sa culpabilité devant les premiers signes de ce qu’au vu des résultats des départementales de 2015 le géographe Christophe Guilluy a appelé «la désaffiliation» des ouvriers, des employés, même de forts pourcentages de jeunes, d’enseignants et de syndicalistes.

Devant l’aggravation du phénomène, pourrait bien s’inaugurer une ère critique entre les socialistes et ces anciens électeurs passés à l’ennemi. Pas tant de la part des seconds: leur ras-le-bol est parfaitement lisible, d’un scrutin l’autre, depuis 2012. Mais dans l’autre sens.

À des degrés divers, les progressistes éprouvent une rancœur qui peine à se contenir. Remontent des antagonismes qui ne découlent pas, ou pas seulement, de l’accueil réservé par ses premiers destinataires à la politique du gouvernement ou au taux de respect par François Hollande de ses promesses de campagne. Un impensé beaucoup plus ancien est au bord des lèvres. En secret encore souvent, les socialistes sont de plus en plus irrités par ce peuple historique du bas de l’échelle, qu’ils croyaient conduire à gauche, vers les terres de l’émancipation, et dont ils observent avec des sentiments mélangés «la droitisation», et sa palette de conservatismes, d’intolérances et de xénophobies.

François Hollande lui-même a bien failli exprimer un bref mouvement d’humeur sur le sujet, le 19 avril, alors qu’il était l’invité de l’émission Le Supplément, sur Canal+. Non à propos de la ressemblance entre «les paroles de Marine Le Pen» et «un tract du parti communiste des années 1970», comme cela a été beaucoup rapporté par les médias. Cette autre phrase, sur «l’assistanat», thème devenu cher au FN, par laquelle le chef de l’État entendait illustrer «la mystification» dont sont victimes les classes populaires:

«C’est sur ces catégories, celles qui sont au RSA, ce sont souvent les mêmes qui se plaignent, qui disent qu’on en fait toujours trop pour les autres.»

Stratégie qui vise à abandonner «la classe ouvrière»

L’émission venait d’opposer au président un reportage assez accablant sur des habitants de Grenay (Pas-de-Calais), anciens électeurs socialistes passés au Front national. Une jeune femme, mère célibataire de trois enfants, y demandait même à François Hollande, sur un ton de reproche, de faire «quelque chose pour les Français, les ouvriers, qui triment tous les matins». Cette jeune mère était forcément «assistée» elle-même, mais elle se prétendait oubliée. Comme cette femme, probablement dans une situation identique, croisée un an plus tôt, le 23 avril 2014, dans une rue de Carmaux (Tarn), la ville de Jean Jaurès –une scène d’incompréhension réciproque qui marquera aussi le quinquennat:

«Vous ne tenez pas vos promesses.

— Si, on les tient.

— Non, vous ne les tenez pas. Pensez à nous, pensez à nous, […] Monsieur le président, pensez-y, pensez-y…»

Fin de non-recevoir réciproque.

Adieu au peuple

Les preuves d’éloignement entre la classe ouvrière et les socialistes sont devenues légion sous le quinquennat de François Hollande. Certains signes de désamour découlent de la politique économique sociale-libérale elle-même, de plus en plus assumée par le pouvoir, et que les plus ouvriéristes parmi les dirigeants de gauche dénoncent comme étant «non-redistributrice», mais les causes majeures sont ailleurs, et les socialistes n’en ignorent rien. Elles font même partie d’une stratégie, contenue, masquée, certes, depuis la victoire de 2012, mais qui ne demande qu’à devenir le plan de marche du PS pour l’après-2017, si la confiance ne parvient pas à se rétablir entre ce dernier et l’électorat historique.

Cette stratégie qui vise à abandonner purement et simplement «la classe ouvrière» classique au profit de catégories émergentes de la population n’a été que partiellement retenue par François Hollande. Elle présentait, et présente toujours, le défaut de ne pas assurer, démographiquement parlant, une majorité électorale de remplacement. Elle était donc risquée, et le candidat de la gauche a préféré tenter, ce qui lui a réussi, de tenir les deux bouts de l’équation, de conserver, une fois encore, ce qu’il restait des bonnes grâces de l’électorat historique tout en en séduisant de nouveaux, beaucoup par antisarkozisme, parmi les classes supérieures.

L’accumulation des mauvais scores du PS, à toutes les élections intermédiaires depuis 2012, ainsi qu’aux élections partielles, et l’effondrement, à chacune d’elles, de la faveur «populaire» (ouvriers, employés, catégories intermédiaires) pour la gauche, rendent, en ce mois de mai, une forte actualité à cette tentation de bouleversement.

Si, le 19 avril, François Hollande s’est invité sur Canal+, c’était pour aller au devant des jeunes, dans une émission qui leur est consacrée. S’il reprend, après ses séjours à l’étranger, comme l’annonce l’Élysée, la tournée inaugurée au printemps à travers la France, c’est pour marquer son intérêt pour telle ou telle catégorie ou sous-ensemble de la population. Il y a fort à parier, dans ce cas, qu’il évitera la confrontation directe avec «les classes populaires» dans des décors comme ceux de Carmaux ou de Grenay.

En fait, le président, à petites touches, sans le dire, applique déjà la stratégie élaborée par la fondation Terra Nova, vivier d’études proche du PS, qui avait présenté, en mai 2011, un rapport intitulé: «Gauche, quelle majorité électorale pour 2012?» Son introduction signait avant l’heure une forme d’adieu au peuple, en même temps qu’une rupture, brutale mais enfin avouée, dans la chronique socialiste.

«La coalition historique de la gauche, centrée sur la classe ouvrière, y lisait-on, est en déclin. Une nouvelle coalition émerge: la “France de demain”, plus jeune, plus diverse, plus féminisée, plus diplômée, urbaine et moins catholique.»

Alors animée par son président, Olivier Ferrand, valeur montante de la gauche, qui devait décéder au printemps 2012, juste après avoir été élu député des Bouches-du-Rhône, Terra Nova dressait le constat du rétrécissement démographique de la classe ouvrière, au sens classique, et de son émiettement, de par la désindustrialisation, en des fonctions multiples et des zones de vie dispersées. D’où, selon le rapport, «la dévitalisation d’un sentiment de classe».

37%

La part de la «classe ouvrière» dans la population active en 1981

La fameuse «classe ouvrière», chère à Jean Jaurès et à Léon Blum, avait connu son apogée démographique en 1981, pour l’élection de François Mitterrand. Elle représentait alors 37% de la population active, et avait voté massivement pour le candidat de la gauche (72%). En 2011, ouvriers et assimilés ne sont plus que 23%. De moins en moins soutenu par le Parti communiste, qui poursuit son propre déclin, l’historique cohésion sociale et électorale s’effrite. En 1995, Lionel Jospin ne rassemble plus que 13% des suffrages ouvriers et, au second tour de la présidentielle de 2007, les 72% de Mitterrand ont fondu à 50% en faveur de Ségolène Royal. La suite est connue.

Coalition contre-nature

Toutefois, les auteurs du rapport croient déceler une nouvelle «coalition», composés de groupes plutôt disparates mais adhérant plutôt à des «valeurs communes»: les diplômés, les jeunes, les femmes, les minorités et les quartiers populaires. «La France d’avenir», le PS, à les croire, devrait la trouver dans les grandes villes et les quartiers, auprès des immigrés, chez ceux qui sont en mouvement, ou peuvent s’adapter à l’évolution des temps.

La classe ouvrière historique votait à gauche d’abord parce qu’on lui promettait l’amélioration de ses conditions de vie et de travail. Elle a compris que c’était de moins en moins vrai depuis 1983, date du revirement économique de la gauche. Dès lors, les raisons d’adhérer à la gauche deviennent surtout «culturelles», elles procèdent d’une même vision du monde et de la personne humaine. C’est là, au creux des mœurs, des libertés, des projets individuels, etc., que se niche le germe d’une séparation sociologique et électorale.

Les auteurs du rapport écrivent encore:

«À partir des années 1970, la rupture va se faire sur le facteur culturel. Mai-68 a entraîné la gauche vers le libéralisme culturel: liberté sexuelle, contraception et avortement, remise en cause de la famille traditionnelle… Ce mouvement sur les questions de société se renforce avec le temps pour s’incarner aujourd’hui dans la tolérance, l’ouverture aux différences, une attitude favorable aux immigrés, à l’islam, à l’homosexualité, la solidarité avec les plus démunis.

 

En parallèle, les ouvriers font le chemin inverse. Le déclin de la classe ouvrière –montée du chômage, précarisation, perte de l’identité collective et de la fierté de classe, difficultés de vie dans certains quartiers– donne lieu à des réactions de repli contre les immigrés, contre les assistés, contre la perte de valeurs morales et les désordres de la société contemporaine.»

Séparation de la gauche d’avec le peuple attendue et inéluctable

C’est trop flatteur pour les uns, assez dédaigneux pour les autres. Autant que la caricature de ces profils, de nombreux intellectuels dénonceront, en 2011, le flou scientifique de cette note de Terra Nova, tout comme sa vision paradisiaque et ses effluves parisianistes. D’autres, comme le philosophe Jean-Claude Michéa ou le politologue Rémi Lefèvre estimeront que cette séparation de la gauche d’avec le peuple était attendue, inéluctable, et qu’à tout prendre elle venait bien tard. Après tout, la coalition historique n’avait été qu’une alliance contre nature. Un pacte remontant à l’affaire Dreyfus, à la Révolution même, entre les premiers prolétaires et les républicains, une classe bourgeoise, héritière des Lumières, qui cachait son libéralisme derrière ses solidarités sociales. Un jour ou l’autre, ce masque allait bien finir par tomber.

Le rapport de Terra Nova a été très décrié et, prudemment, la rue de Solférino ne s’est pas appuyée dessus officiellement. Mais les années passent, les profils décrits dans la note se creusent, ses conclusions se vérifient de plus en plus. François Hollande et son gouvernement espèrent toujours qu’une diminution du chômage peut leur ramener une partie de l’électorat populaire.

Dans le même temps, des signes se manifestent, qui paraissent se référer à une autre stratégie. Anne Hidalgo donne l’impression de vouloir transformer Paris en «une cité radieuse» pour sociaux-libéraux-bobos jeunes, diplômés et ouverts aux immigrés. Le nouveau découpage régional éloigne un peu plus de la modernité active des métropoles les sous-préfectures archaïques et les anciens bassins d’emplois en attente de reconversion. Le «mariage pour tous» demeure la grande affaire des trois premières années du quinquennat. Rien que des signes, qui ne disent pas plus que des signes? La gauche ira là où lui sera dicté, le moment venu, son intérêt électoral. Mais en ce mois de mai des commémorations politiques, le mariage du socialisme et du peuple apparaît un peu plus comme un théâtre d’ombres.

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