Partager cet article

Mort de Ben Laden: ce que savait le Pakistan

REUTERS/Pentagon/Handout.

REUTERS/Pentagon/Handout.

En tant qu'ambassadeur d'Islamabad à Washington, je sais que les choses ne se sont pas passées comme le raconte Seymour Hersh, mais quelques-unes de mes questions demeurent toujours sans réponse.

A l'aide d'une kyrielle d'allégations infondées, Seymour Hersh, sommité du journalisme d'investigation, vient de relancer le débat sur la manière dont, en mai 2011, le leader d'al-Qaïda Oussama ben Laden a été dépisté et tué à Abbottabad, ville de garnison pakistanaise.

Certaines des affirmations de Hersh, telles que les tisse son long article de la London Review of Books, frôlent le fantasme. Il prétend que Ben Laden vivait sous la protection des services secrets pakistanais, l'Inter-Services Intelligence (ISI), que les informations sur sa cachette ont été monnayées par un de leurs officiers, puis qu'il a été éliminé par un raid américain officieusement et conjointement soutenu par des généraux de l'armée pakistanaise et des chefs de l'ISI.

Selon Hersh, les Américains auraient «fait chanter» des généraux pakistanais pour qu'ils les aident à tuer Ben Laden, puis les auraient trahis à des fins politiciennes en niant leur implication dans le raid des Navy SEALs. Au lieu d'accuser l'ISI d'avoir protégé Ben Laden (ce qu'il affirme par ailleurs), Hersh s'en prend à l'administration Obama et lui reproche d'avoir caché la participation de l'ISI à l'opération américaine qui allait se solder par la mort du leader terroriste.

Exception faite de la possibilité d'un monnayage «opportuniste» de la cachette de Ben Laden par un Pakistanais, les autres éléments de l'histoire de Hersh ne collent tout simplement pas. Le journaliste peut sans doute compter sur un tas de sources anonymes, mais, à l'évidence, il ne sait rien du fonctionnement du Pakistan. Si l'ISI avait réellement protégé Ben Laden pendant cinq ans, jamais il n'aurait coopéré avec une opération américaine visant à le tuer sans assurer sérieusement ses arrières.

Si on en croit Hersh, l'administration Obama a voulu s'attribuer le crédit exclusif de la traque et de la mort de Ben Laden pour des raisons de politique interne. Mais le journaliste n'explique pas pourquoi, après avoir secrètement aidé les Américains, les généraux pakistanais sont restés bouche cousue et n'ont pas révélé leur rôle dans l'affaire.

Il laisse entendre que cela pourrait être lié à la popularité dont a pu jouir Ben Laden auprès de l'opinion pakistanaise. Sauf qu'en 2011, Ben Laden n'était plus aussi populaire qu'il avait pu l'être –sans compter que l'armée pakistanaise n'a jamais eu de mal à ignorer son opinion pour s'assurer les subsides de l'aide militaire américaine. L'idée que des généraux pakistanais aient pu aider les Américains à éliminer Ben Laden uniquement pour garantir le débit du robinet à dollars mais en secret, pour ne pas s'attirer la colère de la rue, ne tient tout simplement pas debout.

Avant le raid contre Ben Laden, et pendant de longues années, le Congrès et les médias américains n'ont eu de cesse d'accuser l'armée pakistanaise et l'ISI de jouer un double jeu en matière de lutte contre le terrorisme. Si l'ISI avait protégé Ben Laden (ou l'avait retenu prisonnier) pendant cinq ans avant que les Américains ne le découvrent, les États-Unis auraient eu tout intérêt à les menacer de le révéler. Mais rien ne prouve que Washington ait ainsi tenu le couteau sous la gorge d'Islamabad.

Si, par contre, un accord secret avait été négocié pour garantir la coopération pakistanaise dans le raid sur Abbottabad, en échange du silence des Américains, l'ISI aurait exigé une part de gloriole. Faciliter le raid, comme l'affirme Hersh, aurait permis à l'armée pakistanaise et à l'ISI de redorer leur blason auprès des Américains. Hersh veut nous faire croire à un scénario totalement et hautement improbable. Selon lui, par intérêt politique, Obama aurait obligé les Pakistanais à nier toute implication, et les généraux d'Islamabad auraient accepté sans broncher et sans rien demander en retour. 

L'hypothèse d'une taupe au sein des services secrets pakistanais est-elle crédible?

A l'heure actuelle, rien ne permet de dire avec certitude que les plus hauts rangs de la hiérarchie gouvernementale pakistanaise aient été au courant de la présence de Ben Laden sur leur territoire –même si la suspicion est de mise un peu partout. Si, après avoir été informés par un agent du renseignement pakistanais véreux et cherchant un enrichissement personnel, les États-Unis ont vraiment organisé un raid avec l'aide officieuse des services secrets pakistanais, pourquoi les dignitaires pakistanais n'ont-ils pas exigé une certaine reconnaissance, tant cela aurait permis de faire taire les rumeurs les accusant de protéger le terroriste? Et qu'est-ce qui a pu empêcher les États-Unis de révéler le pot aux roses, à savoir que les Pakistanais savaient où se trouvait Ben Laden, vu qu'il était officiellement protégé? Qu'est-ce qui, de la part de l'administration Obama, justifiait de préserver sa relation avec Islamabad, quitte à mentir sur un truc aussi énorme?

Barack Obama et son équipe en train de suivre le raid chargé d'assassiner Oussama ben Laden, le 1er mai 2011. REUTERS/Ho New

L'article de Hersh repose sur un présupposé fondamental: que les intentions du gouvernement américain étaient mauvaises, y compris concernant leurs rapports avec l'ISI et l'armée pakistanaise. Dans une interview au journal pakistanais Dawn, Hersh prend la défense des généraux pakistanais: «Le Pakistan a une bonne armée, il n'a pas une mauvaise armée», déclare-t-il, en ajoutant que la version de l'administration Obama fait passer l'armée pakistanaise pour incompétente, vu qu'elle n'aurait pas su que Ben Laden se cachait à moins de 5 kilomètres de la principale académie militaire du pays. Mais il n'explique pas pourquoi le chef de l'armée pakistanaise, le général Ashfaq Kayani, et le directeur de l'ISI, le lieutenant-général Ahmed Shuja Pasha, ont accepté de se prêter au jeu. 

Dans l'article de Hersh, le seul élément plausible concerne l'officier pakistanais qui aurait révélé aux Américains la cachette de Ben Laden. L'AFP et NBC ont aussi fait mention d'une taupe au sein des services secrets pakistanais –NBC a d'ailleurs corrigé son article en précisant que si cette personne avait fourni des informations, ces dernières n'avaient pas directement mené à Ben Laden.

Cette rumeur d'un officier de l'ISI informant la CIA de la cachette de Ben Laden tourne depuis le raid d'Abbottabad, mais je tiens une autre version d'officiels pakistanais. Selon eux, l'officier de l'ISI n'aurait fait que faciliter le raid de la CIA sur Abbottabad après que l'agence américaine avait commencé à le planifier sur la base de renseignements obtenus par d'autres moyens. Si la CIA a ensuite fait muter l'officier pakistanais, ce n'est pas parce qu'il avait révélé la cachette de Ben Laden, mais parce qu'il avait permis l'opération de la CIA sur le sol pakistanais en court-circuitant sa hiérarchie.

L'article de NBC réitère les doutes des dignitaires américains concernant une complicité pakistanaise dans la cache de Ben Laden, mais, à l'évidence, les preuves manquent pour permettre au gouvernement américain de porter officiellement et publiquement une telle accusation. En tant que témoin direct de la réaction pakistanaise à la mort de Ben Laden, j'ai beaucoup de mal à croire à la théorie du complot de Hersh selon laquelle les États-Unis se seraient mis d'accord, tant à un niveau gouvernemental que militaire, pour proférer un mensonge aussi gros et de manière aussi bien coordonnée.

Valse diplomatique

Au moment du raid des SEALs sur Abbottabad, j'étais l'ambassadeur du Pakistan aux États-Unis. Quand l'opération a eu lieu, je rentrais à Islamabad en passant par Londres et Dubaï. L'information m'est parvenue le 2 mai 2011, au petit matin, alors que mon avion venait d'atterrir à l'aéroport d'Heathrow. Mes supérieurs m'ont ordonné de faire immédiatement demi-tour et je suis arrivé à Washington aux environs de 17 heures, heure locale.

Mes instructions étaient claires: faire en sorte que le gouvernement américain, le Congrès ou la presse n'accusent pas le gouvernement pakistanais, ses forces armées ou ses services de renseignement d'avoir autorisé la présence de Ben Laden sur leur territoire, tant cela aurait été une violation des résolutions 1267 et 1373 du Conseil de Sécurité de l'ONU. Mes patrons, militaires et civils, redoutaient à l'évidence que le Pakistan soit pris à partie. Mais rien dans la conduite des généraux Kayani et Pasha (qui allaient ensuite me forcer à démissionner de mon poste d'ambassadeur) n'indiquait une collusion avec les Américains dans le raid d'Abbottabad.

Les généraux étaient très embarrassés,
à la fois parce que Ben Laden venait d'être débusqué
au Pakistan et parce que les États-Unis avaient organisé
leur raid sans qu'ils
en aient eu connaissance

Les généraux étaient très embarrassés, à la fois parce que Ben Laden venait d'être débusqué au Pakistan et parce que les États-Unis avaient organisé leur raid sans qu'ils en aient eu connaissance et encore moins l'aient sanctionné. Selon eux, s'ils n'avaient pas su détecter les hélicoptères américains arrivant d'Afghanistan par l'ouest, c'était parce que la couverture radar à cet endroit était insuffisante –un fait symptomatique de leur façon de considérer l'Inde comme unique menace à la sécurité nationale. Kayani et Pasha voulaient aussi s'assurer qu'il n'y ait pas de représailles contre le Pakistan, si jamais on l'accusait de complicité officielle dans la cache de Ben Laden.

Une foule de dégâts diplomatiques s'en est ensuivie. Quelques jours après le raid d'Abbottabad, John Kerry, à l'époque président de la commission sénatoriale des affaires étrangères, se rendit à Islamabad. Le général Kayani voulut absolument que, durant sa visite, le sénateur américain souligne la position du Pakistan en tant qu'allié des États-Unis dans la guerre contre le terrorisme. Kerry accepta les éléments de langage rassurants proposés par Kayani.

Le voyage de Kerry fut suivi par celui de Pasha à Washington, qui n'eut de cesse d'assurer à la CIA que l'ISI n'avait pas la moindre idée que Ben Laden ait pu se trouver au Pakistan. Lors d'une entrevue avec le directeur de la CIA, Leon Panetta, Pasha fit même la liste des manquements de la CIA afin de souligner combien aucune agence de renseignement n'est infaillible et qu'un ennemi peut se cacher en plein jour.

Malgré mes propres désaccords avec Kayani et Pasha, rien n'a pu me faire croire qu'ils avaient feint l’ignorance ou la stupeur tout en étant secrètement associés aux Américains. Le ministère pakistanais des Affaires étrangères allait d'ailleurs me demander de dénoncer la violation de la souveraineté du Pakistan par les forces américaines lors de leur opération et de prouver que leur raid avait enfreint les normes internationales régissant les relations entre deux pays souverains qui, du moins officiellement, étaient alliés.

Je n'allais pas beaucoup progresser sur ce point. Non seulement les responsables américains avec qui je me suis entretenu n'ont pas voulu s'excuser pour la violation de la souveraineté du Pakistan, mais ils ont exigé qu'Islamabad coopère avec les Américains en leur permettant d'accéder aux données et à l'identité des personnes trouvées dans la maison d'Abbottabad où avait eu lieu le raid. Ils demandèrent aussi qu'on leur retourne les débris de l'hélicoptère furtif qui s'était écrasé pendant l'opération. Les Pakistanais s'exécutèrent quelques jours plus tard, mais non sans dire pis que pendre de l'amiral Michael Mullen, à l'époque chef d'état-major des armées des États-Unis.

Le Conseil de sécurité en couverture

Immédiatement après le raid, le gouvernement américain allait convaincre le président du Conseil de sécurité de l'ONU de publier un communiqué se «félicitant» du fait qu'Oussama Ben Laden n'était plus en état de nuire. Des responsables de l'administration Obama avec qui je me suis entretenu ont fait valoir des résolutions du Conseil de sécurité, associé au communiqué de son président, pour justifier leur action unilatérale à Abbottabad au mépris de la souveraineté pakistanaise.

Nous étions stupéfaits de n'avoir pas été mis
au courant
de cette opération

Les récriminations du Pakistan concernant la violation de sa souveraineté et le communiqué du président du Conseil de sécurité de l'ONU se sont fait entendre quelques heures après le raid d'Abbottabad. De notre côté, nous étions stupéfaits de n'avoir pas été mis au courant de cette opération. Aux Nations unies, le président du Conseil de sécurité s'affairait à lister ce qui, selon le droit international, pouvait justifier une telle violation de la souveraineté pakistanaise. Mais rien de tout cela n'aurait eu lieu si, comme le prétend Hersh, il s'était agi d'une couverture «fabriquée» par la Maison Blanche deux heures à peine après le raid et d'une machination cynique visant à assurer la réélection d'Obama.

Au soir du 2 mai, j'étais intervievé sur CNN. J'y ai dit ce qui demeure un argument valide: que quelqu'un, au Pakistan, avait protégé Ben Laden. La question est de savoir si ce soutien a été «interne au gouvernement et à l’État pakistanais ou interne à la société pakistanaise». J'en ai appelé à une «enquête complète pour savoir pourquoi nos services de renseignement n'ont pas été capables de le repérer plus tôt».

Ma question n'a jamais obtenu de réponse. Le Pakistan a ouvert une commission, mais ses auditions ne se sont pas déroulées de manière transparente et le pays a refusé de publier ses conclusions. L'administration Obama a repris ses affaires avec le Pakistan comme si de rien n'était –sans insister, ni forcer Islamabad à donner des réponses aux difficiles interrogations planant autour du séjour de Ben Laden au Pakistan entre 2006 et 2011.

Je conçois parfaitement qu'on puisse trouver louche que Washington et Islamabad n'aient pas réussi à expliquer précisément ce qui a pu se passer au cours des années précédant le raid, et comment ces zones d'ombre peuvent générer des théories du complot. Mais c'est cet échec –la non-explication de la présence de Ben Laden au Pakistan– qui dessert gravement la vérité, pas des histoires compliquées de machination qu'Hersh tiendrait des seuls dires d'un retraité du contre-terrorisme américain.

Les citoyens pakistanais comme américains bénéficieraient grandement qu'on réponde, en détail, à la question des soutiens pakistanais de Ben Laden. Mais ne vous emballez pas trop vite. Ce n'est ni dans l'intérêt d’Islamabad, ni dans celui de Washington, de remuer l'eau qui dort.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte