Partager cet article

Vous avez lâché «Mad Men» en route, et vous avez tort

Don Draper (Jon Hamm) dans «Mad Men».

Don Draper (Jon Hamm) dans «Mad Men».

Mais on ne peut pas totalement vous en vouloir: derrière sa façade élégante et son fétichisme du détail, la série créée par Matthew Weiner est un chef-d'œuvre d'âpreté, de cruauté et de mélancolie.

S’il y avait une thématique à tirer de ces sept années de Mad Men, la série de Matthew Weiner dont la diffusion se boucle aux Etats-Unis ce dimanche 17 mai, elle est explicite: la chute. En ombre chinoise dans le générique, elle préfigure la décadence d’un homme, d’un modèle et d’un idéal. Cet homme, Don Draper, est un publicitaire dans les années 1960, une période cruciale dans des Etats-Unis en plein bouleversement culturel. Alpha mâle absolu, infidèle dans l’âme, il vend du mensonge pour gagner confortablement sa vie. Le paradoxe, c’est que la sienne ne repose que sur une supercherie.

Tous les personnages autour de Don sont aussi fondamentalement malheureux. Tous éprouvent un manque dans leur vie, chacun aspire à autre chose. Peggy Olsen, la jeune secrétaire, va ainsi apprendre à rouler sa bosse comme un homme pour se faire respecter dans ce bureau rempli de machos. C’est aussi pour cela que la série est devenue si âpre: malgré la distance et l’époque, malgré le fétichisme des robes cintrées, elle nous rappelle, entre machisme criant et précarité ordinaire, à quel point ces destins ne sont pas si éloignés de ce que l’on connaît de nos jours.

Même s'il est magnifique, on se plonge donc difficilement en toute connaissance de cause dans un tel bourbier, enrobé dans un humour parfois désespéré. S’il fallait schématiser, Mad Men est un Breaking Bad vertical, une descente inéluctable depuis un gratte-ciel de Madison Avenue.

Duel au pistolet à bouchon

Il y a quelque chose d’ironique à voir aujourd'hui la série tirer sa révérence en affrontant presque frontalement le sanglant et charnel Game of Thrones, diffusé sur la même case horaire sur HBO avec une audience près de quatre fois supérieure: un véritable duel au pistolet à bouchon. Et il est devenu assez difficile de convaincre quelqu'un de se lancer dans ces 92 boules de tristesses cachées sous un vernis racé, à qui il manquera toujours une certaine reconnaissance à l’image du génial Jon Hamm, nommé onze fois aux Emmy pour son rôle de Don Draper mais toujours revenu bredouille.

Certains ont commencé Mad Men dès le début, quand les choses n’étaient pas encore aussi limpides sur le ton général de la série, quand tout était encore assez propre, les couples bien en place et les illusions encore là. Il y a alors eu un flot de bonnes critiques et surtout un déluge d’articles de fond car, comme toutes les grandes séries contemporaines, de The Wire aux Soprano, Mad Men constitue un terreau fertile pour une relecture psychanalytique. Elle laisse à ses personnages le temps de se développer et d’accomplir chacun un arc de vie, qu’il soit bon ou mauvais.


Un point important de son succès, c’est que presque rien n’est explicite. Ses anti-héros n’expriment que rarement leurs frustrations et quand cela arrive, c’est l’explosion. Weiner, économe de ses effets, offre des pics dignes d’épisodes de fin de saison en plein cours d’année, suggérant que la vie continue, qu’elle va bien au-delà des limites des bureaux de Sterling Cooper.

Mad Men est aussi une série qui montre la réalité d’une Amérique à un tournant de son histoire, émaillé par l’aventure spatiale, la mort de ses icônes comme JFK ou Marilyn et le fiasco de la guerre du Vietnam. Le pays et les personnages s’enfoncent dans une certaine noirceur, poussant le spectateur à chercher en lui pour essayer de comprendre leurs motivations. Alcoolisme, spectre du cancer (Lucky Strike est un des plus gros clients de Sterling Cooper), suicide, harcèlement: la tragédie n’est jamais loin, menaçant au dessus de leurs têtes.

Une série qui se découvre par cooptation

Mad Men est devenu par essence une série qui se découvre par cooptation. Malgré les fous rires provoqués par les répliques passives-agressives entre collègues, il faut se motiver pour plonger là-dedans de soi-même. Pour moi, le déclic a été un ami, résumant ainsi la série par cette phrase: «C’est une série qui te montre à quel point c’était atroce d’être une femme à cette époque» En fait, le milieu de la pub dépeint ici est vindicatif envers toutes les minorités (noirs, juifs) et bien entendu envers les femmes.

Joan, la superbe secrétaire, sex symbol autant pour les spectateurs que pour les occupants des bureaux de l’agence, est condamnée à tenter d'exister tant bien que mal. La série ne lui fait aucun cadeau. «J'en ai connu beaucoup, des Joan», est une constatation classique dans un show où les secrétaire sont, de son propre aveu, soit des mamans soit des serveuses. La pauvre, tout comme Don, Peggy et les autres, incarne un archétype évocateur du passé, une époque où l’on picolait dès l’arrivée au bureau et où le tabac s’imposait jusque dans les cinés et les avions.


Une époque, aussi, où le docteur s’adressait encore au mari avant de parler à sa patiente. Betty Draper, l’épouse, la mère incapable de montrer de l’amour à ses enfants, se fait ainsi littéralement trahir par son psy qui rapporte ses séances à Don, soucieux de garder en place un cocon familial, même artificiel. Même Peggy Olsen, symbole idéal et naturel de l'affirmation des femmes dans un milieu masculin condescendant et hostile, protégée d’un Don Draper ancré dans le passé, n’est pas non plus sans une part de douleurs et de regrets. En fin de compte, les années 70 arrivent, lui permettant de s'affirmer enfin.

Même quand elle dépeint l’enfance, la série en saisit la cruauté et l’amertume. Père absent, Don Draper est, comme le résumait Weiner lors de sa venue à Paris, cet homme qui «oublie de venir voir ses gosses au match de baseball». Roger Sterling, son comparse et partenaire, affable comme seul peut l’être un vieil héritier dandy, complète ce tableau de groupe des parents indignes, autre motif récurrent de la série.

Il serait facile de tous les condamner pour égoïsme ou futilité, mais la réalité de Mad Men est plus compliquée que cela. Si la vie nous montre que parfois, on peut infléchir sa vraie nature, la série répète à l’envi que l’on est prisonnier de son destin. Au fond, personne ne change alors que l’époque, elle, se transforme et que la série en arrive au moment où David Bowie écrit «Changes».


Ainsi, aucun personnage n'est taillé pour être aimé d'office du public, sinon les enfants de Don. Et eux aussi, malgré l’amour naturel que tout un chacun porte à ses parents, voient leurs illusions s’effondrer, comme celles des adultes avec les assassinats de JFK et Martin Luther King.

Des gens qui ne font que se parler

La réputation figée, lisse, de Mad Men, celle d'une série de poseurs, indéniablement consciente de la force visuelle de ses cadrages archi-réfléchis et de ses beaux acteurs jusque dans leur manière d’incarner le malaise, ne l’a pas aidée à trouver un nouveau public. Beaucoup ont lâché en cours de route à mesure que la noirceur faisait craquer en éclat le modèle de la première saison.


Jusqu’au bout, la série a pourtant tutoyé l’exceptionnel, avec ses simples discussions d’ascenseur devenant des joutes verbales. Ce n’est d’ailleurs que ça, une série avec des gens qui ne font que se parler, essentiellement dans des bureaux, généralement pour s’envoyer des piques cruelles. C’est un show exigeant, qui refuse autant la paresse narrative que les expositions laborieuses. En toute beauté, férocité et humour, Mad Men est une oeuvre à clefs sur la possibilité ou non de changer le cours de son destin. Elle est littéralement dédiée au triste constat de l'échec de la vie. Et ça, toutes époques confondues, c’est un sujet qui parle à tout le monde.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte