France

Pourquoi les évasions finissent mal, en général

Alexandre Lévy, mis à jour le 13.09.2009 à 14 h 06

Passée l'euphorie, le fuyard voit son existence minée par la traque.

Un jeune détenu de l'établissement pénitentiaire pour mineurs (EPM) de La Valentine, à Marseille, a réussi à fausser compagnie aux deux surveillants et de l'éducateur chargés de l'encadrer pour prendre la fuite samedi soir, au retour d'une promenade en mer, au Brusc, près de Six-Fours-les-Plages.

Agé de 17 ans, il était libérable en décembre. Quelles sont ces chances de réussir sa cavale? Faibles. Nous republions cette «explication» initialement mise en ligne le 10 septembre après la belle de Jean-Pierre Treiber.

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Lorsqu'on lira ces lignes, les forces de gendarmerie auront peut-être déjà mis fin à la cavale des deux prisonniers qui se sont évadés mardi 8 septembre dans l'Yonne... Ou pas... Ou, en tout cas, pas encore... Car même si la liste des évasions spectaculaires ou rocambolesques s'allonge tous les ans, peu sont ceux qui ont véritablement réussi leur cavale. A savoir, qu'ils ne se sont pas fait prendre, au bout de quelques heures, quelques jours, voire quelques semaines, et ont refait leur vie, sous une nouvelle identité, quelque part en France ou ailleurs.

Mais il y a cavale et cavale. Il y a celle que l'on choisit - et que l'on prépare minutieusement - quand on sait qu'on est recherché. C'est le cas d'un Cesare Battisti (trois ans de cavale, entre la France et le Brésil) ou d'un Yvan Colona (quatre ans de cavale). Dans ces cas, les fuyards mettent toutes les chances de leur côté: ils peuvent s'appuyer sur un réseau de complicités, bénéficier d'appuis logistiques, voire de sympathies. Certains tentent alors de partir le plus loin possible (souvent l'Amérique latine), d'autres, comme le «berger corse», restent à quelques kilomètres des leurs tout en se fixant des règles de conduite draconiennes. Et puis, il y a «la» cavale, celle qui a tant inspiré écrivains et cinéastes - celle résultant d'une évasion ou d'une action violente.

Quadrillage

Chaque fois que les forces de sécurité font face à cette situation, elles déclenchent un plan d'urgence, le «plan Milan» ou le «plan Epervier» (le nom peut varier selon le département et les circonstances). Dans tous les cas, il s'agit de tisser une «toile d'araignée» dans laquelle le fuyard ne manquera pas de s'empêtrer, selon les gendarmes. Il s'agit de quadriller au plus près une zone géographique donnée, en contrôlant ses points névralgiques; des opérations qui mobilisent parfois plusieurs centaines d'hommes, aidés par des hélicoptères et de chiens, sur plusieurs jours.

Parallèlement, de façon plus discrète, les policiers exercent une surveillance étroite des membres de la famille ou des complices potentiels des fuyards: filatures, mais surtout écoutes téléphoniques, sont au programme. Ensuite, un homme qui s'évade de prison n'a, théoriquement, que peu de ressources. Il n'est certainement plus habillé en pyjama rayé comme dans les séries américaines, mais il a toujours besoin d'un coup de main pour continuer sa cavale. Et là aussi, la moindre imprudence peut y mettre subitement fin: l'utilisation d'un téléphone portable, d'une carte bancaire, l'envoi d'un email sans parler des caméras de surveillance, de plus en plus nombreuses... On a beau avoir peaufiné et réussi un impressionnant plan d'évasion, une fois dehors on «tombe» souvent pour une bricole.

Deux options: la violence ou l'oubli

Tous les fuyards ne se ressemblent pas. Il y a ceux qui, face au mur de contraintes qui se dresse dès qu'ils posent un pied dehors, vont choisir l'option violente, kamikaze: braquage, prise d'otage, voire pire... Et ceux, les plus organisés, qui vont se faire tout petits pour passer entre les mailles du filet afin de tenter de se faire oublier. Ainsi, les deux évadés qui tiennent les médias en haleine aujourd'hui,Jean-Pierre Treiber et Mohamed Amrami, présentent des profils très différents.

Le premier, accusé d'un double meurtre, est un solitaire, voire un marginal. Garde forestier, chasseur... les gendarmes le décrivent comme un «homme des bois». Et tout naturellement, c'est sur ces forêts qu'il connaît comme sa poche que les gendarmes ont concentré leurs recherches. Le fuyard a deux avantages: il connaît les lieux mieux que ceux qui le cherchent et, surtout, il a plusieurs heures d'avance sur eux; évadé le matin, sa disparition n'a été signalée qu'en début de soirée. Mais, dans sa cavale comme dans sa vie d'homme libre, Treiber est un homme seul et il ne dispose, à priori, pas de moyens pour aller très loin. Ses jours, voire ses heures, en liberté sont comptés.

Du deuxième, on ne sait que très peu. A la différence de Treiber, Mohamed Amrami, 39 ans, a déjà été jugé et condamné à 18 ans de réclusion criminelle pour braquage avec tentative de meurtre. Il est décrit comme «dangereux» par la police et tout porte à croire que son profit correspond davantage au «bandit en cavale» qui cherchera, peut-être avec l'aide d'anciens comparses, de partir le plus loin possible.

Tunnel

Dans les rares cavales qui durent, les fuyards arrivent effectivement à quitter le territoire. Surtout lorsqu'ils disposent, grâce à leurs origines, d'un «sanctuaire» en dehors des frontières, dans un pays du Maghreb, d'Afrique ou des Balkans. D'anciens fuyards ressurgissent ainsi, plusieurs années plus tard, quelque part en Algérie ou en Albanie, ce qui, au mieux, retarde de plusieurs années leur appréhension par la police et justice françaises. Existe-t-il pour autant des cavales heureuses?

D'anciens parrains italiens, recherchés par les polices européennes, sont morts d'un cancer, terrés comme des rats dans quelque hameau sicilien. En France, certains, comme André Segura, ont réussi à échapper à la police pendant des années, avant de se faire coffrer. Après l'euphorie et l'adrénaline des premiers mois, c'est un long tunnel d'une existence minée par la traque qui s'ouvre aux fuyards.

Le braqueur Michel Vaujour, surnommé le «roi de la belle» à cause des évasions par hélicoptère, a fini par passer vingt-sept ans en prison. Remis en liberté conditionnelle en 2003, il publie deux années plus tard un livre de souvenirs. Pour lui, sa «plus belle évasion» est celle lorsqu'il s'est libéré de lui-même et non des murs de la prison.

Ronald Biggs, le légendaire braqueur du train postal Glasgow-Londres en 1963 a vécu, grâce à une partie du butin, une vie trépidante, changeant de pays et de continent avant de s'établir en Amérique du sud. Jusqu'en 2001 où, fatigué et malade, il a décidé de rentrer de lui-même en Grande-Bretagne pour «boire une dernière pinte de bière» en tant qu'homme libre. Il a été immédiatement arrêté et incarcéré. Grabataire, il a bénéficié cet été d'une libération pour raisons médicales. En clair, pour mourir.

Alexandre Lévy

Image de Une: Dans la nouvelle prison de Corbas en région lyonnaise. Robert Pratta / Reuters

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