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Le Français le plus connu au Brésil n'est ni Napoléon ni Zidane, mais Allan Kardec

Un buste en plâtre d'Allan Kardec (via Wikimedia Commons).

Un buste en plâtre d'Allan Kardec (via Wikimedia Commons).

Au Brésil, le fondateur de la doctrine spirite est célébré partout: timbres à son effigie, rues à son nom...

Si le nom d'Allan Kardec ne dit rien à la majorité des Français, ce n'est pas le cas à 10.000 km de là. Au Brésil, il est célébré partout, et beaucoup plus que nos footballeurs ou hommes d’État: des timbres à son effigie ont été imprimés, des rues portent son nom, ses écrits s'y sont vendus à plusieurs millions d'exemplaires. En France, pourtant, le fondateur de la doctrine spirite, qui explique la présence et le fonctionnement des esprits, y a sombré dans l'anonymat après avoir connu le succès dans les années 1860.

«Esprit, es-tu là?» Derrière la célèbre invective, source de sourire ou frissons, se cache une vraie croyance: celle de la vie des esprits. Ils seraient partout autour de nous, invisibles à l’œil profane, se révélant selon leur bon vouloir. La croyance dans les esprits est aussi vieille que l'homme.

C'est à la moitié du XIXe siècle, moment où le romantisme flamboie par réaction au rationalisme des Lumières, que va naître un regain d’intérêt pour le monde invisible. La découverte des phénomènes électriques et magnétiques à la fin du XVIIIe a préparé le terrain. Aux États-Unis, vers les années 1850, la mode est aux tables tournantes. Le temps d'une traversée en bateau, et l'Europe découvre ce phénomène. Têtes couronnées, artistes, scientifiques et grande bourgeoisie s'amusent à se faire peur. Lors de séances, les convives posent leurs mains sur une planche, le ouija, qu'une force vient faire bouger.


Rien ne prédisposait Hippolyte Léon Rivail à s'aventurer sur les dessus des tables tournantes, sinon la curiosité face un effet de mode. Ce Français, né l'année où Napoléon se fait sacrer empereur, est issue d'une riche famille de juristes lyonnais. Reconnu comme pédagogue (il est adepte des théories, novatrices pour l'époque, de L'Emile de Jean-Jacques Rousseau), c'est pourtant lui qui va codifier les rencontres avec les esprits pour donner naissance au spiritisme. Pendant plusieurs années, le pédagogue interroge les esprits. De toutes ces communications, il va tirer un livre en 1857, Le livre des Esprits, sorte d’Évangile du spiritisme, et le signera Allan Kardec, nom d'un druide celte qui correspondrait à celui qu'il portait lors d'une vie antérieure. C'est aussi une manière de ménager sa carrière.

Le livre des Esprits se présente comme une série de questions-réponses entre Allan Kardec et des esprits. Il y est question de tout: Dieu, la vie après la mort, les procédés de réincarnation, les inégalités, la guerre... Mais plus qu'une religion, le spiritisme est une philosophie. «Allan Kardec ne voyait pas le spiritisme comme une religion», explique Guillaume Cuchet, professeur d'histoire à l'Université Paris-Est-Créteil et auteur de Les Voix d'outre-tombe. Tables tournantes, spiritisme et société au XIXe siècle, aux éditions du Seuil. «Néanmoins, il avait une conscience vive des problèmes pastoraux. Il savait que pour que l’enracinement spirite prenne, il devait être vécu comme une religion», poursuit-il.

Républicains et spirites

Le livre des Esprits devient très vite un succès en France, et peu de temps après au Brésil. Des centres spirites se créent un peu partout. L'ouvrage trouve un écho favorable chez les personnes en deuil, qui pratiquent le spiritisme davantage pour son aspect thérapeutique que conceptuel. C'est le cas de Victor Hugo qui, lors de son exil à Jersey, en devient adepte notamment après avoir pu «parler» avec sa fille Léopoldine, morte noyée en 1843.

Quand sort le livre d'Allan Kardec, la mode des tables tournantes est retombée. La parution du Livre des Esprits va relancer le phénomène, mais de manière différente. «Le spiritisme réémerge à partir de 1860. Seulement, alors que les tables tournantes avaient amusé les élites européennes, cette fois-ci, il va devenir sociologiquement marqué, analyse Guillaume Cuchet. C'est la petite bourgeoisie qui va devenir adepte.»

Quand on analyse le profil des adhérents au spiritisme, il s'avère surprenant. Loin d'être des illuminés, beaucoup sont... des Républicains convaincus. «Les spirites, comme Allan Kardec, sont des hommes de gauche (au sens de la gauche du XIXe), qui ont été traumatisés par l'échec de la révolution de 1848 et le coup d’État de Napoléon III. Ils se replient sur le spiritisme car ils ne sont plus en état de faire de la politique. Pas étonnant que l'on retrouve donc chez les partisans d'Allan Kardec des gens de la Ligue de l'enseignement et des franc-maçons. Dans un premier temps, le régime de Napoléon III n'a pas été très rassuré de voir se réunir tous ces républicains mais très vite, il a compris qu'il n'y avait dans ces réunions-là aucun danger», souligne Guillaume Cuchet.

Une vision progressiste

Un timbre brésilien de 1957 en hommage à Allan Kardec (via Wikimedia Commons).

La philosophie spirite regroupe bien des aspects progressistes de l'époque. D'après Allan Kardec, les esprits ne cessent de se réincarner pour évoluer et devenir à chaque fois meilleurs... D'ailleurs, on retrouve cette volonté dans le postulat de la doctrine: «Naître, mourir, renaître encore et progresser sans cesse, telle est la loi.» Une manière de voir bien éloignée du dogme catholique de l'Enfer, où aucune évolution n'est possible.

Il n'en demeure pas moins qu'Allan Kardec ménage l'Église catholique. Le Dieu dont il est question dans Le livre des Esprits est le Dieu chrétien. Jusqu'à ce que le livre soit condamné par l'Église en 1864, les spirites sont souvent catholiques. Les deux croyances s’emboîtent sans difficulté théologique. C'est aussi pour cette raison qu'au Brésil, le spiritisme connaît un si grand succès. «La réussite du spiritisme, en France et au Brésil, tient à ce qu'il complète le catholicisme. Il existe un lien entre les deux», précise Guillaume Cuchet.

Une autre raison de ce succès au Brésil vient de la diversité culturelle de sa population. Si le christianisme est la religion dominante, il est imprégné des croyances animistes des Amérindiens et des Africains et forme un syncrétisme typique de l'Amérique du sud. «Beaucoup de gens qui arrivaient dans les villes brésiliennes étaient déjà imprégnés de croyances magico-spirituelles. Dans le contenu, le spiritisme est très proche de ces croyances naturelles. La transition entre les deux se faisait sans problème», explique le chercheur.

De plus en plus de Brésiliens sont spirites

Un mémorial à Allan Kardec à Niteroi, au Brésil (via Wikimedia Commons).

Si en France, le spiritisme ne touche plus que quelques milliers de personnes, au Brésil, la doctrine kardéciste continue de progresser, comme le révèle l'Institut brésilien de géographie et de statistique. De 2,2 millions d'adeptes en 2002, le chiffre est passé à 3,8 millions en 2010, soit 3,1% de la population brésilienne. Pour autant, ce nombre est à revoir à la hausse car dans la réalité, nombreux sont les Brésiliens à être catholiques et spirites.

Ce sont les régions du sud-est brésilien (État de Rio, Sao Paulo et Minas Gerais) qui affichent le plus haut taux de spirites. La commune de Palmelo, dans le centre du pays, voit 45% de sa population se réclamer de la philosophie d'Allan Kardec. Elle s'est elle-même surnommée la capitale brésilienne du spiritisme: il faut dire que ce village d'un peu plus de 2.000 habitants a été fondé en 1929 autour d'un centre spirite.

L'influence culturelle du spiritisme est également très forte au Brésil. Elle se mesure dans la présence de nombreuses rues Allan-Kardec, mais aussi dans le choix des prénoms: Allan (parfois écrit avec un L) fait partie des cent prénoms les plus donnés au Brésil. Le club de football de Sao Paulo compte ainsi un attaquant baptisé Allan Kardec.

L'industrie cinématographique brésilienne a compris le goût du public brésilien pour ce thème. Depuis la fin des années 2000, les films sur le spiritisme sont des succès de box-office, comme le soulignait en 2013 Courrier International. Dans l'édition J'ai Lu du Livre des Esprits, la quatrième de couverture rapporte que c'est «l'un des écrits les plus lus après la Bible». Il n'est pas rare de trouver chez un bouquiniste de rue de Sao Paulo ou Recife la traduction portugaise de l'ouvrage.

Déclin en France

A contrario, en France, le nombre de spirites s'est réduit peu à peu au fil des XIXe et XXe siècles. A cela, plusieurs raisons, comme la mort en 1869 d'Allan Kardec, mais aussi le changement de régime politique après la chute du Second Empire. «La République est proclamée en 1871. La gauche, à partir de 1880, va adopter un positionnement rationaliste et positiviste. Les républicains-spirites vont être obligés de choisir une appartenance. D'autre part, l'Église catholique, après la condamnation en 1864 du Livre des Esprits, relance la "dévotion aux âmes du purgatoire" et va, de fait, occuper le terrain du spiritisme», résume Guillaume Cuchet.

La tombe d'Allan Kardec se situe au cimetière du Père Lachaise. Elle n'atteint pas la notoriété de celle de Jim Morrison, mais les menhirs qui la ornent sont régulièrement fleuris. Mais pas par des esprits.

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