Au Mémorial de la Shoah, pourquoi les touristes sourient-ils sur leurs selfies?

Selfies au Mémorial de la Shoah, pris au hasard sur Instagram.

Selfies au Mémorial de la Shoah, pris au hasard sur Instagram.

Dix ans après son inauguration le 10 mai 2005, le lieu de mémoire berlinois à la troublante esthétique est devenu un lieu ordinaire pour refaire sa photo de profil Facebook.

Berlin (Allemagne)

Linda présente une duckface parfaite à la caméra avant de son smartphone. Entourée de quelques copines, aussi souriantes qu’elle sous ce beau soleil printanier, la jeune néerlandaise savoure sur l’écran ce selfie à l’esthétique parfaite. «Le lieu est vraiment très beau! C’est la première fois que je vois tant de blocs!», nous explique t-elle. 

Ce temple berlinois de la profile picture a été dessiné par l’architecte américain Peter Eisenmann. Son nom officiel est «Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe». Il est communément appelé «Mémorial de la Shoah», ce qui est plus commode pour les hashtags Instagram.

Aussi étonnant que ça puisse paraître, le malaise est plus perceptible pour le lecteur de cet article que pour le touriste de passage au Mémorial. Partout, entre les stèles représentants les morts de l’Holocauste, des jeunes gens se prennent en photo avec un immense sourire et personne ne semble s’en émouvoir.

«C’est un jeu de se prendre en photo ici»

Nous avons été voir un par un un les touristes pour leur demander pourquoi ils semblaient si heureux sur leurs photos. Tous connaissent parfaitement la raison d’être du lieu. Pourtant, pour la moitié d’entre eux, la question ne se pose même pas. «On s’est pris en photo exactement de la même manière il y a quelques minutes devant la Porte de Brandenbourg! On sourit parce que c’est un souvenir», répond Jens, de Francfort. «C’est un jeu de se prendre en photo ici, c’est vraiment amusant. Je trouve que la lumière est très belle aujourd’hui, avec les jeux d’ombres», explique Marian, venue d’Autriche.

Avec les autres touristes, un certain malaise s’installe au fur et à mesure que nous discutons. «Le lieu est sympa, non?», répond d’abord la Suisse Karin, avant de se raviser: «Je ne peux pas mettre la photo sur Facebook, c’est vrai. Le contexte historique n’est pas aussi beau que le lieu.» Jessica et Victoria viennent de Hong-Kong, elles font un shooting mode entre les stèles du Mémorial et nos questions refroidissent un peu l’ambiance: «Ce n’est pas parce qu’on sourit qu’on manque de respect aux victimes», avancent-elles pour se dédouaner.

Un monument comme un autre

Demander à des touristes pourquoi ils sourient au Mémorial de la Shoah, c’est débarquer dans un grand terrain de jeu avec une pancarte «Attention, mémorial» et refroidir sérieusement l’ambiance. C’est que le Mémorial est fourni sans mode d’emploi. Il est posé au milieu de Berlin, en face de l’immense parc du Tiergarten, et bordé de biergartens et de stands de curry-wurst, sans aucune indication de sa nature.

Le Mémorial semble un monument comme un autre et les touristes rejouent la même partition que quelques minutes plus tôt à la Porte de Brandenbourg. Un selfie touristique est surtout un «J’y étais». Et la convention photographique de la photo souvenir, c’est le sourire. Cela n’empêche d’ailleurs pas d’accompagner sa photo d’une citation de Primo Levi.

Beau, esthétique, ludique même

Plus que par l’immaturité ou l’inculture des touristes, les sourires sur les selfies peuvent s’expliquer par l’architecture des lieux. Peter Eisenmann l’a reconnu lui-même:

«C’est un petit peu trop esthétique. C’est un petit peu trop beau. Ce n’est pas que je voulais quelque chose de moche, mais je ne voulais pas que ça paraisse trop dessiné. Je voulais représenter l’ordinaire, le banal.»

Sur ce point, Eisenmann s’est raté. Le Mémorial de la Shoah est beau, esthétique, ludique même. Cela saute aux yeux la première fois qu’on s’y rend: les stèles se prêtent aux jeux d’ombre et dessinent de magnifiques perspectives. Le réflexe pavlovien moderne est d’en profiter pour faire une photo de profil.

C’est ce qui explique sa présence si fréquente sur Tinder, application sur laquelle les photos sont issues des profils Facebook. Un blog à succès, Tindercaust, en recense ironiquement de nombreux exemples.

Les polémiques autour des photos au Mémorial de la Shoah sont fréquentes. Un autre blog qui a beaucoup fait parler, Totem and Taboo, collecte les photos du Mémorial sur l’application de dating (pour ne pas dire de sexe) gay Grindr.

À la suite d'articles de presse, Grindr a du réagir pour tenter de calmer le bad buzz:

«Nous encourageons vivement nos usagers à se comporter d’une manière respectueuse et à honorer la mémoire de ceux qui ont péri d’autres manières en dehors de l’application.»

Faisant face à un début de scandale, la compagnie Easyjet a dû mettre au pilon en 2009 un numéro de son magazine de bord où figurait un shooting mode réalisé au Mémorial. L’année dernière, Danny Green, basketteur des San Antonio Spurs, a dû présenter ses excuses après avoir posté sur Facebook un selfie pris au Memorial. Un acte qualifié d’«extrêmement déplacé», par la presse mais un selfie qui ne devait choquer personne lorsque le basketteur l’a réalisé à Berlin.

Un lieu sacré ?

Arraché de son contexte berlinois et à de sa déconcertante esthétique, le Mémorial retrouve sa solennité et son inviolabilité. «Je n'aurais jamais pensé que quelqu'un dans ce lieu puisse faire autre chose que de penser, de se recueillir», déclarait Isabelle Choko, déportée à Auschwitz, au procès d’Alain Soral, condamné à 10.000 euros d’amende pour avoir fait une «quenelle» au Mémorial.

L’architecte n’a jamais voulu en faire un lieu sacré. Plutôt que comme un lieu de recueillement, il l’imaginait comme un grand terrain de jeu —avant que le règlement intérieur n’interdise finalement d’y piquer-niquer et d’y jouer (mais rien n’interdit de sourire sur les photos):

«Je pense que les gens vont venir manger le midi sur les piliers, expliquait Eisenmann avant l’inauguration du lieu, en 2005. Je suis sûr que les skaters vont l’utiliser. Les gens vont danser sur les piliers. Plein de choses inattendues vont s’y passer. Il va y avoir des gens qui vont tenter de dégrader les lieux mais c’est ainsi, c’est l’expression du peuple.»

Le Mémorial pose au fond cette question troublante: et si la meilleure des mémoires, c’était d’être passé à autre chose, de continuer simplement à vivre, de sourire, de prendre des selfies? C’est ce que pense Ruth, une touriste israélienne d’une cinquantaine d’années, venue pour la première fois à Berlin, et toute sourire sur sa photo. «C’est une bonne chose de sourire ici parce que ça veut dire qu’on est là, qu’on est vivant», nous explique t-elle, sans se rendre compte qu’elle a un de ses pieds posés sur une stèle basse.

Un lieu normal et non normal à la fois

Quelques mètres plus loin, Leroy, un jeune Allemand, semble regretter cette réappropriation un peu trop poussée du lieu: «Les gens qui viennent ici ne se souviennent pas vraiment du contexte historique. À l’école, on n’en parle pas trop. Il est certain que les jeunes n’y pensent plus, on a tourné la page», nous dit-il en tenant un gros appareil photo et alors qu’un de ses amis, hilare, lui lance «Viens, on en refait une autre!».

«Le Mémorial doit être un lieu normal et ordinaire, en même temps qu’il doit être  un lieu non normal et non ordinaire», déclarait récemment Eisenmann, à l’occasion d’une conférence à Berlin, pour les dix ans de son oeuvre. Pour le dire autrement, le Mémorial vaut bien un selfie —expression de la plus plate banalité— mais un selfie qui interroge, qui met mal à l’aise, qui impose le silence des hashtags.

Pourquoi les touristes sourient-ils sur leurs selfies? Pour que nous nous posions la question.

Reportage réalisé avec Jeanne Schnellbach.

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