La difficile mission des journalistes politiques face au traitement médiatique du Front national

Marine Le Pen, entourée de journalistes, à Calais le 24 octobre 2014. REUTERS/Pascal Rossignol

Marine Le Pen, entourée de journalistes, à Calais le 24 octobre 2014. REUTERS/Pascal Rossignol

Depuis une trentaine d’années, les journalistes qui suivent le parti d'extrême droite doivent affronter les critiques de la classe politique, de l’opinion et parfois de leurs propres collègues. Témoignages.

Un Front national trop médiatisé, en particulier à la télévision? Régulièrement, politiques et opinion publique s’insurgent contre la supposée trop grande place accordée au parti d'extrême droite dans les médias. Ces derniers mois, de nombreuses personnalités politiques se sont aussi insurgées contre les journalistes, leur reprochant de tendre trop souvent le micro à Marine Le Pen. 

«On a médiatisé le Front national de façon totalement invraisemblable, estimait par exemple Pierre Laurent, secrétaire national du PCF, sur le plateau d’iTélé le 20 mars dernier. [...] Il y a des antennes importantes qui ont invité je ne sais combien de fois le Front national depuis début janvier et qui visiblement avaient perdu mon adresse.»

Les médias ont conscience depuis des années du débat que suscite leur couverture du FN et la «normalisation» qui en découlerait. Et ils en débattent régulièrement. Quand ce n’est pas Le Monde qui explique que Florian Philippot, porte-parole du FN, apparaît en moyenne une fois par jour à l’écran ou France 3 qui se demande si les médias ne font pas «le jeu du FN», c’est le CSA qui rappelle à l’ordre BFMTV, que certains surnomment BFN TV, pour «la persistance de la surreprésentation du Front national» sur son antenne. Même le directeur de Mediapart, Edwy Plenel, pourtant fervent opposant au FN, a été accusé à plusieurs reprises de «faire le jeu» du parti de Marine Le Pen

Toutefois, Cécile Alduy, professeure de littérature et de civilisation française à l'université de Stanford et co-auteur de Marine Le Pen prise aux mots, décryptage du nouveau discours frontiste, note une certaine inflexion. 

«De nombreux journalistes ne semblent plus se poser la question de l’opportunité (et de la fréquence élevée) des invitations lancées à Marine Le Pen et à ses cadres, ni de la manière dont ils reproduisent sans analyse critique les éléments de storytelling de ce parti sur la dédiabolisation.» 

Selon elle, le Front national a bien mis en place un discours tourné vers les médias et leurs journalistes car, par exemple, «tout le vocabulaire technique dans le domaine économique est destiné aux journalistes, dont elle adopte le langage pour montrer des gages de crédibilité».

Quand Jean-Marie
Le Pen évoqua
le «détail de l’Histoire» face
à Paul-Jacques Truffaut, ce dernier nous explique qu’il
a été «le seul à réagir sur le coup» et que les autres médias ont mis plus
de 24 heures à s’emparer du sujet

Mais au-delà de la question du traitement médiatique de ce parti et des interrogations qu’elle soulève, on peut se demander comment les journalistes en charge de sa couverture réagissent aux critiques, qu’elles proviennent de leurs collègues, de leurs proches, ou de la classe politique. Le Front national s’est trouvé une place dans les médias depuis de nombreuses années, mais est-il encore réellement un sujet clivant dans les salles de rédaction?

Entre indifférence et débats

Ces questions ont commencé à émerger il y a presque trente ans. Jusque-là, le FN n’était qu’un «micro-parti que les médias ne prenaient pas vraiment au sérieux», explique le spécialiste de l'histoire des médias Patrick Eveno. Le vrai tournant n'est pas tant 1984 (11% pour le FN aux européennes et la première invitation de Jean-Marie Le Pen à L'Heure de vérité) que 1986, quand une trentaine de députés frontistes font leur entrée à l’Assemblée nationale grâce à la proportionnelle. Le parti et son président de l’époque deviennent alors des figures politiques incontournables. Les médias commencent à se demander comment traiter ce parti et gérer ses positions souvent polémiques.

«Le traitement du FN faisait évidemment débat dans les années 1980, certains disaient qu'il ne faisait pas parti du jeu républicain national, explique Paul-Jacques Truffaut, qui couvrait notamment le parti dans les années 1980 pour RTL. Avec Philippe Labro, par exemple, nous avons eu de nombreuses discussions sur le FN.»

Ce changement de positionnement du FN dans l’échiquier politique provoqua bien sûr réticences et désintérêt au début, les grandes plumes préférant se consacrer aux principaux partis de l’époque. D’ailleurs, quand Jean-Marie Le Pen évoqua le «détail de l’Histoire» face à Paul-Jacques Truffaut, ce dernier nous explique qu’il a été «le seul à réagir sur le coup» et que les autres médias ont mis plus de 24 heures à s’emparer du sujet.


 

Au fil des années, les journalistes continuaient de marcher sur un fil quand il s'agissait de parler du Front national, entre indifférence et rejet total. 

«Il y avait deux visions du journalisme qui s'affrontaient, raconte Patrick Eveno. D'un côté, ceux qui pensaient qu'il ne fallait surtout pas en parler, car ce serait faire son jeu et cela l'aiderait à monter. De l'autre, les journalistes qui estimaient que, si phénomène il y avait, il fallait en parler. [...] Mais le FN est devenu un phénomène politique d'envergure et il a fallu le traiter, quitte à le dénoncer. Dans tous les cas, les journalistes ne pouvaient plus l'éviter.»

Jamais personne
ne sera content
de la façon dont
on traite le FN, quoique l'on fasse

Thomas Legrand, journaliste politique

Thomas Legrand, chroniqueur politique sur France Inter qui a débuté sa carrière en couvrant le Front national, nous explique que les critiques et les incompréhensions venaient surtout de son entourage ou de l’opinion publique: 

«Il y a eu plusieurs phases. Quand on le traitait normalement, on nous accusait de le banaliser. Quand on le surtraitait, on nous disait qu'on lui faisait de la publicité. Et enfin quand on l'a sous-traité, on nous a reproché de le sous-estimer. Jamais personne ne sera content de la façon dont on traite le Front national, quoi qu'on fasse.»

«Le bon dosage a toujours été difficile à trouver et les rédactions se posent encore des questions aujourd'hui, ajoute Patrick Eveno. Elles sont même très embêtées car, à l'exception de certains médias, il s'agit d'un phénomène et d'un parti politique avec lequel ils ne sont pas d'accords.»

«Le FN pour toi, c’est bien un parti d’extrême droite, on est d’accord?»

Et quand Marine Le Pen a pris la tête du Front national, les journalistes se sont retrouvés face à une nouvelle difficulté, une nouvelle forme de storytelling, imposée par la nouvelle chef de file du parti. 

«La difficulté pour nous journalistes, lorsque Marine Le Pen a pris la tête du FN, nous explique la journaliste de Mediapart Marine Turchi, c’était d’évaluer la réalité de sa stratégie de "dédiabolisation": ce qui relevait de changements réels –de fond ou de forme– au FN, et ce qui relevait de son storytelling.»

Le parti tente de brouiller les lignes, de se détacher de son passé sulfureux pour se construire une nouvelle image, «dédiabolisée». Ainsi, on a pu voir Marine Le Pen menacer de poursuivre ceux qui qualifieraient le FN de «parti d’extrême droite». Les journalistes ont parfois subi malgré eux, cette campagne de communication d’un nouveau genre. Ainsi, Marine Turchi nous a raconté que, lors du meeting de Marine Le Pen à Metz en décembre 2011, un responsable du FN avait cité en exemple à la tribune un reportage qu’elle avait publié la veille: «En Moselle, “la peur du FN n'existe plus”», alors qu’il s’agissait d’une citation. «Forcément, cela déstabilise, on s’interroge», nous a-t-elle dit, avant de rappeler qu’elle n’avait fait que prouver dans ce reportage «la forte implantation locale du FN.»

Et cette nouvelle façon de se comporter face aux médias a évidemment entraîné une  vague de débats dans certaines rédactions. David Doucet, rédacteur en chef adjoint des Inrocks, se souvient des interrogations qui ont entouré le traitement du «nouveau» visage du FN dans son journal, dont l’identité reste très ancrée à gauche. Par exemple, lors de son premier entretien avant d’intégrer le journal, Audrey Pulvar, qui dirigeait la rédaction en 2012, lui avait demandé: «Le FN pour toi, c’est bien un parti d’extrême droite, on est d’accord?»

«Quand j’ai commencé à interviewer Jean-Marie Le Pen, il y a eu pas mal de défiance au début, continue-t-il, et même de l’incompréhension chez certains.»

Il évoque par exemple le jour où un membre de la rédaction a écrit à la direction du journal pour lui demander si elle n’en avait pas assez d’héberger un journaliste qui parlait autant du Front national. 

«Le journaliste en question avait ce schéma en tête: “il parle du FN donc il est militant FN.” Alors que je n’ai jamais tenté de réhabiliter ce parti. Pour lui, il ne fallait donner absolument aucune visibilité au Front national.»

Abel Mestre, qui a couvert le parti entre 2008 et 2015 au Monde, nous explique ne pas avoir eu de débats internes sur la question:

Il se peut aussi
que des proches
me demandent "Comment tu fais?"

Abel Mestre, journaliste au Monde

«Au Monde, je n’ai jamais eu de problème avec mes collègues, ni de débat. Nous avons toujours travaillé en très bonne intelligence. [...] Outre les critiques du Front national, il est arrivé que Jean-Luc Mélenchon s’en prenne aussi à moi sur son blog. Il se peut aussi que des proches me demandent “Comment tu fais?”. Je réponds que je fais mon travail. Je ne me suis jamais posé de question sur ma façon de traiter ce parti.»

Dans l’ensemble, les journalistes spécialistes du Front national que nous avons interrogés nous ont dit qu’ils n’avaient pas eu de remises en question ou de remords à la suite des critiques qu’on a pu formuler à leur encontre. Tous estiment avoir fait leur travail, c’est-à-dire parler du «phénomène politique» qu’est devenu le Front national. Malgré les difficultés, malgré les relations parfois tendues avec le FN et les reproches d’autres partis. Abel Mestre, pourtant passionné de politique de longue date, nous avoue ainsi en avoir déjà «eu marre»:

«Les critiques venaient souvent du FN et de leurs sympathisants. Marine Le Pen m’a traité de gauchiste devant des collègues journalistes. Des proches à elles, qui ne sont pas du parti, m’ont fait des petits coups de pression. Et, en 2013, lors du 1er mai 2013 du Front National, des gens ont dévoilé mon adresse personnelle et celle de Caroline Fourest aux militants. [...] Le Front National ne comprend que le rapport de force, cela créé une tension permanente, et au bout d’un moment j’en ai eu marre.»

Depuis quelques semaines, Abel Mestre a rejoint le service sport du quotidien.

David Doucet, de son côté, explique s’il n’a «jamais ressenti de la culpabilité, parfois, traiter d’un milieu qui peut paraître anxiogène par les thématiques qu’il met en avant, peut donner envie de passer à autre chose».

Le traitement médiatique du Front national pose des questions sur le journalisme politique en général

Les questions sont moins nombreuses qu’il y a trois ans, notamment parce que le Front est devenu l’un des partis à recueillir le plus de voix lors des derniers scrutins. 

«On a encore beaucoup de gênes dans le traitement médiatique, mais je pense que les choses changent peu à peu, estime ainsi David Doucet. Après tout, on a tout intérêt à le traiter comme un parti comme un autre. Notre lectorat est très attentif à notre manque de partialité et vu la montée du scepticisme contre la presse, on ne peut plus se permettre un traitement moral du sujet. Soit le FN est un parti républicain et on le traite comme tel, soit ce n’est pas un parti républicain et on l'interdit.»

Une conception légèrement différente de celle d’Abel Mestre, qui a «toujours considéré que le FN n’est pas un parti comme un autre»: «C'est un parti d'extrême-droite mais qu'il faut le traiter comme un autre. D'où la difficulté!»

On a encore beaucoup de gênes dans le traitement médiatique,
mais je pense que
les choses changent.

David Doucet, rédacteur en chef
adjoint des Inrocks

Mais désormais, «tous les journalistes politiques traitent du FN, note Thomas Legrand, notamment parce que son fonctionnement se rapproche de ceux des autres partis, que ce soit pour les différents courants, pour les rivalités internes, ou même les affaires.» Ce dernier point est très important: les journalistes n’hésitent plus à enquêter sur le parti frontiste, à commencer par son financement, un aspect longtemps ignoré comme nous l’explique Marine Turchi: 

«Le Front national a toujours suscité, dans un sens comme dans l'autre, des réactions exacerbées, passionnées. Donc le moyen le plus adéquat de le traiter est de rester sur le terrain des faits: décryptage des programmes, bilans de ses villes, votes de ses élus, enquêtes sur ses finances. Des faits, des faits, des faits.»

C’est pour cela que nous avons pu voir plusieurs enquêtes portant par exemple sur la fortune cachée de Jean-Marie Le Pen ou sur le financement des campagnes électorales via le micro-parti Jeanne, récemment mis en examen.

Mais Marine Turchi voit derrière ce travail un problème plus global à propos du journalisme politique: 

«Je pense qu’il faut plus globalement s’interroger sur le traitement journalistique de la politique, quelque soit le parti: est-on assez critique? Ne tombe-t-on pas dans un traitement léger, “pipolitique”? Pourquoi relayer des “petites phrases” ou des sondages?» 

Car ces enquêtes sur FN ont vite été reléguées au second plan dans les médias, qui, pour beaucoup, ont préféré évoquer le psychodrame familial qui se déroule actuellement entre Jean-Marie Le Pen et sa fille. 

Partager cet article