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«L’Ombre des femmes»: filmer comme on respire

L'Ombre des femmes Phillipe Garrel

L'Ombre des femmes Phillipe Garrel

Philippe Garrel met en scène comme il respire, dans une sorte de mouvement naturel qui paraît naître d’une situation, d’un visage, d’une émotion.

Hier, une fois n’est pas coutume, la Sélection officielle s’est ouverte avec un bon film, La Tête haute d’Emmanuelle Bercot. Aujourd’hui, la Quinzaine des réalisateurs ouvre avec un film magnifique, L’Ombre des femmes de Philippe Garrel. Ne serait-ce que pour le titre, en cette année où les organisateurs ont fait des efforts insistants (trop?) pour afficher la présence des femmes à Cannes, surjouant la contradiction aux attaques dont le Festival avait fait l’objet les deux précédentes années sous l’accusation de manque de présences féminines au sein de la sélection, le film aurait été bienvenu en compétition.

Mais il est tout aussi à sa place en ouverture d’une section créée par des cinéastes, et pour valoriser le rôle central du metteur en scène. Nul peut-être ne l’incarne plus parfaitement que Philippe Garrel, depuis… hé bien depuis la même époque que la création de la Quinzaine elle-même. Le Lit de la vierge figurait d’ailleurs dans la première édition de la section crée alors, dans le sillage de Mai 68, par la Société des Réalisateurs de Films (SRF), en 1969.

Noir et blanc somptueux

L’Ombre des femmes? C’est la plus simple, la plus commune des histoires. Un couple, ils s’aiment mais bon ce n’est plus tout çà fait ça. Monsieur rencontre une autre jeune femme. Un canevas de boulevard si vous voulez. Ou plus ou moins l’argument de nombre de précédents films du même réalisateur, pratiquement tous avec les mêmes moyens stylistiques, ce noir et blanc somptueux, comme jailli d’un incunable du cinéma, et que les grands chefs opérateurs de la Nouvelle Vague (Lubtchansky, Coutard, Kurant, cette fois Renato Berta) déploient pour Garrel, composant une longue route de lumière et d’ombres.

Qu’il se renouvelle en changeant un peu les générations, et beaucoup les visages (on n’attendait pas forcément Stanislas Mehrar, 25 ans après Le Petit Criminel de Jacques Doillon on redécouvre avec la puissance d’une évidence Clotilde Courau, cette actrice de première force), n’est pas l’essentiel. L’essentiel est ailleurs, aujourd’hui comme sans cesse depuis bientôt 50 ans qu’il filme. Philippe Garrel est de longue date un réalisateur qui fabrique avec soin ses films. Il travaille désormais avec pas moins de trois coscénaristes –Jean-Claude Carrière rejoignant cette fois Caroline Derruas et Arlette Langmann. Mais écriture et soins, et acteurs doués ne sont que des contrepoints de l’essentiel: Garrel met en scène comme il respire.

C’est à dire dans une sorte de mouvement naturel, qui paraît naître organiquement d’une situation, d’un visage, d’une émotion. Avec presque toujours une seule prise au tournage, c’est de la pure magie, celle du cinéma lui-même, qui n’est pas affaire d’artifices, de trucages ni de ruses, mais au contraire d’intelligence sensible, intuitive, des puissances infinies de beauté et de compréhension que recèlent les moments les plus ordinaires.

Récit simple, composition riche

Voyez, c’est juste un petit exemple, la scène d’ouverture: un type hargneux, propriétaire ou gérant, vient menacer Clotilde Courau, dont le couple se débat avec des problèmes d’argent. On n’entendra plus parler de cette histoire de loyer de tout le film, mais la scène à jeté comme une ombre sur toute l’œuvre à venir, comme un peintre qui mettrait sans signification précise une tache noire dans un coin du tableau, et la tache affecterait tout ce qui est représenté. Mais ce sont chaque scène, chaque cadre, chaque réplique qui, loin de se limiter à leur sens immédiat, irradient à leur manière à travers le film, et font de ce récit très simple –même s’il comporte quelques rebondissements imprévus, entre comédie et héroïsme– une composition d’une infinie richesse, qui palpite comme un immense paysage.

Particulièrement prometteuse cette année (avec notamment Desplechin, Miguel Gomes, Sharunas Bartas, sans préjuger des auteurs encore inconnus), la Quinzaine des Réalisateurs s’ouvre donc avec un film et un auteur qui l’incarnent quasiment à la perfection. C’est après avoir célébré le même jour un autre réalisateur de première grandeur, figure essentielle du cinéma contemporain, le chinois Jia Zhang-ke.

Celui-ci est en effet cette année le récipiendaire du Carrosse d’or, distinction accordée par la  SRF aux plus grandes figures du cinéma mondial. Mais si c’est à la Quinzaine que le réalisateur de Still Life et de A Touch of Sin  est venu chercher son trophée, et se livrer à une conversation en public à propos de son travail, c’est bien en compétition officielle que son nouveau film sera présenté, mercredi 20. Le film s’appelle Mountains May Depart, si les montagnes peuvent partir, même les sélections cannoises peuvent se rencontrer. Tant mieux.

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