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Il y a soixante ans, les Américains et les Britanniques inauguraient le «tunnel des espions» à Berlin

 Officier soviétique dans le tunnel de Berlin le 24 avril 1956, deux jours après sa découverte | Peter Heinz Junge, Archives fédérales allemandes, via Wikimedia Commons License by

Officier soviétique dans le tunnel de Berlin le 24 avril 1956, deux jours après sa découverte | Peter Heinz Junge, Archives fédérales allemandes, via Wikimedia Commons License by

Pour capter les communications soviétiques, la CIA et le MI6 ont creusé un tunnel de près de 500 mètres sous Berlin-Est.

Il y a soixante ans tout juste, Britanniques et Américains inauguraient dans le plus grand secret un tunnel de 454 mètres sous les quartiers de Berlin-Est. En 2015, le secret n'est plus de mise et la fameuse Central Intelligence Agency (CIA) fête ça en grande pompe sur les réseaux sociaux. Baptisée Opération Gold pour la postérité, la construction de ce tunnel par le MI6 et la CIA a duré un an et coûté l’équivalent de 51 millions de dollars actuels. La raison d’être de ce tunnel était d’approcher les câbles mis en place par les Soviétiques dans cette ville-clé de la Guerre froide, afin d’enregistrer les communications des services russes et est-allemands.

L’historienne Caryn E. Neumann rappelle que la genèse de l’initiative fut longue. Le projet est échafaudé dès 1951 mais les plans du tunnel ne sont arrêtés qu’en août 1953, avant que la CIA n’approuve le lancement des travaux en janvier 1954. Ils commencent alors immédiatement.

On ne creuse pas un tunnel clandestin long de plusieurs hectomètres sous la partie communiste de Berlin sans quelques précautions. Britanniques et Américains s’abritent derrière des travaux faits dans une base de l’aviation américaine. Il leur faudra dégager 3.100 tonnes de terre, assez pour remplir 20 salons de foyers américains moyens, nous apprend le site de la CIA, utiliser 125 tonnes de plaques d’acier et 1.000 mètres cubes de béton. Au bout d’un an d’opération, à la fin du mois de février 1955, le tunnel est achevé. Les services américano-britanniques commencent à capter les communications soviétiques en mai.

Agent double

Ce qu’ils n’imaginent pas à l’époque, c’est que le KGB sait pertinemment ce qu’il se passe dans les entrailles berlinoises et connaît tout de l’existence du tunnel. Ils étaient même au courant avant que l’«Agence» n’ait décidé de mener à bien l’opération.

Les Soviétiques ont un atout de poids dans leur manche: George Blake, agent du MI6, les renseigne sur les agissements de son employeur et de son allié transatlantique. Il est devenu agent double au début des années 1950, pendant la guerre de Corée, probablement influencé pendant sa captivité sous garde nord-coréenne mais aussi indigné par les bombardements de civils par les Américains. C’est lui qui envoie les plans du futur tunnel au KGB en 1953.

Mais les Russes ne savent pas sur quel pied danser. Le KGB ne veut pas perdre son meilleur atout, Blake, en révélant trop tôt le coup des Anglo-Saxons. Ils attendent donc que George Blake reçoive une nouvelle affectation de la part des Britanniques avant de faire leurs premiers mouvements. Mais, pour que ni le MI6 ni la CIA ne comprennent qu’ils sont découverts, il faut aussi que ceux-ci interceptent depuis le tunnel des conversations russes et est-allemandes. Résultat: le KGB n’avertit pas le GRU (son concurrent du renseignement militaire) et l’Opération Gold peut donc continuer un certain temps –onze mois et onze jours plus précisément.  

Mise en scène

Oh, regarde-moi ça... Ça fait tout l’autoroute

Les «explorateurs» de l'équipe est-allemande face à la chambre d'enregistrement

C’est dans la nuit du 21 au 22 avril 1956 que l’URSS décide de siffler la fin de la récréation et passe à l’action. Dans un livre, Battleground Berlin, publié en 1999, l’ancien directeur de l’agence de la CIA à Berlin David E. Murphy et le lieutenant-général Sergueï Kondrashev, directeur du département allemand du KGB, racontent la mise en scène et le déroulement de cette fausse découverte.

Grâce aux informations de George Blake, les Russes creusent à un point précis de l’autoroute Schoenefeld. À 2 heures du matin, ils sont au-dessus de la chambre d’enregistrement et entendent une communication en russe: c’est la voix du capitaine Bartasch, un officier du contingent militaire soviétique en République Démocratique d’Allemagne. À 3 heures du matin, les Soviétiques, soucieux de ne pas apparaître en première ligne, sont relayés par des spécialistes est-allemands. L’opération est bientôt suspendue quelques heures. 

Dans le courant de la matinée, les Américains s’aperçoivent que leur tunnel est sur le point d’être dévoilé. C’est sur les coups de 12h30 que la chambre d’enregistrement est en vue pour l’équipe est-allemande qui pratique un trou dans un mur, faute d’avoir pu passer par la porte en acier. Les auteurs de Battleground Berlin transcrivent les premiers mots de ces «explorateurs»:

«Oh, regarde-moi ça… Ça fait tout l’autoroute! C’est incroyable!»

Deux heures plus tard, les Soviétiques eux-mêmes entrent sur les lieux. Vers 15h30, les câbles américains sont coupés, un quart d’heure après les micros cessent d’enregistrer.

Intox

À l'est, on raconte que les Soviétiques ont fait fuir les Américains, couverts de honte

La guerre de l’intox peut alors démarrer, comme le soulignent les anciens espions rivaux et auteurs de Battleground Berlin. Côté anglo-saxon, on se gargarise de la rapidité avec laquelle les agents ont pu quitter les lieux:

 «Le 22 avril, les Russes apparaissent à l’extrémité du tunnel. Mais l’alarme a parfaitement fonctionné. Les Russes n’ont découvert qu’un tunnel désert bien que l’équipement soit encore intact. Les opérateurs sont partis si vite que les Russes ont trouvé une cafetière encore en train de bouillir dans une chambre déjà vide.»

Pour les Russes bien sûr, l’écho renvoyé par ce coup de théâtre en sous-sol est différent. On raconte à l’est que les Soviétiques sont tombés sans préavis sur des Américains tout étonnés de ce qui leur arrivait, les forçant à laisser sur place leurs écouteurs et enregistreurs avant de fuir, couverts de honte, ce «tunnel des espions».

Aux lendemains de la «découverte» du tunnel, la diplomatie soviétique, en coordination avec le Kremlin, délivre ses recommandations à son personnel pour savoir comment réagir à cet événement. L’une d’entre elles précise:

«Malgré le fait que le tunnel contienne du matériel anglais, dirigez vos accusations seulement contre les Américains.»

Cette délicatesse à l’égard des sujets de sa Majesté se comprend bien: Nikita Khrouchtchev, qui dirige alors l’URSS, est en visite à Londres.

Opération ratée?

Le tunnel de Berlin a donc reçu cet honneur rarissime dans l’histoire des services secrets de recevoir beaucoup de publicité en son temps, puis de passer à la postérité. Une célébrité qui illustre un des paradoxes du monde de l’espionnage qui est que seules les opérations ratées peuvent parvenir à la connaissance du public.

443.000

Le nombre de conversations soviétiques et est-allemandes retranscrites grâce aux écoutes du tunnel

Le tunnel de Berlin, un échec donc? Pas si sûr. La volonté des Russes de ménager George Blake les a amenés à laisser filtrer énormément d’informations exploitables par les oreilles britanniques et américaines. Les services secrets du bloc de l'Ouest ont obtenu 50.000 bobines d’enregistrements, ont retranscrit intégralement 443.000 conversations (Caryn Neumann détaille 368.000 conversations soviétiques et 75.000 est-allemandes). La CIA affirme que ces trouvailles se sont révélées de première qualité et lui ont appris la composition des forces du pacte de Varsovie, les tensions en Pologne à l’époque, les dissenssions entre l’Allemagne de l’Est et l’Union soviétique… jusqu’au mauvais état du chemin de fer de la RDA.

Dans leur livre, David E. Murphy et Sergueï Kondrashev se demandent:

«Les éléments des informations volumineuses tirées de l’armée soviétique et du renseignement soviétique étaient-ils “dilués dans des doses salutaires de désinformation conçues par le KGB”, comme certains l’ont suggéré? Peut-être, mais jusqu’à présent rien n’est venu étayer cette hypothèse.»  

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