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#JeSuisCharlie et Emmanuel Todd: la dangereuse excommunication de Manuel Valls

Manuel Valls à la sortie de l'Elysée, le 14 janvier 2015. REUTERS/Christian Hartmann.

Manuel Valls à la sortie de l'Elysée, le 14 janvier 2015. REUTERS/Christian Hartmann.

En conscience, le plan com’ du Premier ministre sur le dos de Charlie est tout à la fois moralement indécent, démocratiquement dangereux et émotionnellement insupportable.

Le 7 mai, dans Le Monde, le Premier ministre Manuel Valls s’est fendu d’une tribune contre les thèses du livre Qui est Charlie?, publié par l’intellectuel Emmanuel Todd.

En résumé, dans cette tribune, il conteste les analyses d’Emmanuel Todd à l’aide de cinq grands contre-arguments:

1. Si les milieux populaires ont peu manifesté, c’est par sentiment global d’être exclus de la société. Et non pas, en fonction de leur milieu culturel, soit par racisme, soit par conscience religieuse musulmane.

2. Les manifestants se sont mobilisés pour la tolérance, la laïcité et l’attachement aux valeurs républicaines. Et non pas contre l’islam et les musulmans.

3. La défense du droit inconditionnel à caricaturer le prophète de l’islam fait partie de la défense globale de la liberté d’expression. Ce n’est donc orienté ni contre l’islam, ni contre les musulmans.

4. Soutenir que seules les catégories sociales supérieures ont défilé, et qu’elles défendent sous couvert de République une idéologie néo-vichyste, c’est faire le jeu des extrêmes.

5. Quand Emmanuel Todd dénonce une gauche trahissant le peuple, c’est en fait parce que lui-même est anti-européen et marxiste.

À première vue, cette tribune relèverait donc du débat intellectuel, avec des arguments fondés en raison. Elle appellerait la poursuite d’un échange d’idées, pour faire progresser la compréhension commune de l’évolution de la société française. Cependant, en fait, il n’en est rien.

Du point de vue de sa construction rhétorique, cette tribune rend tout débat impossible. C’est le texte d’un apprenti censeur. En effet, parmi les cinq grands arguments listés, les trois premiers sont des arguments d’autorité: on y croit ou on n’y croit pas, mais en l’absence de toute preuve apportée par le Premier ministre, on ne peut pas trancher rationnellement. Le quatrième argument, lui, s’appelle en rhétorique un «choix caricatural»: soit vous êtes avec lui et contre Todd sur ce point, soit vous n’êtes pas républicain. Enfin, le cinquième argument est en réalité une attaque ad hominem, sous la forme d’un procès d’intention: Emmanuel Todd étant opposé au PS et à la construction européenne, son analyse est frappée d’anathème.

Trois arguments d’autorité, un choix caricatural, une attaque ad hominem sous forme d’anathème: la construction rhétorique nous indique clairement la nature de ce texte. La tribune de Manuel Valls contre Emmanuel Todd, c’est, au sens strict du mot, une excommunication: «mettre hors de la communauté». À l’aide d’instruments rhétoriques qui excluent par essence tout débat, le Premier ministre définit autoritairement dans ce texte un «nous» et un «lui», puis proclame qu’Emmanuel Todd fait partie des «intellectuels qui ne croient plus en la France». Revoilà donc la dénonciation de l’anti-France chère aux maurrassiens: c’est en ce sens, et en ce sens strictement, qu’Emmanuel Todd a eu raison de faire sur BFMTV un parallèle –très maladroitement exprimé– entre Manuel Valls et Philippe Pétain.

Résumons le plan com’ post-attentats de Manuel Valls. D’abord, au lendemain des attentats et des défilés, le Premier ministre s’autoproclame gardien en chef de «l’esprit du 11 janvier». Ensuite, il s’arroge le privilège de définir, seul et autoritairement, ce qui est conforme ou non conforme à cet esprit. Enfin, voici qu’il commence à avoir, envers Emmanuel Todd, un comportement de flic de la pensée unique post-11 janvier.

Pour tout intellectuel, et plus largement pour tout démocrate soucieux de pluralisme, le comportement policier de Manuel Valls envers le débat d’idées est purement et simplement inacceptable. Certes, il arrive souvent que les relations publiques d’un gouvernant aient leurs raisons que la décence ignore. Néanmoins, il est temps d’asséner à Manuel Valls ceci: «Monsieur le Premier ministre, votre plan com’ sur le dos de Charlie a assez duré.»

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