Culture

La techno n'est plus revendicative

Didier Lestrade, mis à jour le 21.05.2015 à 16 h 51

La techno moderne a oublié que les clubbers ont aussi soif de message.

Future Music Festival, le 9 mars 2013, à Randwick (Australie) | Eva Rinaldi via Flickr CC License by

Future Music Festival, le 9 mars 2013, à Randwick (Australie) | Eva Rinaldi via Flickr CC License by

Il y a un mois, le chanteur de Blur s'est énervé dans le Sunday Times:

«Est-ce que la musique dit quelque chose aujourd'hui? Les jeunes artistes ne parlent que d'eux-mêmes. Ils ne parlent pas de ce qui se passe. C'est la génération selfie dans tous les sens du mot.»

Pour lui, la pop moderne n'est plus politique et a oublié l'héritage des Clash ou des autres groupes qui apportaient un message social. Son constat est radical: «modern pop is rubbish!» exagère-t-il.

Dans la techno, c'est finalement pareil. L'été 2015 va être marqué par une série fastueuse de raves en plein air autour de Paris mais le contenu revendicatif a bien disparu de la nuit parisienne. Lors d'une conférence récente à Sciences Po, le 29 avril dernier, le sujet était clairement centré autour des capacités d'intégration du renouveau techno en France. Le débat était articulé autour de cet enjeu:

«L'espace urbain parisien se retrouve face à un nouveau défi: faire de Paris l'épicentre de la vie nocturne en Île-de-France via l'organisation de grands événements intramuros ou exploiter les potentialités d'une banlieue moins dense en faveur de projets plus inédits.»

Bref, le périphérique est-il une frontière infranchissable? Comment faciliter un accès égal pour tous ceux qui se sentent exclus en banlieue? Est-ce que cette scène techno est finalement bien trop blanche dans un pays déjà déchiré par son «apartheid social»?

Comme n'importe quel média culturel

Élu conseiller délégué à la nuit auprès de la Mairie de Paris, Frédéric Hocquard a rappelé les nombreuses difficultés que la ville rencontre afin d'encourager un clubbing pour tous. Problèmes de voisinage de quartier pour les bars, métro et bus qui ferment tôt, difficultés pour utiliser les friches urbaines ou les hangars désaffectés, Paris est loin derrière les autres capitales européennes question tourisme festif. Peu de nouveaux clubs et les nouveaux quartiers comme Batignolles ou les Halles ne proposent rien pour développer le centre nocturne. Mais quand on entend le Monsieur Club (au PS, bien sûr) de Paris, c'est comme dans Computer says no de Little Britain. C'est typique: vous élisez un mec pour défendre les ravers, il se met à parler comme un technocrate. Boring et surtout énervant.

Paris est loin derrière les autres capitales européennes question tourisme festif

En face, les organisateurs de soirée restent finalement très polis. Si Concrete et d'autres sont les leaders de l'entreprenariat techno à Paris, il n'y a pas de discours politique derrière ou alors, il faut vraiment le chercher. La crise, le chômage, quel rapport? La techno est donc comme n'importe quel autre média culturel en France: peu revendicatif, sûrement par lassitude face au gouvernement actuel et la région parisienne, à gauche mais incultes en ce qui concerne la musique pour jeunes. Car n'oublions pas que si la techno est devenue majeure en Angleterre ou en Allemagne, c'est parce qu'elle a été nourrie par des mouvements comme la Love Parade.

Suprématie culturelle et sociale

Face aux exemples étrangers mais aussi provinciaux, Paris est incapable de reproduire la recette pourtant connue et rodée des Nuits sonores à Lyon. Les années passent, la crise économique perdure mais la scène techno à Paris, pourtant sincère et puriste, a oublié l'enseignement des penseurs de la techno originelle, celle des Mad Mike, de Detroit. Avouons-le, cette scène est surtout très blanche. La vocation de la house et de la techno (comme le hip-hop) à fusionner toutes les minorités dans un mouvement d'intégration est au point mort en France.

Si rien n'est fait, cette techno novatrice deviendra un autre exemple de suprématie culturelle et sociale. À ce titre, elle ne fait pas mieux que la pop, qui n'est pas parvenue, depuis le début de la crise de 2008, à produire le moindre hit mondial, universel, qui serait l'étendard de tant de luttes, des Indignés aux manifestants de Ferguson et de Baltimore.

Dans les années 1970, chaque artiste noir se sentait obligé de produire un album politique, souvent contre l'avis des maisons de disques. Où est l'équivalent du What's Going On? de Marvin Gaye? Nulle part. La génération selfie exprime avec éloquence ce qu'elle ressent mais elle se cantonne à une observation nombriliste du monde.

Dans le cas de Paris, la techno semble avoir oublié sa mission essentielle. Danser, oui, dans de meilleures conditions, super. Mais les milliers de clubbers qui vont aller au Weather Festival ont aussi soif de message. Car la Mairie de Paris dort toujours. Et il faudra probablement attendre l'ouverture d'une ou deux lignes de métro pendant le week-end pour les Jeux olympiques de... 2024.

Enfin, si on a les JO.

Didier Lestrade
Didier Lestrade (71 articles)
Journaliste et écrivain
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