En Afrique du Sud, les Blancs n'ont plus d'avenir

Dans l'ère post-apartheid de la nation «arc-en-ciel», les Blancs sont victimes de discriminations.

Au pays qui s'est lui-même rebaptisé «Nation arc-en-ciel» depuis la fin de l'apartheid, lorsque Nelson Mandela est devenu Président en 1994, les accusations de racisme anti-blancs font l'effet d'une bombe. C'est pourtant sur ce motif de persécutions racistes dans son pays d'origine qu'un Sud-africain blanc a obtenu l'asile au Canada.

Brandon Huntley, 31 ans, a déclaré au quotidien Sud Africain The Star qu'il avait convaincu les autorités d'Ottawa de lui accorder l'asile pour avoir été attaqué sept fois par des Noirs à cause de sa couleur de peau. Ils l'auraient traité de «chien blanc» et de «colon». Des accusations jugées scandaleuses par les autorités sud-africaines, qui s'étonnent que Brandon Huntley n'ait jamais porté plainte. Pour sa part, ce dernier refuse de communiquer avec son «gouvernement». Le régime de Pretoria s'indigne également de ne pas avoir été consulté avant que le verdict ne soit rendu. Il accuse le Canada de favoriser le racisme en prenant ce type de décision. Face à cette pression diplomatique, les autorités canadiennes ont décidé le 3 septembre de faire appel de la décision de justice.

Quel que soit l'épilogue judiciaire, il n'en reste pas moins que cette affaire a soulevé une question jusque-là presque taboue. D'ailleurs, les médias sud-africains adoptent le plus souvent un traitement très factuel de cette affaire. Ce sont les courriers des lecteurs et les commentaires des articles via internet qui prennent volontiers un ton virulent. Des lecteurs blancs du Citizen se sont félicités de la décision de justice canadienne. Ils espèrent que cela va permettre à des milliers de sud-africains blancs d'émigrer. Et inciter le régime de Jacob Zuma (élu président en avril 2009) à prendre en compte leur malaise. Mais l'exode a déjà commencé depuis longtemps. Le South african institute of Race relations [SAIRR, institut sud-africain de relations raciales, un organisme indépendant] a publié l'année dernière un rapport alarmant. Il affirme que 800 000 sud-africains blancs ont quitté leur pays de 1995 à 2005: des hommes actifs, âgés de 25 à 35 ans pour la plupart. Ces chiffres sont encore plus impressionnants si on les rapporte à la population sud-africaine: seulement 10 % des 49 millions de Sud-africains sont blancs.

Les départs seraient en constante progression, notamment depuis l'arrivée au pouvoir de Jacob Zuma. Alors que Mandela faisait de la réconciliation avec les Blancs une priorité absolue, Zuma considère qu'il a avant tout été élu pour défendre la cause des Noirs. D'ailleurs, l'électorat blanc a massivement porté ses suffrages sur les candidats de l'opposition. Selon Johan Van Rooyen, auteur d'une enquête pour l'Unisa (Université sud-africaine), «60 % des Sud-africains quittent le pays en raison du fort taux de criminalité: dans les années 90, près de 250 000 personnes ont été assassinées». Autre cause de départ, la mise en place de l'affirmative action (la discrimination positive). Des milliers de Blancs ont été licenciés. «Nous avons dû former des Noirs. Et, après nous avons été licenciés» affirme Steve, la cinquantaine, ancien employé des chemins de fer devenu SDF.

Son point de vue reflète l'amertume de beaucoup de Blancs qui ne comprennent pas pourquoi ils doivent laisser la place à des Noirs qu'ils considèrent comme moins bien formés qu'eux.

En arrivant à Johannesburg, l'un des premiers sujets d'étonnement n'est autre que la présence de SDF blancs. Loin du cliché selon lequel tous les Blancs d'Afrique vivraient dans l'opulence. Un grand nombre d'entre eux —souvent des Afrikaners venus des campagnes-—sont séropositifs. Le fait de leur apporter de l'aide n'est pas forcément la priorité des nouvelles autorités. Comme le signale David Smith, le correspondant du Guardian à Johannesburg, «les Blancs font comme si, (l'apartheid) n'était jamais arrivé, les Noirs comme s'ils avaient pardonné». Pour comprendre que rien n'est terminé, il suffit d'une expérience simple à réaliser pour un Blanc: se balader à pied de nuit dans le centre-ville de Johannesburg en compagnie d'une jolie fille noire. Les Noirs que vous allez croiser vous jetteront rarement des regards bienveillants. Si vous réussissez à rejoindre votre véhicule sans avoir été agressé c'est que vous êtes très chanceux. Mais ne recommencez plus jamais.

Même André Brink, un écrivain qui a combattu l'apartheid aux côtés de l'ANC (Congrès national africain, au pouvoir depuis 1994) se montre très critique vis-à-vis du régime actuel. Il a écrit des tribunes au vitriol pour dénoncer la remise en cause de l'Etat de droit. A commencer par le droit à la sécurité. Le «malaise blanc» est l'un des thèmes récurrents de ses derniers romans. Tout comme ceux de John Maxwell Coetzee, prix Nobel de Littérature et auteur de Disgrâce, roman qui lui a valu les foudres de l'ANC. Le parti au pouvoir depuis la fin de l'apartheid considère cette œuvre comme hostile à l'Afrique du Sud. Certes, tout n'est pas négatif comme le souligne l'écrivain afrikaner Deon Meyer: «Par rapport à la situation d'il y a quelques années, les changements sont importants. Mes enfants, qui ont entre 15 et 20 ans, sont la première génération à avoir fréquenté des écoles multiraciales. Ils ont des amis de toutes les couleurs, habitent les mêmes quartiers, partagent le même environnement. Il est bien plus facile pour eux de s'intégrer, d'être ensemble socialement. Ceux qui, comme moi, n'ont grandi qu'avec des gens de leur race n'ont jamais eu l'opportunité de se faire des amis au-delà de cette barrière de la couleur. J'avais des amis noirs, mais ils vivaient dans des quartiers noirs à cinquante kilomètres de là. Ceci étant dit, ça change, mais lentement. Les gens ont surtout des amis au sein de leur propre communauté». Mais l'écrivain à succès, qui voyage partout dans le monde, ajoute: «Je ne pense pas que ce soit un cas unique. A New York, les Grecs sont entre eux, ainsi que les Afro-américains ou les Italiens, et il n'y a pas tant de relations avec les autres groupes. C'est la même chose à Paris. Il est rare que je voie dans les restaurants parisiens des gens de couleurs différentes assis à la même table.»

André Brink veut lui aussi conserver un fond d'optimisme: «Si les Afrikaners ont survécu, c'est grâce à leur affinité particulière et à leur profonde relation avec l'Afrique. C'est la raison pour laquelle je crois qu'ils ont un avenir ici. Même si beaucoup ont préféré émigrer ces dernières années». A l'image de John Maxwell Coetzee qui s'est installé en Australie et conserve des relations très distantes avec son pays d'origine. La Nouvelle-Zélande, l'Australie, le Canada et la Grande-Bretagne sont les nouvelles terres d'élection des Sud-africains.

Le régime de Zuma devra agir vite s'il veut les persuader de rester au pays. Sinon la seule tribu blanche d'Afrique ne sera plus qu'un lointain souvenir.

Pierre Malet

Image de une Congrès de l'African National Congress (ANC) lors de la dernière élection à Johannesbourg, avril 2009.

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