«Nos femmes»: quand le cinéma français rigole des violences conjugales

«Nos Femmes»

«Nos Femmes»

Un film en salles, avec notamment Daniel Auteuil et Richard Berry, fait passer les violences conjugales pour une franche rigolade.

Une purge d'1h35. 95 minutes de souffrance pure. 5.700 secondes qui, à elles seules, représentent ce que le cinéma français est capable de produire de plus navrant. Nos femmes, sorti en salles le 29 avril 2015, est au film de potes ce que Les Ch'tis à Cancun est à la téléréalité. Soit une pathétique tentative de racler, jusque dans les coins les plus inaccessibles, un concept qui, en soi, était déjà largement dispensable.

Le film de potes, pour résumer, c'est un film qui raconte les vacances à Arcachon/Belle-Île/Ajaccio d'une bande de potes en bermuda multipoches/chemise en lin/Sebago, passablement bourrés au rosé, et qui passent leurs journées, au bord de la piscine/au café du village/devant un barbecue, à pester contre leurs femmes trop vieilles/envahissantes/frivoles. Pour identifier un film de potes, c'est simple: il suffit de vérifier que Daniel Auteuil ou Richard Berry sont au casting. S'il y a Gérard Darmon, faites gaffe, on essaye peut-être de vous inoculer Le Cœur des hommes 3.

Nos femmes, c'est tout ça en pire. D'abord, le film est d'une nullité sans nom. Le jeu d'acteur est à pleurer (ça chuchote quand ça dit un secret, ça fait tourner les glaçons dans le verre de whisky quand c'est embarassé, ça roule des yeux quand... tout le temps, en fait). Et en bon film de potes qui se respecte, le sous-texte de chaque réplique, c'est «Coucou, j'ai un pénis»

 

Mais le problème de Nos femmes, c'est surtout son pitch. Soit l'adaptation par Richard Berry d'une pièce de théâtre elle-même commise par Eric Assous et déjà mise en scène par Richard Berry, qui y campait aussi le même personnage.

Max (Richard Berry), Paul (Daniel Auteuil) et Simon (Thierry Lhermitte) sont des amis de trente-cinq ans. Une amitié virile à base de virées en mer, de parties de cartes et de daubage sur leurs femmes respectives. Justement, les trois amis ont rendez-vous chez Max pour une partie de cartes. Simon arrive à la bourre et il a une bonne excuse: il a buté sa femme. Techniquement, il l'a étranglée après une dispute. Sans grande surprise, le film tient alors sur un dilemme pas du tout éculé: jusqu'où peut-on aller par amitié?

Mais badaboum! Rebondissement! Yeux qui roulent! Alors que les deux copains envisagent après moult atermoiements (et blagues de merde) d'aider Simon en lui fournissant un alibi, Paul découvre que Simon couche avec Pascaline, sa fille (de Paul, la fille, pas de Simon).

SPOILER: à la fin, on découvre qu'Estelle (la femme de Simon censée être morte sur le tapis du salon) n'est pas du tout morte en fait. Même qu'elle est allée porter plainte à la police.

Voilà.

Si à ce stade vous ne voyez pas quel est le problème de fond de ce film, c'est que vous êtes Richard Berry. Sinon, vous aurez sans doute noté que l'histoire repose sur une affaire de violence conjugale. Et qu'il s'agit bien là d'une comédie: un homme tue sa femme de ses propres mains --> pluie de gags.

À peine, à un moment, Simon évoque en chouinant le fait qu'avant d'être une source inépuisable de blagues ratées la violence conjugale est une réalité:

«Un mec qui tue sa femme, c’est la pire des ordures! Tous les ans y a des campagnes contre les femmes battues, les violences conjugales! Je vais avoir toutes les associations de défenses des victimes et les féministes sur le dos, moi!»

Notons au passage la description de la lutte contre les violences conjuguales comme un combat mené uniquement par les victimes et les féministes. Un truc de bonnes femmes quoi.

Simon pourra constater ici qu'il n'y a pas besoin d'avoir un vagin pour trouver que, en effet, «un mec qui tue sa femme, c'est la pire des ordures»:

 

Mais la bande-annonce (tout le monde n'a pas eu le bonheur de voir le film en entier) a aussi mobilisé l'association SOS Les mamans, qui voit dans Nos femmes un encouragement à «la culture du féminicide» et une valorisation de «la violence masculine».

Sur Twitter, une jeune femme relève un autre point: quand Paul découvre que Simon couche avec sa fille, il entre dans une rage folle et refuse d'aider son copain. «Tu peux tuer ta femme, mais je te pète la gueule si tu couches avec ma fille.»

© C. Nieszawer

  •  

On vient bien d'exploser l'échelle de l'objectivation de la femme.

Certes, la violence conjugale est un thème récurrent au cinéma. Mais elle est habituellement décrite ou en tout cas évoquée pour ce qu'elle est: un fléau.

Dans Nos femmes, elle est tout à la fois valorisée en tant que ressort comique et banalisée à travers les réactions qu'elle suscite auprès des personnages.

Pourquoi alors le film a-t-il suscité aussi peu de réactions? Hormis cet article sur Madmoizelle, ou ce post de blog, le fait que ce film rigole avec une histoire de féminicide par strangulation n'a été relevé nul part. Pour Le Figaro «Auteuil, Berry et Lhermitte (sont) dans la tourmente». (Estelle, rappelons-le, est censée être un cadavre sur un tapis, ce qui est un poil plus tourmentant). Pire, pour metronews, Simon «tue accidentellement sa femme». Formule digne du raisonnement qui veut qu'un viol est une «tentative de drague qui a mal tourné» ou le meurtre «un crime passionnel».

Je ne doute pas que certains estimeront que les gens qui s'indignent de ce film sont un peu «tâtillons» voire carrément «des censeurs». C'est oublier que les violences conjugales n'ont rien, mais alors rien de drôle, ni dans la réalité, ni dans la fiction. Imaginerait-on aujourd'hui une comédie française avec Gérard Jugnot dans laquelle une femme serait victime d'un viol collectif huhuhu haha? Un Les petits mouchoirs 2 dans lequel une femme serait séquestrée par son mari en bermuda au Cap Ferret?

Non.

Il n’est pas question de dire que la question des violences faites aux femmes est incompatible avec toute forme d’humour. Mais la condition sine qua non d'un tel exercice, c’est d’abord l’intelligence. Il est tout à fait possible de rire intelligemment de ces violences, avec finesse même. C’est par exemple ce que fait admirablement bien Louis C.K. quand il est capable de faire rire (très fort) sur le viol, tout en menant une réflexion d’une incroyable justesse:

«Comment les femmes font-elles pour continuer à sortir avec des hommes, quand on sait qu’il n’y a pas pire menace qu’un homme pour une femme? Nous sommes la menace numéro un pour elles! D’un point de vue international et historique, nous sommes la première cause de violence et de chaos pour les femmes. Et vous savez quelle est notre menace numéro un à nous? Les maladies cardiaques.»

 

Alors, oui, on peut rire du viol des violences faites aux femmes tant que cela est drôle et que ça ne se fait pas au détriment des victimes.

C'est loin d'être le cas de Nos femmes.

Ce film est une injure aux femmes victimes de violences conjugales, notamment celles qui osent témoigner et qui n'ont pas vu des milliers de personnes accourir pour écouter leur histoire comme ils l'ont fait pour regarder ce navet immonde.

C'est une insulte et un outrage contre la femme sur dix qui est aujourd'hui victime de violences conjugales et celle qui meurt tous les trois jours sous les coups de son compagnon.

En France, le féminicide n'est pas reconnu par le droit français (alors même qu'il l'est dans de nombreux autres pays). Les associations s'échinent à militer pour que tuer une femme parce qu'elle est une femme soit reconnu comme une circonstance aggravante et plus largement à sensibiliser sur le sujet à grand renfort de campagnes choc.

C'est comme la campagne ci-dessous que les violences conjugales doivent être montrées au public, certainement pas à travers un film indigeste avec un Thierry Lhermitte orange et rigolard.

 

Cet article a été mis à jour le 12/05/2015 pour citer cet article.

 

Partager cet article