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Vingt ans après, le rap français se souvient encore de «The Infamous» de Mobb Deep

La pochette de l'abum «The Infamous», sur une vue de Queensbridge | montage Slate.fr

La pochette de l'abum «The Infamous», sur une vue de Queensbridge | montage Slate.fr

Comment un album aussi imprégné des rues de Queensbridge, à New York, a-t-il pu avoir un impact aussi durable de l'autre côté de l'Atlantique?

De l'année 1995, le monde du hip-hop retient souvent les sorties de Me Against The World de 2Pac, Return To The 36 Chambers: The Dirty Version d'Ol' Dirty Bastard, Only Built 4 Cuban Linx… de Raekwon ou Do You Want More?!!!??! de The Roots. Parmi tous ces classiques, The Infamous de Mobb Deep est certainement celui dont l'influence reste la plus prégnante au sein du rap français.

Pour bien comprendre ce qui est en jeu dans cet album sorti le 25 avril 1995, il faut revenir un peu en arrière.

Alors qu'ils s'étaient rencontrés en 1989 à la High School Of Art & Design de New York, Havoc et Prodigy parviennent rapidement à se créer un mythe. En figurant dès 1992 sur la face B d'un titre de Gangstarr (Cop Hell), tout d'abord. Puis en participant à l'émergence du rap hardcore new-yorkais aux côtés du Wu-Tang Clan et de Nas, autre natif de Queensbridge. Après un premier album mémorable mais inégal (Juvenile Hell, 1993), sort The Infamous, grâce auquel les deux comparses vont dominer le rap américain, et pas uniquement celui de la côte Est.

Depuis, leur aura n'a plus cessé de croître. The Infamous est même devenu avec le temps ce que sans doute il voulait être: le document-fétiche d'une époque, un disque écoulé à plus de 500.000 exemplaires en deux mois qui, selon Rolling Stone, a relevé «l'esprit hip-hop de New York» au milieu des années 1990. Deux ans plus tard, le magazine The Source le classe même parmi les «100 meilleurs albums de rap», tandis que Rap, Hip-hop: 30 années en 150 albums de Sylvain Bertot considère cet album comme celui qui «a retenu l'essentiel de son rival californien: des thèmes tournant exclusivement autour du crime, du ghetto, de la sempiternelle confrontation avec la police (…) Mais alors que là-bas, à l'Ouest, on exaltait un mode de vie gangsta hédoniste, qu'on lui donnait souvent un tour glamour et rutilant (…), les New-Yorkais préféraient en présenter le côté obscur».

New York «parle» aux Français

Reste à savoir comment un album aussi imprégné des rues de Queensbridge a-t-il pu avoir un impact aussi durable de l'autre côté de l'Atlantique. Pour cela, le rappeur Swift Guad, qui a collaboré à plusieurs reprises avec Infamous Mobb, tient un début d'explication:

«Les productions d'Havoc et de Q-Tip avaient une véritable identité. Par la suite, et notamment après à leur signature chez G-Unit en 2005, ils ont perdu un peu de cette magie, mais leurs instrumentales avaient à l'époque une connotation très new-yorkaise. On sentait l'ambiance de leur quartier.»

Cut Killer, qui les a rencontré à New York en 1995 après un concert de Biggie et les a recroisés plusieurs fois par la suite lorsqu'il animait des émissions à Radio Nova ou Skyrock, poursuit:

«En 1995, il y avait plein de groupes intéressants. Pourtant, Mobb Deep est vraiment celui qui a défrayé la chronique. Prodigy et Havoc ont mis Queensbridge sur la carte internationale avec un style à la fois ghetto et authentique. C'était très générationnel. Shook Ones Pt.2, par exemple, est devenu un vrai hymne de quartier. Il ne se passe pas une soirée sans qu'il soit diffusé.»


A dire vrai, le hip-hop français a toujours entretenu d'étroites connexions avec le rap new-yorkais, plus urbain et plus ancré dans le réalisme social que le gangsta-rap ou le g-funk de la côte Ouest. 

«Il ne faut pas oublier que Kheops, Akhenaton ou même Solo et Kool Shen se sont tous rendus à New York dans la première moitié des années 1980», précise Faf Larage, dont le nouveau projet, Larage & Damiani, se voit gratifier d'une apparition de Prodigy. Avant d'ajouter:

«Avec la mer et le soleil, on pourrait croire que le hip-hop marseillais est plus proche du rap californien. C'est totalement faux. Ici, on se sent bien plus proche du rap new-yorkais. D'une part, parce que les marins américains arrivaient directement de là-bas dans les années 1980 et 1990. Et puis parce que la côte Est a clairement eu un plus gros impact que la Westside, qui s'est limitée de son côté à quelques figures fortes, comme 2Pac, Snoop Dogg ou Dr.Dre.»


Avec le recul, on peut même l'affirmer: de Mauvais oeil de Lunatic à Le Code de l'honneur de Rohff, de Ceux Qui Savent M'écoutent de Tandem à Qui Suis-Je? de Sefyu, tous ces albums inscrits au panthéon du rap français sont, de près ou de loin, redevables à The Infamous de Mobb Deep.

Si ces derniers ont récemment démontré un manque de connaissance flagrant du rap français, on ne compte plus ces dix dernières années les clin d'œil des rappeurs tricolores au duo de Queensbridge: combien de MC's, du mythique freestyle de Rohff sur Skyrock en 2004 aux titres Les Miens et Le Fugitif 1 de Kery James et Guizmo, ont réutilisé ou samplé les instrumentaux de Mobb Deep? Ideal J (Le ghetto français), Hocus Pocus (Géométrie), Different Teep (Guérilla) et La Constellation (Un pas de plus) ont tous samplé Survival Of The Fittest


Une légende ne prétend-elle pas que Booba apparaît dans le clip de Give up the Goods? Le 113 n'a-t-il pas enregistré L'école du crime en 2005 aux côtés de Prodigy et Havoc?


Tous les artistes rencontrés aujourd'hui appuient d'ailleurs cet hommage aux beats sombres et poisseux de Mobb Deep.

Swift Guad:

«Il y a bien sûr Shook Ones Pt.2, mais il y a aussi Survival of the Fittest dont le titre et l'instru définissent à merveille l'univers de Mobb Deep. Ça tourne autour d'une boucle, c'est sombre et ça kicke!»

Producteur en vogue ces dernières années, Al'Tarba dresse le même constat:

«Chacun de leurs morceaux sonne à la fois crade et mélancolique. On entend le crépitement des vinyles, des pianos ténébreux, des guitares chelous, etc. Le fait que les instrus optent pour le côté groovy hypnotique est sans doute ce qu'il y a de plus fascinant: c'est du pain béni pour les freestyles. Tu peux autant partir dans des délires énervés que dans des propos mélancoliques. D'autant que le BPM est assez rapide pour garder la cadence.»

S'il reconnaît volontiers la puissance musicale des compositions mises en son par Havoc, épaulé occasionnellement par Q-Tip, Faf Larage préfère quant à lui mettre en avant l'importance du flow. Unique et avant-gardiste, selon lui:

«Que ce soit Prodigy ou Havoc, ils avaient tous les deux un vrai souffle, quelque chose qui permettait de les distinguer d'emblée. On sentait instantanément que c'étaient les héritiers de Rakim avec ces intonations qui laissent traîner les mots et ce flow technique, rappé la bouche de travers. On a l'impression que tout coule de source alors que c'est hyper complexe.»

De ce flow technique sont également nées des punchlines aujourd'hui encore indépassables: «There's a war going on outside, no man is safe from/ You could run but you can't hide forever» sur Survival Of The Fittest ou «They shook 'cause ain't no such things as halfway crooks» sur Shook Ones Pt.2, merveilleusement mis en valeur dans 8 Mile. C'est ainsi une mythologie qui semble s'être construit peu à peu.


«Même si 70% des Français qui écoutaient du rap dans les années 1990 ne comprenaient rien aux lyrics américains, c'était assez facile de ressentir l'atmosphère et la vibe de l'album», argumente Cut Killer, qui en profite pour avancer une probable conclusion:

«The Infamous, c'est aussi un objet de la pop culture. Ça correspond totalement à l'image que l'on peut se faire des quartiers de New York. C'est aussi fort et foisonnant que des séries comme Oz ou The Wire. Quand on sait l'importance qu'ont cette ville et ces séries dans l'imaginaire francophone, on comprend tout de suite le mythe autour de cet album.»

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