Partager cet article

Comment la country music a cessé d'être ringarde

  Statue de Dolly Parton, à Sevierville, dans le Tennessee (États-Unis) | Brent Moore via Flickr CC License by

Statue de Dolly Parton, à Sevierville, dans le Tennessee (États-Unis) | Brent Moore via Flickr CC License by

En 2015, il n’y a pas plus chic que de révéler en dîner mondain qu'on écoute Patsy Cline. Ce qui était considéré comme de la soupe de piètre qualité a bénéficié d’un véritable retour de hype. Notamment grâce à Jack White.

Patsy Cline, Emmylou Harris, Hank Williams, Dolly Parton, Johnny Cash, Willie Nelson… S’ils sont toujours restés d’actualité pour les amateurs américains, tous ces grands noms liés à la country refont surface en Europe, où, s’ils n’avaient jamais été superstars, ils avaient rencontré un succès d’estime dans les années 1970-1980.

Après avoir été revisitée dans les années 1990, la country music a figuré aux abonnés absents dans les années 2000. Hormis l’apparat de cow-girl (en toc peut-être, mais très malin) de Madonna durant l’époque Music (2000), rien ne laissait présager un tel retour de hype. Jusqu’à ce que Jack White parte à Nashville à la fin de cette décennie alors dynamitée par le retour du rock garage, auquel il a fortement contribué, et soumise à la popularisation de l’électro-pop.

En mars 2009, il y installe Third Man Records, son label, fondé en 2001 à Detroit. Il y fait jouer des petits groupes émergents, donne des concerts surprise, déboule sans prévenir dans des junk joints. Et, lorsqu’il reprend Jolene de Dolly Parton, son public américain et surtout européen réalise avec stupeur l’efficacité de cette grande chanson.

 

«Jack White est l’un des premiers artistes contemporains à s’être installé à Nashville, explique Jean-Philippe Aline, directeur du label Beggars France. D’autres l’ont suivi, comme les Black Keys. White a toujours su donner un coup de jeune à des genres tombés dans l’oubli.»

Genre multiple

Très appréciée du milieu arty new-yorkais, Karen Elson crée la surprise en sortant en 2010 un album produit par son ex-mari, Jack White. Et démontre surtout que la country, c’est chic. Habillée d’une longue robe façon XIXe siècle, elle chante sur scène ses histoires de fantômes en caressant sa guitare. Peu de temps auparavant, les nouvelles générations découvraient l’aura claire-obscure de Johnny Cash dans Walk The Line (2005) et la gouaille de Dylan via le film I’m Not There (2007), de Todd Haynes, et toute une série de rééditions… dont les albums enregistrés à Nashville dans les années 1970.

Pour de nombreuses raisons politico-sociologiques, les clichés sur ces États sudistes ont la peau dure. Mais le Texas, patrie de cœur de Willie Nelson, ou le Tennessee, fief de Dolly Parton, ne sont pas uniquement un repère de dégénérés du Ku Klux Klan. En 2010, débute la série Nashville, «très représentative de la scène locale», d’après Jean-Philippe Aline, où tout le monde redécouvre le genre.

On a oublié qu’en face de la country industrielle il y avait aussi une country d’auteur

Olivier Nuc, journaliste culture au Figaro

«Il y a longtemps eu un malentendu sur la country en France, explique Olivier Nuc, journaliste culture au Figaro. La faute à un antiaméricanisme primaire et d’amour immodéré pour le blues. Même si certains allaient enregistrer à Nashville (Johnny, Sylvie Vartan, Eddie Mitchell), la country était ringarde et représentait les White trash”, George Bush, etc.

 

On a oublié que Kris Kristofferson, Johnny Cash ou Willie Nelson vivaient en rupture avec le système et que, en face de la country industrielle, qui compte beaucoup d’atrocités, il y avait aussi une country d’auteur comme celle de Gram Parsons. Et puis il y a ceux qui aiment la country sans le savoir. Les plus grands tubes de Bashung s’en inspirent!»

Sans que l’on s’en rende vraiment compte. Faire le tri dans ce genre à multiples entrées relève de l’impossible: le bluegrass, le cajun, le Western sing, l’old-time music, le honky tonk, la country western… Même si l’on sait que le dénominateur commun est de raconter une belle histoire avec une mélodie fluide, on s’y perd.

De la soupe à la séduction

Olivier Nuc aurait-il raison en nous disant que, si les Français peuvent aimer la country, seuls les Américains peuvent la maîtriser?

Sans aucun doute, certaines récentes parutions en témoignent. À l’automne 2014, Bonnie Prince Billy a publié un ancien album entièrement repris à la sauce country-folk-gospel. Du côté des icônes, Lucinda Williams et Jerry Lee Lewis ont récemment sorti de nouveaux opus. En 2014, Willie Nelson faisait la couverture du Rolling Stone américain avec un énorme papier relatant ses frasques... Au milieu de tout cela, en août 2014, Phil Everly est mort. Incroyable mais vrai, la country-rock est instantanément devenue beaucoup plus séduisante. Après des années à être considérée comme de la soupe de piètre qualité…

Le documentaire Sonic Highway a été diffusé à partir du 17 octobre 2014 sur la chaîne HBO

Flanqué de ses Foo Fighters, Dave Grohl réalise un documentaire musical, Sonic Highways, revenant sur les plus grandes villes musicales américaines. Parmi elles: Nashville, Tennessee, et Austin, Texas. Enfin, le très branché chanteur Christopher Owens, proche d’Hedi Slimane et de Ryan McGinley, a sorti à l’automne 2014 un disque country-gospel à la sauce indie. On attend les suiveurs.

Du pop-folkeux british James Bay au groupe de rock alternatif Houndmouth, la nouvelle génération n’a désormais plus honte de ses influences country. Les versants hippie et alternatifs d’Austin et de Nashville ne sont plus un secret. Dans cette lignée, beaucoup d’artistes sudistes, sans pour autant cultiver le terrain country, sortent du placard: Curtis Harding (Atlanta), Benjamin Booker (Nouvelle-Orléans), Alabama Shakes (Athens).

Paradoxalement, les nouvelles stars américaines du genre ont viré leur cuti en choisissant un nouveau chemin de pop commerciale. En 2014, Miley Cyrus a réalisé un MTV Unplugged où elle apparaissait en cow-girl, reprenant Jolene et rendant hommage à son countryman de père, Billy Ray Cyrus, mais continue à tirer la langue sur du son tendance dance et hautement mainstream. D’après Olivier Nuc, «ceux qui produisent Taylor Swift ou Miley Cyrus veulent sans doute casser l’aspect quasi-muséal de la country aux États-Unis: la pedal steel est l’équivalent de notre accordéon».

Aujourd'hui, le hipster ne va plus à San Francisco, mais à Austin et à Nashville

 

Hollywood de la musique

La fièvre country touche même le secteur du tourisme: aujourd'hui, le hipster ne va plus à San Francisco, mais à Austin et à Nashville. Le festival South by Southwest d’Austin fait de plus en plus d’émules. Le petit festival musical né pour promouvoir la scène locale est devenu un événement à échelle internationale qui s’est aussi illustré dans le secteur des médias interactifs.

«Nous avons effectivement plus de demandes qu’avant sur le sud des États-Unis, confirme Julie Béal, conseillère spécialiste du Comptoir des Voyages. Austin reste vraiment dans le marché de niche, comme le Texas en règle générale. Mais, même si on y va lorsqu’on connaît déjà le pays, Nashville intéresse les connaisseurs et les passionnés de country.

 

C’est une destination que l’on cherche à développer: il y a des superbes musées, dont un nouveau lieu consacré à la country music. Le problème: les touristes sont surtout américains car la destination reste chère; pas de vols directs et il y a peu de concurrence sur les compagnies aériennes...»

Nashville se mérite! Plus old school que d’autres grandes villes sudistes, la capitale du Tennessee, que Dan Auerbach des Black Keys surnomme «la Hollywood de la musique pour les gens du Sud» séduit par son authenticité et ses spots pour amateurs de bio et de country garage.

«L’architecture est un mélange de modernité et d’anciens entrepôts en briques, commente Julie Béal. C’est moins populaire que Memphis, mais plus chic. Il y a des juke joints de qualité. La tour Batman règne sur la ville, ce qui lui donne un aspect mystique... Et il n’y a pas mieux pour trouver une vraie belle guitare et des santiags authentiques.»

Jean-Philippe Aline confirme ces qualités:

«J’ai rarement vu une ville où la musique était si importante. Historiquement, c’est une ville plus forte que Seattle ou Portland. Il y a un énorme musée sur la country, on peut visiter les studios de Johnny Cash…»

Une forme de tourisme comme une autre, mais qui présente peut-être plus de sens que le Disneyland d’Orlando ou la grand-messe de Graceland, à Memphis. Pour fêter ce retour de hype improbable mais vrai, Shania Twain, reine canadienne de la country mainstream, revient dès le 5 juin pour une tournée aux États-Unis et au Canada. Ready? Go!

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte