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En Italie aussi, l'extrême droite s'est déchirée en famille

Gianfranco Fini, alors président de la Chambre des députés, lors du premier meeting de son nouveau parti Futuro e Liberta, à Milan, le 13 février 2011 | REUTERS/Paolo Bona

Gianfranco Fini, alors président de la Chambre des députés, lors du premier meeting de son nouveau parti Futuro e Liberta, à Milan, le 13 février 2011 | REUTERS/Paolo Bona

Une exécution, des bordées d’injures et des empoignades lors d’obsèques, les héritiers du fascisme italien n’ont rien à envier aux Le Pen.

La famille Le Pen n’a rien inventé! Alors que père, fille et petite-fille Le Pen donnent le spectacle d’une désunion familiale, idéologique et politique d’une rare violence, il n’est pas inutile de regarder de l’autre côté des Alpes comment le parti «modèle» du FN, le MSI, a réglé ses propres querelles.

Mussolini, qui avait le sens de la famille, fit fusiller son gendre, Galeazzo Ciano, à Vérone, un jour de janvier 1944. Ciano était coupable de l’avoir trahi et d’avoir rallié le camp du maréchal Badoglio lors de la séance du Grand Conseil du fascisme qui le destitua le 24 juillet 1943. Les supplications de sa propre fille, Edda, n’y feront rien: son mari est exécuté attaché à une chaise. Ambiance familiale.

En Italie aussi, guerre des générations et querelles familiales ont eu lieu à l’extrême droite. Cela s’explique par une raison très simple: le MSI (Mouvement social italien) avait cette particularité que, de sa création à la fusion d’Alleanza Nazionale avec le parti de Berlusconi, il fut aussi une affaire de famille(s), engagée(s) du côté mussolinien entre 1922 et 1943 ou 1945. Beaucoup des militants du MSI ont, historiquement, été liés au régime mussolinien et, en particulier, à son ultime avatar, la République sociale italienne (RSI), qui s’acheva voici soixante-dix ans, par l’exécution et la pendaison par les pieds du Duce, piazzale Loreto, à Milan. Les jeunes générations partagent généralement cette mémoire familiale marquée, notamment, par la guerre civile.

Le MSI, né vingt-cinq ans avant le FN, a aussi engagé sa mue beaucoup plus tôt. C’est dans les années 1980, que le «père» de la destra italienne, Giorgio Almirante, passa lui-même le relais au chef de la jeunesse de son parti, un jeune journaliste d’Il Secolo d’Italia, nommé Gianfranco Fini. Almirante, ancien directeur de cabinet du ministre de la Culture populaire de la République sociale italienne, Fernando Mezzassoma, avait compris très tôt que, pour survivre, son camp politique devait muter.

Passation

Il ne cessa donc de multiplier les «répudiations». Lui, l’ancien jeune intellectuel fasciste qui avait contribué à convertir en théorie et en pratique le fascisme italien aux lois raciales avant-guerre marquait dans les années 1970 une «répudiation» nette tant du racisme que de l’antisémitisme. Almirante eut des enfants d’unions différentes dans un pays où le divorce était encore interdit mais c’est à son «fils spirituel», Fini, qu’il confia le MSI, pensant que celui-ci serait délivré du poids de l’étiquette fasciste car né après la guerre. Au Congrès de Sorrente (1987), c’est les yeux embués de larmes que les cadres du MSI dirent adieu à leur chef historique et assistèrent à la consécration de leur nouveau leader, Gianfranco Fini.

Se sachant malade, Almirante avait ainsi pris soin d’organiser sa succession et de préparer la mutation de son parti, en espérant que les jeunes générations pourraient réaliser ce que lui n’avait pu faire: constituer une «grande droite» italienne. En mai 1988, ses obsèques et celles de Pino Romualdi, président du MSI décédé fortuitement à vingt-quatre heures d’intervalle de son camarade de la RSI, furent retransmises en direct sur la RAI. Famille post-fasciste et familles des défunts s’unissaient place Navone, dans le cœur historique de Rome, au son de l’Inno a Roma et sous les «saluts romains». La passation générationnelle semblait devoir se faire en douceur. Fini eut pourtant quelques difficultés au sein de sa propre famille politique, difficultés imputables à trois clans familiaux.

La petite-fille du Duce opposée au fils spirituel du fondateur du MSI, un feuilleton qui dura des années

C’est d’abord avec l’héritière du fondateur du fascisme qu’il dut composer puis batailler. Au début des années 1990, Alessandra Mussolini, petit-fille du Duce, déclara que, si elle devait avoir un fils, elle l’appellerait «Benito, comme papi». Fille de Romano Mussolini, jazzman reconnu qui ne parla jamais de politique, et nièce par sa mère de Sophia Loren, Alessandra Mussolini fut l’égérie du post-fascisme, avant de se fâcher avec Fini, coupable à ses yeux d’avoir enterré l’héritage fasciste. La petite-fille du Duce opposée au fils spirituel du fondateur du MSI, le feuilleton dura des années, ponctué par les sorties quelque peu dérangeantes de l’héritière du nom du fondateur du fascisme, oscillant entre affirmation de son attachement à l’idéologie de son grand-père et de très pragmatiques alliances avec Silvio Berlusconi.

Fini eut quelques difficultés avec un autre clan familial du néofascisme italien: la famille de Pino Rauti. Gardien du temple d’un fascisme originel hybridé de conceptions empruntées à la Nouvelle Droite, Rauti n’accepta pas la transformation du MSI en Alleanza Nazionale et quitta le parti en janvier 1995 pour fonder un MS-Fiamma Tricolore, dont il se fit écarter pour avoir voulu imposer sa propre fille comme candidate aux élections européennes. Père d’Isabella Rauti, beau-père de Gianni Alemanno, et grand-père de Manfredi Alemanno –à la fois leader étudiant («de droite»), membre du Blocco Studentesco (la formation étudiante du mouvement Casa Pound) et auteur de «saluts romains» avec ses amis lors de vacances quelque peu agitées à Mykonos–, Pino Rauti a donc été un patriarche influent de l’extrême droite italienne, léguant à son camp une descendance aussi radicale qu’agitée.

À sa mort, Fini, malgré des oppositions violentes, tint à lui rendre hommage… à ses risques et périls. À ses obsèques, le président de l’Assemblée nationale italienne faillit se faire plus que molester par des militants restés fidèles à la ligne néofasciste de Rauti. Insulté et traité de «Badoglio» (du nom du maréchal qui déposa Mussolini en 1943), il ne dut son salut qu’à l’efficacité de son propre service d’ordre lors d’une mêlée au sein même de l’église San Marco de Rome.


 

Fini dut enfin affronter un autre clan, celui qui l’avait initialement protégé et promu: les Almirante, mère et fille. Vestales du post-fascisme, Assunta Almirante, veuve de Giorgio, et sa fille Giuliana de Medici sont désormais d’une particulière agressivité envers Fini, qu’elles accusent de tous les maux. Elles ont ainsi choisi de soutenir le parti de l’ancien chauffeur de leur mari et père, Francesco Storace, la Destra, dissidence d’Alleanza Nazionale. Storace, lui-même multipliant les insultes envers Fini, n’a eu de cesse de pointer la trahison de son ancien camarade. En revanche, l’autre fille d’Almirante, Rita, prit fermement le parti de Fini et se présenta, sans succès, sur les listes présentées par celui-ci en 2013.

La mutation des vieilles extrêmes droites n’est pas un long fleuve tranquille. Fin connaisseur du FN, Nicolas Lebourg soulignait que la «mise à mort [politique de Jean-Marie Le Pen] serait d’une grande violence», l’histoire de la Destra italienne nous donne un aperçu du degré de violence auquel il faut s’attendre au sein de l’extrême droite de ce côté-ci des Alpes.

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