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Oriana Fallaci, de la résistance antifasciste à l'islamophobie

Oriana Fallaci, photo illustrant la couverture de l'ouvrage «Oriana, une femme libre», de Cristina de Stefano | éd. Albin-Michel

Oriana Fallaci, photo illustrant la couverture de l'ouvrage «Oriana, une femme libre», de Cristina de Stefano | éd. Albin-Michel

Cette femme controversée eut un parcours hors du commun qui débordait des cases.

Oriana Fallaci, journaliste italienne morte en 2006, symbolise les passions d'un siècle qu'elle a clos avec un brûlot sur les musulmans, publié au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 et vendu à plus d'un million d'exemplaires. Après l'attaque qui fait remonter à sa mémoire les combats laïcs et féministes pour lesquels elle s'est battue, elle prend la plume dans La Rage et l'Orgueil (Plon, 2002) pour cautionner les pires abjections sur les musulmans. Elle y évoque les «fils d'Allah qui passent leur temps le derrière en l’air à prier cinq fois par jour et se multiplient comme des rats» et assène:

«De simples minorités fanatiques? Non, mon cher, non. Ils sont des millions et des millions, les extrémistes. Ils sont des millions et des millions, les fanatiques.»

Revenons quelques années en arrière.

Les doigts posés sur la gachette, Salvador Dali menace son petit chien avec un pistolet en plastique. Qu'importe la notoriété du peintre ou le charisme qu'il dégage, la blague ne lui plaît guère. Elle termine alors son portrait à charge de l'artiste espagnol par cette petite phrase, lâchée comme un assassinat:

«J'ai oublié de dire qu'il est très ami de Franco et très antipathique.»

C'est futile, c'est presque anecdotique, mais ça n'est pas inutile. Il y a tout le personnage de Fallaci résumé dans cette petite histoire –à la fois l'engagement antifasciste de tous les instants et la malice de la femme journaliste qui brisait les idoles en promenant son stylo au bord des piscines du monde entier–, qui tranche avec ce que l'on retiendra d'elle, bien des années plus tard.

Comment cette femme, brillante journaliste et reporter, résistante à 14 ans, subversive et anti-conformiste, a-t-elle cédé à l'islamophobie, même «savante», à la fin de sa vie?

Une biographie (L'Oriana, une femme libre, Albin-Michel, mars 2015) et une mini-série, L'Oriana, diffusée en février en Italie, se penchent sur la vie de cette femme entière, née à Florence en 1929 dans une famille populaire où l'on a «le vice de la lecture», et tentent de réhabiliter le personnage, en soulignant qu'elle fut plus que ses sorties caricaturales sur l'islam à la fin de sa vie.

Oriana Fallaci était une femme rare qui débordait des cases. Face à un personnage aussi complexe, difficile de rester insensible, difficile d'être totalement dans la raison et pas, un peu, dans l'émotion.

People

Jeune adolecente, agent de liaison pour la Résistance antifasciste, elle franchissait les postes de contrôle de l'Italie fasciste. Elle a déjà un courage immense.

Ses débuts dans le journalisme, même si on a peine à le croire, se font dans le people. Un sujet avec lequel elle entretenait un rapport paradoxal, pressée d'écrire sur les stars et prenant un malin plaisir à se fâcher, puis se réconcilier, comme avec Franck Sinatra, qui lui refuse grossièrement une interview et, quelques mois plus tard, lui tapote le bras à la première d'un film:

«Hello. Encore fâchée?»

Un journalisme de narration trempé dans son époque

Ou encore avec Marylin Monroe, qu'elle ne rencontrera jamais mais sur laquelle elle écrira un célèbre article: celui de sa quête, infructueuse, pour la rencontrer.

Ce talent du récit, Oriana Fallaci l'utilisera autrement par la suite, en devenant correspondante de guerre (au Vietnam, au Mexique) et aussi dans ses romans. En vérité, la guerre et l'écriture, qu'elle atteint grâce au journalisme, sont toute sa vie. Elle n'a pas de distraction. Elle reprend dix fois ses articles, lit tout ce qu'elle peut lire, observe minutieusement les scènes, étreinte par une urgence enfantine, car, pour elle, vivre ne fut jamais quelque chose de léger. Son regard est celui d'une femme qui a vécu, dirait Pablo Neruda. Elle est fragile, hantée par les héros de sa jeunesse.

«Tout ce que je suis, tout ce que j'ai compris politiquement, je le suis et l'ai compris pendant la Résistance, dit-elle. Elle m'est tombée dessus comme la Pentecôte sur les apôtres.»

Femme libre

Difficile de résumer sa vie, tant elle fut tout à la fois. Débuter à l'extrême gauche pour finalement donner des arguments à la pire des droites, c'est un parcours hors du commun.

Ce qui est sûr, c'est qu'il ne faut pas la dépolitiser. Elle fut d'abord une résistante, poussée par une famille de pauvres, socialistes, qui s'oppose à Hitler et à Mussolini. C'est ensuite une étudiante en médecine peu motivée, qui s'incruste dans la rédaction du Mattino, un quotidien tendance démocrate chrétienne, dont le patron acceptera de l'embaucher comme chroniqueuse pour mieux l'envoyer à la pêche aux infos.

Raconter la vie d'Oriana Fallaci revient en quelque sorte à raconter l'histoire du XXe siècle

Marco Turco, réalisateur de la série L'Oriana

C'est une femme, avant tout une femme, à une époque où les hommes dirigent, une femme libre et amoureuse, qui souffre dans sa chair et couche ses douleurs dans un roman.

Le biopic que lui consacre Marco Turco, et dans laquelle la jeune actrice Vittoria Puccini incarne Fallaci, insiste sur ce côté intime, la femme indépendante, trahie par ses amants et entravée dans son désir de maternité. Il faut dire qu'Oriana aura tout mélangé, en écrivant par exemple une ode à son compagnon, Aléxandros Panagoúlis, poète et dissident grec assassiné en 1976 (Un homme, publié en 1979).

Ce serait une erreur de la réduire à sa condition de femme. Mais ce serait une erreur plus lourde encore de croire que cela n'a eu aucun impact dans ses réflexions, comme elle-même l'a cru au départ, élevée comme le garçon que son père n'aura jamais. «Les femmes ne sont pas une faune spéciale et je ne comprends pas pour quelle raison elles devraient constituer, surtout dans les journaux, un sujet à part», pense-t-elle.

Durant l'hiver 1960, elle entreprend un voyage autour du monde, pour y rencontrer des femmes qui ne vivent pas comme elle. Inde, Japon, Pakistan. Elle en ressort bouleversée:

«D'un bout à l'autre de la Terre, les femmes comme les hommes vivent dans l'erreur, dénués de ce sain équilibre qu'apportent la justice et le bon sens. Soit les femmes vivent isolées comme les bêtes d'un zoo, en regardant le ciel et les gens depuis la prison d'un drap qui les enveloppe tel le suaire d'un cadavre, soit elles vivent comme des dompteurs en veste rouge à brandebourgs, en faisant claquer un fouet.»

À Karachi, au Pakistan, le cortège matrimonial d'une épouse-enfant portée en procession par la foule va la toucher. La femme pleure. Toutes les femmes, dit-on là-bas, pleurent pendant cette cérémonie. Oriana Fallaci ne s'en cache pas: comme l'écrit la journaliste du Elle italien Cristina de Stefano (qui lui consacre le livre publié chez Albin-Michel L'Oriana, une femme libre, commandé par la famille de Fallaci), dès le début de son voyage, «elle a déjà trouvé la pire condition au monde, celle des femmes de l'islam».

Rencontre entre Oriana Fallaci et l'ayatollah Khomeini en 1979 | auteur inconnu, via Wikimedia Commons License by

 

Oriana Fallaci incarne son époque. Et l'Italie du milieu du siècle est une période où il est plus facile de réussir lorsqu'on ne naît pas femme, athée et libre de son destin. Récemment, à travers elle, Cristina de Stefano (dans son livre) et Marco Turco (dans la série L'Oriana, diffusée sur la Rai) ont réalisé le portrait d'un pays, d'un monde qui se transforme sous la pression de ses propres excès.

«Raconter la vie d'Oriana Fallaci revient en quelque sorte à raconter l'histoire du XXe siècle», résume le second. Ces biographies (la première versant dans l'hagiographie) résonnent comme un écho des polémiques et des défis que la journaliste lança aux faibles comme aux puissants, de l'ayatollah Khomenei, devant lequel elle ôta son voile, aux musulmans, qu'elle attaqua de façon injurieuse et démesurée, donnant l'image d'une Europe semblable à une citadelle assiégée.

Islamophobie «savante»

De quoi parle-t-on, au fond, avec elle? De ce siècle qu'elle reçut en héritage, presque malgré elle. Mais aussi de l'Italie, au cœur d'une Europe malade, en crise, secouée par une immigration qui la trouble encore aujourd'hui, avec les récents drames survenus en Méditerranée. Une Italie responsable, en partie, d'une production «savante» qui va alimenter la peur des musulmans.

«Au cours des années 2000, le champ intellectuel a eu en Italie un rôle déterminant dans le développement de l’islamophobie», pensent Bruno Cousin et Tommaso Vitale. Le premier est maître de conférences en sociologie à l'université de Lille-1, le second professeur associé de sociologie à Sciences-Po.

Selon eux, Oriana Fallaci fut l'une des têtes de pont du mouvement. Chez elle, écrivent-ils en 2012, «l’islam y est décrit comme un ennemi monolithique en guerre contre l’Occident», ne faisant pas la distinction «entre fondamentalisme et islam modéré ou sécularisé: tous les musulmans seraient des terroristes potentiels et les immigrés l’avant-garde d’une invasion qu’il serait illusoire de vouloir intégrer par la citoyenneté ou l’acculturation».

Les Européens ne sont pas en reste: leurs gouvernements y sont brocardés par Fallaci, accusés de laxisme face à «l'islamisation» des sociétés civiles et masquant le «fléau» d'une immigration croissante et donc forcément dangereuse. Conséquence: ces thèses ont «engendré une xénophobie spécifique à l’égard des musulmans». Les deux sociologues tombent sur Fallaci, l'accusant, avec d'autres, de falsifier les faits, de céder à un «recours massif aux théories du complot», de décrire ses adversaires en «pervers sexuels» et de brandir la «menace sanitaire» par un «racisme ordurier».

«Comment ce succès exceptionnel, qui a fait de Fallaci une référence incontournable dans le débat public sur les relations interculturelles et l’intégrabilité des musulmans, a-t-il été possible?» s'interrogent Cousin et Vitale. La réponse est claire: c'est parce que ces prises positions arrivaient à la fin de sa carrière, une carrière qu'elle avait voulue baroque et romanesque, n'hésitant jamais à se mettre en scène, à détailler les fois où elle risqua vraiment sa vie, au point d'apparaître à la fois comme journaliste, écrivain et intellectuelle, en séduisant un public plus large que si elle s'était simplement spécialisée dans un domaine.

Le risque de ces prises de position, c'est l'instrumentalisation politique. Le succès de Fallaci s'explique aussi par les soutiens qu'elle reçut presque malgré elle, notamment du camp de Berlusconi (qui possédait sa maison d'édition, RCS et Mondadori):

«Au-delà de doter la formation politique de Silvio Berlusconi de références culturelles conservatrices et d’une critique savante dont une partie de son électorat déplorait le manque durant les premières années de Forza Italia, davantage marquées par une orientation néolibérale, écrivent les sociologues Cousin et Vitale, ces idéologues ont contribué à la mise en place de l’un des pivots qui a fait tenir la coalition de droite au cours de la dernière décennie.»

Alimenter la peur des musulmans

Est-ce la faute d'Oriana Fallaci si ses thèses sont reprises, utilisées, parfois dévoyées, au service d'une ambition politique? La question mérite d'être posée, car elle repose également celle de la responsabilité des intellectuels dans le débat public.

Dans La Rage et l'Orgueil, elle écrit:

«[Cette guerre] veut frapper notre âme plutôt que notre corps. Notre manière de vivre, notre philosophie de la vie. Notre manière de penser, d’agir et d’aimer. Notre liberté. Ne vous laissez pas abuser par leurs explosifs. C’est juste une stratégie. Les terroristes, les kamikazes, ne nous tuent pas seulement pour le plaisir de nous tuer. Ils nous tuent pour nous soumettre. Pour nous intimider, nous fatiguer, nous démoraliser, nous faire chanter.»

«À la fin de sa vie,  [...] elle a été très violente, très virulente. Elle dit que c'est une guerre contre nos valeurs et notre société, elle dit “attention à l'Europe”», explique Cristina de Stefano, interrogée par France Info

Oriana Fallaci écrit encore:

«Si vous êtes un Occidental et déclarez que votre civilisation est supérieure, la plus développée que cette planète ait jamais connue, vous prenez de gros risques. Mais si vous êtes un fils d’Allah, ou l’un de leurs collaborateurs, et déclarez que l’islam a toujours été la civilisation supérieure, un rayon lumineux… personne ne vous touche. Personne ne vous poursuit. Personne ne vous condamne.»

Amalgames

Les attentats de Madrid, de Londres, puis de Paris, n'ont pas encore eu lieu. Les commentateurs, eux, n'ont guère changé. En 2002, Alain Finkielkraut louait le travail de Fallaci dans l'hebdomadaire Le Point:

«Oriana Fallaci a l’insigne mérite de ne pas se laisser intimider par le mensonge vertueux. Elle met les pieds dans le plat, elle s’efforce de regarder la réalité en face.»

Et le philosophe Robert Misrahi dans Charlie-Hebdo:

«Oriana Fallaci fait preuve de courage intellectuel. [...] Elle proteste aussi contre la dénégation qui a cours dans l’opinion européenne, qu’elle soit italienne ou française par exemple. On ne veut pas voir ni condamner clairement le fait que c’est l’islam qui part en croisade contre l’Occident et non pas l’inverse.»

Photo d'Oriana Fallaci qui apparaît sur la quatrième de couverture de son ouvrage Un homme  (Un Uomo, Rizzoli Editore, Milan, 1979) | Piero Raffaelli, via Wikimedia Commons License by

En dix ans, le débat ne s'est pas apaisé. L'amalgame entre musulmans et islamistes est encore très fort, même si certains le condamnent. Et la propagande sur Internet s'est intensifiée.

Aujourd'hui, lorsqu'on tape son nom dans Google, c'est un défilé de tracts du FN qui appellent à lutter contre «l'islamisation», c'est une longue suite de sites d'extrême droite qui font l'apologie de Fallaci et défendent la «liberté d'expression», au nom de laquelle on pourrait tout dire, et surtout des opinions racistes. Ainsi les militants du site d'extrême droite Riposte Laïque (qui viennent, disent-ils, de la gauche...) clament qu'elle a eu raison avant tout le monde.

«Ce qu'elle a écrit dans les années 1950
était souvent drôle et ironique
, confie Philippe Ridet, correspondant du Monde à Rome depuis 2008, deux ans après la mort d'Oriana Fallaci. La fin est plus controversée...»

Pourquoi alors est-elle restée une référence?

«Je peine un peu à comprendre pourquoi sa fama est restée si grande ici... En France, on a une tradition de l'intellectuel engagé, de Voltaire à BHL disons. Mais ici en Italie, le journaliste joue ce rôle d'intellectuel. La notoriété de Fallaci tient à l'absence en Italie depuis quarante ans d'une grande figure d'intellectuel et notamment à la disparition de la dernière personne qui incarnait l'intellectuel engagé, c'est-à-dire Pasolini, à la fin des années 1970.»

Même après sa mort, elle est restée une star en Italie. Et sa notoriété est intacte.

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