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Non, Emmanuel Todd, je ne vous suis pas dans votre portrait de la France religieuse

Les yeux de Stéphane Charbonnier, dit Charb, sur des panneaux tenus lors de la marche républicaine du 11 janvier 2015, à Paris | REUTERS/Yves Herman

Les yeux de Stéphane Charbonnier, dit Charb, sur des panneaux tenus lors de la marche républicaine du 11 janvier 2015, à Paris | REUTERS/Yves Herman

Oui, la culture chrétienne perdure, alors que la foi est morte. Faut-il pour autant se boucher le nez?

Non, Monsieur Todd, j’ai manifesté à Paris le 11 janvier, mais je ne me reconnais pas dans ce portrait de la France «antidreyfusarde, catholique, vichyste», à tout dire réactionnaire et antirépublicaine, qui, à vous suivre, aurait donné sa marque et son surcroît de mobilisation à cette marche qui fut selon vous une «imposture».

J’aurais aimé approuver votre livre réquisitoire (Qui est Charlie?, Seuil, 252 p., 18 euros), tant il témoigne de lucidité, à mon sens, sur l’état de «crise religieuse» que traverse la France, sur son incroyable «obsession de l’islam», ses débats à perte de vue sur la place des religions, alors même que –paradoxe français– le scepticisme, l’athéisme ne se sont jamais aussi bien portés et que les croyances ne cessent de reculer. J’aurais aimé vous accompagner dans votre dénonciation d’un «laïcisme radical» de nouveau à l’œuvre depuis janvier, contraire à la vraie tradition laïque de la France, qui protège la liberté de conscience et de croyance mais évite les débordements de la religion.

Je ne suis pas compétent pour juger du sérieux de vos travaux statistiques et cartographiques. Mais je ne peux vous suivre dans la responsabilité que vous faites porter à ces anciens bastions du catholicisme –l’ouest normand et breton, l’est lorrain et alsacien, la Franche-Comté, le versant méridional du Massif central, les deux Savoie, les Pyrénées– dont vous dites qu’ils furent majoritaires dans la mobilisation du 11 janvier. Cette France, hier la plus réfractaire à la République et à la laïcité, cette France contre-révolutionnaire et antidreyfusarde que l’histoire culturelle et laïque a toujours méprisée, serait porteuse, selon vous, de «valeurs» d’autorité, de tradition, de sentiments anti-égalitaires et antimusulmans! Rien que cela…

Puissance sociale du catholicisme

Cette France catholique est, pour vous, un «zombie»: elle a rompu avec la religion, mais ses «substrats» demeurent, qui resurgissent, à date variable, dans notre histoire nationale, comme ce 11 janvier dont votre livre affirme que la motivation principale ne fut pas l'attachement aux valeurs républicaines, mais le soutien, par rejet de l'islam, à un hebdomadaire «islamophobe» comme Charlie-Hebdo.

Que le catholicisme traverse une profonde crise depuis le dernier demi-siècle est un trait commun et vous n’avez pas tort d’en faire un «zombie»: en effet, l’effondrement des pratiques, de l’attachement aux dogmes et de l’encadrement moral de la religion ne dit pas tout de la réalité du catholicisme d’aujourd’hui. Celui-ci a gardé une capacité de mobilisation qui devrait faire douter les prophètes de sa mort prochaine. Pour s’être aveuglé sur le réveil du «zombie», le gouvernement de François Mitterrand a dû renoncer, au début des années 1980, à nationaliser l’école catholique et celui de François Hollande à sous-estimer la résistance au «mariage pour tous».

Qu’est-ce qui vous autorise à faire de tels raccourcis idéologiques, en reprenant la caricature d’un christianisme forcément anti-musulman?

«Le décès de cette religion semble en avoir fait un facteur de progrès culturel», écriviez-vous dès Le mystère français (Seuil), rédigé en 2013 avec votre collègue Hervé Le Bras. La disparition de la croyance aurait, en quelque sorte, libéré les énergies latentes contenues dans ce christianisme d’origine. Monsieur Todd, vous avez raison de constater cette puissance sociale d’une religion presque intacte alors qu’elle s’est évanouie en tant que croyance métaphysique. Mais on ne peut, sans réagir, vous laisser réduire le catholicisme à «la soumission chrétienne à l’autorité» ou à «la méfiance viscérale de l’Église devant la vie intellectuelle et les livres»! Pourquoi alors aurait-on tant combattu cette culture catholique qui serait, selon vous, le dernier élément structurant de notre paysage sociologique?

Je n'ai aucune peine à admettre que persiste, dans notre pays aussi sécularisé et laïcisé soit-il, une imprégnation de valeurs chrétiennes, en particulier dans certains de ses territoires. Mais qu’est-ce qui vous autorise à faire de tels raccourcis idéologiques, à ignorer toute nuance historique en reprenant la caricature d’un christianisme forcément réactionnaire, soumis à l’«autorité», anti-égalitaire, antimusulman? Je n’ignore pas les exemples, depuis l’ère constantinienne, de cette collusion entre le Trône et l’Autel, entre le sabre et le goupillon, qui a modelé toutes les relations entre l’État et l’Église du Moyen Âge jusqu’aux temps modernes. Oui, le péché du christianisme –cette religion incarnée qui est en même temps foi et histoire, mystère et événement, articulation entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel– fut son asservissement au pouvoir politique.

Tradition contestataire du christianisme

Mais comment rayer d’un trait de plume les croyants qui ont payé de leur vie la résistance à l’oppression? Ceux qui ont fait des préceptes du Christ «Rendez à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu» une vraie parole d’évangile? Ces cortèges de martyrs, sous Néron, sous la Terreur de 1793 et le joug soviétique, qui ont accepté la mort pour protester contre la barbarie? Comment passer sous silence ces «insoumis» de l’histoire contemporaine, comme le protestant allemand Dietrich Bonhoeffer, pendu en 1945 par les nazis, le baptiste Martin Luther King, assassiné pour la défense des droits civiques, l’évêque catholique Óscar Romero, tué pour son combat contre la dictature en Amérique latine, l’anglican Desmond Tutu ou Mère Teresa, engagés en première ligne contre l’apartheid en Afrique du Sud et l’extrême pauvreté en Inde. Comment passer sous silence, dans la France résistante ou la Pologne anticommuniste, ces croyants, modestes ou célébrés, qui ont tiré toutes les conséquences de leur foi et réveillé cette tradition contestataire du christianisme puisée dans l’exemple de son fondateur?

Tout aussi insupportable est d’entendre que la foi chrétienne est synonyme de rejet de l’égalité entre les hommes. On ne peut pas ignorer les scandales historiques de l’antisémitisme chrétien, des conversions de force dans les territoires colonisés, des ravages commis par l’esclavage ou la soumission des femmes. Mais ces discriminations, dont les Églises se repentent, sont à l’opposé d’un christianisme qui, dès son origine, faisait dire à saint Paul dans sa célèbre épître aux Galates (3,28) qu’«il n'y a plus ni juif ni Grec; il n'y a plus ni esclave ni homme libre; il n'y a plus ni homme ni femme: car vous n'êtes tous qu'une personne dans le Christ Jésus». Tous ceux qui ont «revêtu le Christ» sont fondamentalement égaux et tous frères. Or à aucun moment, cher Emmanuel Todd, il ne vous est venu à l’esprit que les catholiques français de l’ouest et de l’est, qui auraient manifesté en masse le 11 janvier, peuvent l’avoir fait aussi au nom de valeurs chrétiennes de tolérance et d’humanisme parfaitement compatibles avec l’idéal républicain et sans aucune espèce de préjugé raciste.

Monsieur Todd, vous faites grand cas de ces régions d’origine catholique ralliées à la République qui ont voté socialiste dans les années 1970, préparé la victoire de la gauche en 1981, puis compté parmi les plus fidèles électeurs de Ségolène Royal et de François Hollande.

«Notre illusion fondamentale, écrivez-vous, a été de se dire que c’était la gauche qui avait conquis les régions catholiques, au moment même où c’étaient les régions catholiques qui faisaient en réalité la conquête de la gauche.»

Mais vous qui êtes prompt à évoquer cette France catholique, fille de la contre-Révolution, de la contre-Réforme, de la contre-modernité, soi-disant soumise à l’autorité politique, anti-égalitaire et raciste, vous ne pouvez pas ignorer que l’évolution républicaine et progressiste des catholiques françaises a un lien avec une religion qui a profondément changé depuis la guerre et depuis le concile Vatican II des années 1960.

À aucun moment, il ne vous est venu à l’esprit que les catholiques français peuvent avoir manifesté au nom de valeurs chrétiennes de tolérance et d’humanisme

Elle a fait naître des générations de résistants et de catholiques sociaux, surtout en Bretagne. Un mouvement puissant dans l’entre-deux guerres comme l’Action catholique a préparé les dizaines de milliers de militants français de la Reconstruction et des combats syndicaux dans l’agriculture (Michel Debatisse), dans la gauche sociale, syndicale et politique (Jacques Delors). On ne peut plus nier, en outre, que la hiérarchie catholique a condamné solennellement l’antisémitisme, favorisé le dialogue avec les autres religions comme l’islam, approuvé les combats pour la justice sociale, la démocratie, les droits de l’homme, l’intégration des immigrés, y compris musulmans.

Ressentiment envers la gauche libérale

Pour vous, Emmanuel Todd, les catholiques «zombies» sont tantôt des chrétiens de gauche pleins de bienveillance pour les valeurs républicaines, tantôt les témoins d’un passé antirépublicain, antilaïque et raciste. Il vous faut choisir. Vous mentionnez leur rôle détestable dans l’affaire Dreyfus, mais vous ne mentionnez pas leur résistance au totalitarisme noir ou rouge et à tout ce qui lui ressemble. Faut-il rappeler, par exemple, toutes les enquêtes électorales qui justifient ce qu’écrivait, dès les années 1980, un René Rémond, historien incontesté des droites, à savoir que «plus l’imprégnation catholique est forte, moins on vote Front national». Alors oui, dans cette phase de crise et de recomposition religieuse, la culture chrétienne perdure, alors que la foi y est morte. Faut-il pour autant se boucher le nez? Cette présentation que vous proposez d’un catholicisme pro-Charlie, réactionnaire, autoritaire, blanc, anti-immigré et xénophobe est, pour le moins, une vision du passé et complètement archaïque et dépassée.

Celle de l’islam aussi prête à caution. Mahomet est «le personnage central d’un groupe faible et discriminé», écrivez-vous. Pour vous, l’islam –au moins en France– est la religion des «pauvres» peu ou pas intégrés, stigmatisés, victimes des inégalités de classe et d’une «droitisation» de la politique économique qui toucherait, en premier lieu, les populations immigrées victimes d’un système économique de plus en plus oppressif. De fait, les jeunes de banlieue, musulmans ou non, n’ont pas manifesté le 11 janvier et cela n’est évidemment pas sans lien avec le constat que vous faites d’une population économiquement marginalisée, d’une religion bridée par une laïcité intransigeante qui peine à faire sa place à la deuxième religion de France, dépendante de ses influences étrangères, meurtrie par l’image donnée d’elle par des fous criminels qui disent agir au nom de dieu.

On ne peut pas vous donner tort sur ce point capital, mais on doit vous poser le question: votre analyse de la «crise religieuse» de la France et de son «islamophobie» n’est-elle pas obscurcie par le ressentiment qui vous anime, et qui est au cœur de votre livre, pour la gauche libérale, ultra-européenne, qui trahit ses idéaux égalitaires et se montre incapable d’accueillir dignement ses immigrés? L’antisémitisme d’origine musulmane que vous ne pouvez nier n’est pas que la conséquence de l’islamophobie régnante dont les populations immigrées seraient les victimes. De même, l’islamisme militant ne saurait se réduire à une révolte contre l‘injustice sociale infligée aux musulmans de France, à la défense d’une minorité «faible et stigmatisée».

Autrement dit, la dérive religieuse et fondamentaliste de l’islam doit être examinée pour elle-même. Monsieur Todd, on ne peut pas confondre les djihadistes en lutte contre les représentations de Mahomet en France avec de simples «opprimés» en révolte contre de faux républicains xénophobes.

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