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Ne montrer aucune pitié envers les combattants de l’État islamique voue la guerre à l’échec

Des combattants chiites irakiens lancent une roquette pour combattre les combattants de l'État islamique, aux alentours d'al-Alam, près de Tikrit, le 8 mars 2015 | REUTERS/Thaier Al-Sudani

Des combattants chiites irakiens lancent une roquette pour combattre les combattants de l'État islamique, aux alentours d'al-Alam, près de Tikrit, le 8 mars 2015 | REUTERS/Thaier Al-Sudani

Ne pas faire de prisonniers revient à s'abaisser au niveau des horreurs de l’État islamique. C'est non seulement un crime de guerre mais ce n'est pas non plus une stratégie gagnante.

En avril, le Premier ministre irakien Haider al-Abadi s’est rendu aux États-Unis pour y demander des armes et de l’argent afin de combattre l’État Islamique. Il était temps d’ailleurs; l’armée irakienne serait en train de préparer une offensive estivale contre l’EI dans la province d’Al-Anbar. Or ces batailles imminentes ne fourniront que très peu de renseignements en vue du conflit à venir à Mossoul, en Syrie et ailleurs. Ce qui est de bien mauvais augure pour Bagdad, Washington –et Téhéran.

Pourquoi? Voici un élément de réponse: bien caché dans un article récent du New York Times sur la libération de Tikrit des mains de l’EI, on trouve ce fait effrayant: les milices irakiennes combattant l’EI n’ont fait aucun prisonnier. Et ce, en dépit d’une série de batailles féroces qui se sont déroulées dans une zone urbaine densément peuplée, faisant des centaines, si ce n’est des milliers de victimes.

N’avoir fait aucun prisonnier au cours d’une grande opération militaire ne peut signifier qu’une seule chose: les milices soutenues par l’Iran ont exécuté absolument tous les combattants de l’État islamique qui se trouvaient sur leur chemin, quelles que soient les circonstances. Un porte-parole de la brigade Badr l’a d’ailleurs admis:

«Pour être honnête, partout où nous les avons capturés, nous les avons tués parce qu’ils étaient l’ennemi.»

Un autre chef de bataillon raconte que ses soldats ont capturé trois Afghans, un Algérien et une femme afghane pendant la bataille. Et, souligne-t-il, «quand on en a eu fini avec eux, on les a tués».

Crimes de guerre

Les combattants soutenus par l’Iran se sont livrés à de nombreuses exactions dans le cadre de la lutte contre l’État islamique. Human Rights Watch a récemment publié un rapport de 31 pages évoquant miliciens et combattants volontaires ayant commis des destructions à grande échelle dans et autour d’Amerli. Il s’agit de la ville où des soldats irréguliers chiites, des militaires kurdes et irakiens, des agents iraniens et l’aviation américaine ont repoussé avec succès les combattants de l’EI à l’automne 2014. En outre, des groupes chiites et des militaires irakiens ont été accusés d’avoir perpétré de nombreuses exécutions sommaires l’année dernière –notamment un meurtre particulièrement atroce dont ont récemment témoigné deux reporters de Reuters.

Il va sans dire que commettre des atrocités va à l’encontre des lois de la guerre. Naturellement, en pleine bataille, dans le feu de l’action, des actes d’une brutalité extrême peuvent se produire et l’EI a lui-même joyeusement massacré des milliers de soldats prisonniers et diffusé leur exécution sur Internet.

Mais cela ne donne pas aux forces irakiennes –pas même aux combattants irréguliers chiites qui ont livré la plupart des combats à Tikrit– toute liberté de se livrer elles aussi à des abominations. C’est non seulement un épouvantable crime de guerre mais également un moyen terrible de remporter la grande bataille pour l’intégrité de l’État irakien.

Ne pas faire de prisonniers annihile toute possibilité de collecte de renseignements: les morts ne parlent pas

Tout d’abord, cela annihile toute possibilité de collecte de renseignements. Les morts ne parlent pas, et les prisonniers faits à Tikrit pourraient fournir des renseignements précieux sur leurs camarades de l’EI en vue de batailles à venir. Pendant l’occupation de l’Irak, l’armée américaine s’était rendu compte assez vite que les renseignements les plus utiles étaient ceux fournis par les combattants capturés. Or maintenant que tout le monde a été exterminé, cette potentielle manne d’informations est tarie. Personne ne saura qui dans l’État islamique jouait le rôle d’artificier en chef, quels édifices ont été piégés dans la ville d’à côté ou qui pourrait être tenté –ou forcé– de se retourner contre les djihadistes.

Neutraliser l’esprit guerrier

Certes, on peut avancer que les membres de l’EI sont tous des fanatiques prêts à se battre jusqu’à la mort. C’est vrai, c’est le cas pour beaucoup. Le calcul fait par l’armée américaine au début de la Seconde Guerre mondiale, lorsque les GI pensaient la même chose des soldats japonais, n’était pas différent. Les soldats ou marins japonais qui tombaient de temps à autres entre les mains des militaires américains étaient traités sans la moindre pitié.

Or brutaliser des détenus s’avéra assez inefficace pour extirper des informations, jusqu’au moment où, assez tard dans le conflit, certains interrogateurs de la marine américaine se mirent à traiter les prisonniers de guerre avec un certain respect, convainquant ces soldats japonais blessés et terrifiés de fournir de précieux renseignements militaires. Les comptes rendus de prisonniers permirent alors aux États-Unis de connaître l’ordre de bataille intégral des Japonais quelques jours à peine après avoir débarqué à Saipan.

Ensuite, tuer vos ennemis n’est pas une très bonne stratégie à long terme lorsque vous essayez de gagner une guerre et pas juste une bataille. Sun Tzu disait qu’il fallait toujours laisser à ses adversaires un moyen de s’échapper, réel ou feint, pour neutraliser leur esprit guerrier. Leur refuser cette possibilité met en péril la phase suivante de la guerre. Les combattants de l’État islamique (et de nombreux sunnites) vont désormais combattre jusqu’à la mort parce qu’ils seront convaincus, à juste titre, qu’ils n’ont pas d’autre choix.

Les combattants de l’État islamique vont combattre jusqu’à la mort parce qu’ils seront convaincus, à juste titre, qu’ils n’ont pas d’autre choix

Peut-être les combattants étrangers qui se pressent pour rejoindre les rangs des djihadistes se seraient-ils fait exploser ou auraient-ils tué jusqu’au bout quoi qu’il en soit, mais leurs collègues irakiens ou syriens moins fanatiques, ceux qui ont rejoint l’EI pour des raisons pas forcément idéologiques, auraient pu y réfléchir à deux fois. Plus maintenant.

Rallier les drapeaux noirs

Enfin, c’est une chose terrible pour toute perspective d’avenir politique viable et fonctionnel en Irak. Comment savoir qui se fait tuer de cette manière? La plupart des habitants de Tikrit, ville de 250.000 âmes, sont des civils. Cela signifie-t-il que tous les hommes en âge de porter des armes étaient des supporters de l’EI? Nul ne le sait –mais tuer des combattants de l’EI, réels ou supposés, tout comme le lynchage et le pillage, provoqueront de graves blessures psychiques qui marqueront pendant des années une ville qui fera toujours partie de l’Irak.

En outre, la véritable amertume engendrée au sein de la population ne fera que raffermir les motivations sociales et politiques à l’origine de la décision de beaucoup de se rallier aux drapeaux noirs de l’État islamique. Cela ne peut en aucun cas offrir une possibilité de dénouement stable à l’Irak. Et cela ne peut pas non plus être une bonne nouvelle pour les stratèges de Téhéran, à qui ne peut échapper le danger inhérent au partage de 1.500 km de frontières avec un État défaillant.

Par conséquent, si Washington –mais peut-être surtout Téhéran– veut construire un Irak stable ne menaçant pas la région, il doit lui proposer un avenir qui ne soit pas seulement le produit d’un interminable chapelet d’atrocités. Les puissance extérieures doivent imposer des limites à leurs représentants –oui, général Soleimani, c’est bien de vous qu’il s’agit– ou tout au moins s’assurer qu’ils ne s’abaissent pas au niveau des horreurs de l’État islamique.

Faute de quoi, les prochaines années verront se déchaîner une guerre sans pitié.

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