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La France se vide. Qui s'en occupe?

Paris. REUTERS/Jacky Naegelen

Paris. REUTERS/Jacky Naegelen

C'est comme quand quelqu'un se coupe les veines: au début, c'est sans douleur, et puis il s'endort, et puis il meurt. C'est lentement que la France mourra du départ de ses forces vives.

De ce qui suit, il n'existe aucune statistique fiable, et on ne peut le comprendre que par ce qu'on entend, partout, où qu'on soit et à qui qu'on parle.

La France peut encore croire qu'elle est un formidable lieu d'attraction pour le monde; elle attire en effet le plus grand nombre de touristes; et toute l'industrie mondiale du cinéma est à Cannes cette semaine. Mais ces gens-là ne font que passer, dans le plus beau pays du monde. La réalité est tout autre; la France se vide.

Les plus riches Français quittent le pays, de plus en plus nombreux, attirés, selon la nature de leur fortune, par Genève, Londres, Bruxelles, Hong Kong, ou même Milan dans certains cas.

Les retraités trouvent de bonnes raisons de vivre au Maroc, où le coût de la vie est très bas, ou au Portugal, où ils ne paient pas d'impôt sur le revenu pendant dix ans, s'ils y séjournent au moins la moitié de l'année, ou ailleurs encore.

Nos jeunes chercheurs se précipitent dans les laboratoires étrangers, d'abord provisoirement, puis définitivement, pour les meilleurs, préférant travailler là où on leur fournit les moyens de leur recherche plutôt que là où on ne leur fait miroiter qu'un emploi à vie, sans moyen de travail. Il en va de même pour les meilleurs professeurs, les meilleurs musiciens, les meilleurs artistes.

Et il ne faut pas nous vanter de mérites illusoires: par exemple, s'il y a 7 Français parmi les 25 meilleurs jeunes économistes mondiaux désignés par le FMI, un seul travaille en France; et c'est vrai dans de très nombreux autres domaines.

Les directions financières des grandes entreprises ont toutes les bonnes raisons de s'installer à Londres, où se trouve l'essentiel des acteurs des marchés financiers, avec qui elles travaillent. Avec elles, partent les banques et tous les prestataires financiers; et, en conséquence, tout naturellement, tous les entrepreneurs français, en particulier les plus jeunes, s'y installent, parce qu'ils y trouvent tout ce qu'ils ne trouvent pas à Paris: le financement, l'audace, la rapidité de décision, la proximité de tous les partenaires et les incitations fiscales. Londres est ainsi devenue, en silence, dans le non-dit, le premier centre financier et entrepreneurial français.

La France doit se réveiller d'urgence. Elle doit devenir accueillante pour tous ceux qui veulent contribuer sérieusement à son avenir

 

Plus même: pour des raisons fiscales, les autres membres des comités de direction de ces grandes entreprises quittent aussi la France, pour s'installer à Londres, ou à Boston, ou à Hong Kong; et bientôt, les réunions des comités de direction de ces entreprises n'auront plus jamais lieu en France. Et comme le pays où se réunit son comité de direction est le dernier pays où une entreprise licencie, les licenciements vont s'accélérer en France, même pour les entreprises qu'on croit encore françaises.

Le départ des Français est une des principales menaces sur l'emploi dans l'avenir. On peut encore croire que tous ces Français à l'étranger sont utiles à l'économie française, et c'est vrai pour beaucoup d'entre eux; mais ils ne pourront bientôt plus aider personne: il n'y aura plus d'entreprise à aider.

Parallèlement, on ne fait rien pour attirer les étrangers; on se plaint quand une entreprise étrangère s'intéresse à une entreprise française, on accueille mal non seulement les réfugiés mais aussi les étudiants et les chercheurs étrangers. Et les touristes s'empressent de traverser notre pays pour aller plus au sud. Qui ne voit que Paris s'endort?

De cela, personne ne parle, personne même ne veut l'admettre; parce que ce n'est qu'avec retard qu'on en sentira les effets. Comme quand quelqu'un se coupe les veines: au début, c'est sans douleur, et puis il s'endort, et puis il meurt. C'est lentement que la France mourra du départ de ses forces vives.

Elle doit se réveiller d'urgence. Elle doit devenir accueillante, de toutes les façons possibles, pour tous ceux qui veulent contribuer sérieusement à son avenir. Elle doit s'attaquer sérieusement à ses rentes, et à tout ce qui y empêche les jeunes de créer et d'avoir le bénéfice de leur travail. Il y faudra pour cela favoriser, sans complexe, la richesse créée au détriment de la richesse héritée.

Cela devrait constituer l'un des principaux débats des prochaines élections présidentielles. Il doit commencer dès aujourd'hui.

Cette chronique est initialement parue dans L'Express.

 

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