Monde

Iran: la résistance nargue sans cesse Ahmadinejad

Paul Chami, mis à jour le 14.09.2009 à 7 h 00

L'affrontement entre adversaires et partisans du président iranien est une guerre sans merci à l'intérieur du système ou l'ingéniosité s'oppose à la brutalité.

Mehdi Karoubi, candidat réformateur à l'élection présidentielle iranienne du 12 juin, a vu, mardi 8 septembre, son bureau fermé par des forces armées. Cette fermeture, sur ordre du procureur de Téhéran, est un geste de plus dans la tentative de verrouillage de toute liberté d'expression depuis la réélection contestée du président Mahmoud Ahmadinejad. Elle témoigne aussi de la nervosité des fidèles du Président iranien face à une fin d'été qui promet d'être particulièrement chaude. Le calendrier de l'opposition iranienne semble en effet bien rempli et l'ingéniosité dont ont déjà fait preuve les partisans des réformateurs dans les formes de la mobilisation collective promet quelques sueurs froides au nouveau gouvernement de la République islamique.

Déjà le 17 août, le quotidien réformateur E'temad-e melli (litt. la confiance nationale) avait été suspendu pour publication d'un article dans lequel Mehdi Karoubi dénonçait les viols et les tortures pratiqués sur les opposants arrêtés en masse après les grandes manifestations post-électorales. Cet hojjatoleslam, disciple de l'ayatollah Khomeyni, n'avait pas hésité à condamner les exactions commises en prison par les hommes du Président. C'est qu'en Iran aujourd'hui, la contestation se niche aussi à l'intérieur du système.

Les figures politiques d'opposition ne sont pas des outsiders: Mehdi Karoubi a été un des fondateurs de la Société des clercs militants (parti réformateur crée en 1988), puis porte-parole du Parlement iranien entre 1989 et 1992; Mir Hossein Moussavi, adversaire redouté d'Ahmadinejad lors des dernières présidentielles, a été Premier ministre de la République islamique entre 1980 et 1989; Ali Akbar Hashemi Rafsandjani a été président du Parlement de 1980 à 1989, puis Président de la République entre 1989 et 1997; citons encore Mohamad Khatami, ministre de la Culture et de l'Orientation islamique entre 1982 et 1992, puis Président de la République entre 1997 et 2005.

Les manifestants qui ont réclamé que leur vote ne soit pas confisqué n'ont pas tant été des opposants à la République islamique que des partisans d'un système plus démocratique pouvant s'incarner dans des grandes figures, fussent-elles issues du régime. La répression fut à la hauteur de l'élan démocratique. A coup de câbles électriques, montés sur des motos, les bassiji (milices islamistes favorables à Ahmadinejad) tentèrent d'enrayer le flot des contestataires qui s'étaient emparés pendant près de deux mois de la cité, manifestant à heure fixe dans les grandes artères de la ville. Mais la contestation démocratique a aussi occupé d'autres espaces urbains, beaucoup moins contrôlables.

Ainsi, pendant les longues soirées d'été, au troisième top de l'ouverture du JT de 21 heures, des millions d'Iraniens branchaient sèche-cheveux, machines à laver et mixeur de cuisine pour faire sauter le réseau électrique, plonger Téhéran dans l'obscurité et surtout couper la chique à la très officielle télévision nationale iranienne (IRIB), aux ordres du guide Ali Khamenei et qui diffuse fidèlement les discours du président discrédité.

Une heure plus tard, à 22 heures précises, les voix de la réforme font chaque soir résonner la ville. Sur les toits, des milliers d'Iraniens lancent le traditionnel «allah ou akbar» (Dieu est grand), comme signal d'un «appel à la prière démocratique». Et cette onde sonore se déploie aujourd'hui encore dans l'immense capitale. Enfermés dans la sinistre prison d'Evin, construite sur les flancs de la montagne au Nord de Téhéran, les prisonniers politiques, coupés de tout lien avec l'extérieur, peuvent ainsi se rassurer. Ils savent que la contestation vibre encore.

Ces ingénieurs d'un son et lumière citoyen continuent ainsi la lutte politique par d'autres moyens. De l'utilisation de Twitter pendant les grandes manifestations du début de l'été, au recours à la couleur verte (emblème du candidat réformateur Mir Hossein Moussavi mais aussi couleur de l'Islam et des descendants du Prophète), en passant par l'appel à la prière poussé comme un cri de ralliement et lancé comme un pied de nez au pouvoir en place, ou par la commémoration répétitive des deuils, conformément au calendrier chi'ite, les Iraniens savent jouer sur toute la gamme des modalités de la contestation.

Dans l'art de manier le symbole et le slogan, ils montrent combien ils refusent de laisser le monopole de l'islam et de la tradition aux conservateurs, et attestent qu'ils sont, comme leurs pères en 1979, experts dans le recours à des modes d'actions difficiles à censurer, réprimander et contrôler. Certes, les grandes manifestations qui occupaient la ville sont pour l'instant suspendues. Mais elles pourraient bien reprendre demain. La fin septembre s'annonce déjà comme un rodéo pour les partisans du président iranien.

A la mi septembre, quand il ira à New York plaider sa cause devant l'Assemblée Générale des Nations Unies sur le très épineux dossier du nucléaire, Mahmoud Ahmadinejad devra sans doute faire face non pas aux manifestants de Téhéran, mais à une marée humaine, si on en croit les sites d'Iraniens vivant sur le continent nord américain et qui se sont donnés rendez-vous pour accueillir le président iranien.

Le 18 septembre, sera la journée dédiée à la ville sainte de Qods (Jérusalem) et dont risquent de s'emparer les réformateurs pour montrer à nouveau, dans la rue, que la contestation n'est pas morte. Ces derniers pourront sans doute continuer le lendemain, le 19 septembre, qui devrait marquer la fin du ramadan, pour provoquer d'autres manifestations politiques sous couvert de tradition religieuse. Puis, en ce début d'automne, l'Université, foyer traditionnel de la contestation politique, devrait rouvrir ses portes. Et ce ne sont sans doute pas les mesures prises à l'égard des étudiants contestataires (suppression des cartes d'étudiants, marquages des manifestants, bastonnade dans les chambres universitaires, emprisonnement...), ou la saugrenue volonté d'islamiser les programmes des Facultés en sciences sociales, qui devraient faire taire le monde estudiantin.

La répression a été dure, mais la mobilisation semble pleine de ressource. Seule l'aide providentielle du H1 N1 pourrait peut-être venir au secours d'un président contesté.

Paul Chami

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Image de Une:  Une manifestation contre Mahmoud Ahmadinekad à Téhéran  Reuters

Paul Chami
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