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Le déclin de la scientologie à l'ère d'Internet

Manifestation contre l’Église de scientologie le 10 février 2008 à Manchester (Grande-Bretagne) | Mark Crossfield via Flickr CC License by

Manifestation contre l’Église de scientologie le 10 février 2008 à Manchester (Grande-Bretagne) | Mark Crossfield via Flickr CC License by

Contrairement aux anciens, qui ouvrent des blogs dénonçant les dérives de l’Église, la scientologie semble complètement dépassée par l’univers numérique et les réseaux sociaux.

Aux États-Unis, le documentaire Going Clear: Scientology and the Prison of Belief, qui donne la parole à de nombreux anciens scientologues décrivant les abus subis au sein de l'Église, est un énorme succès. Deux semaines après sa diffusion le 29 mars, 5,5 millions de téléspectateurs l'avaient déjà vu –ce qui en fait le documentaire le plus populaire de la chaîne HBO après celui sur Beyoncé.

On y apprend que la scientologie –quoiqu'encore très riche– est en pleine crise de recrutement. Contrairement à ce que dit la hiérarchie de l’Église, qui parle de plus de 8 millions de membres et d’une expansion record ces dernières années, il y a environ 50.000 scientologues dans le monde entier, signale le journaliste Lawrence Wright, l'auteur du livre sur lequel est basé le film.

Ces chiffres sont confirmés par plusieurs sources. Aux États-Unis en 2008, un recensement des appartenances religieuses a établi que 25.000 personnes se déclaraient scientologues, soit moins que les Rastafariens. Tous les scientologues doivent normalement être inscrits sur la base de données de l’International Association of Scientologists, et ils ne sont environ que 20.000 à y être enregistrés. 

«Ils n’ont jamais été dans une aussi mauvaise position, à la fois à cause d’une crise interne et de toute la publicité autour du documentaire», résume Tony Ortega, un journaliste qui tient un blog très documenté sur la scientologie.

Brutalité

Le successeur de L. Ron Hubbard à la tête de l’organisation, David Miscavige, est connu pour son autoritarisme et sa brutalité (ainsi que pour ses galas dignes d'un dictateur). En 2003, il a fait emprisonner tous les hauts gradés de l’organisation dans une sorte de camp de rééducation installé dans des mobile homes en Californie. L’endroit s’appelle tout simplement «The Hole» (le Trou) et les leaders scientologues y étaient maltraités et forcés de confesser leurs «crimes» contre Miscavige. Une des punitions consistait à nettoyer les toilettes avec sa langue (le nettoyage de WC humiliant est un châtiment populaire chez les scientologues: certains anciens disent avoir récuré les toilettes avec des brosses à dent).

Marty Rathbun, l’ancien «inspecteur genéral de l'éthique», et Mike Rinder, l’ancien porte-parole de la scientologie, ont tous les deux été emprisonnés dans le «Trou». Ils ont quitté la secte peu après cette expérience et, comme beaucoup d'autres anciens, ils ont créé des blogs. 

Message noyé sous une avalanche de blogs, sites et forums de discussion gérés par des ex-scientologues

«Le blog de Marty Rathbun, l'ancien numéro deux, a été crucial car il s'agissait d'une menace venant de l'interieur de l'Église... Il a commencé à critiquer le leadership de l'organisation alors qu'il se considérait encore comme scientologue», explique Tony Ortega.

Sa femme et lui sont depuis harcelés par des scientologues qui les filment, les insultent et les suivent quand ils sortent de leur maison (ces hommes de main portent des T-shirts avec des écureuils car, dans l'univers scientologue, l'écureuil représente les «traîtres» qui utilisent les idées scientologues en dehors des structures officielles).

 

Com’ ridicule

Quant à Mike Rinder, voici ce qu’il écrivait récemment sur son blog:

«Le plus gros problème de la scientologie, c'est cette statistique qu'ils utilisent pour lever des fonds. Chaque seconde, huit nouveaux internautes vont sur le Web pour la première fois. Je ne sais pas si le chiffre est exact... mais, en tous cas, aucun de ces internautes ne trouvera les sites officiels de la scientologie sans ÉGALEMENT trouver la vérité sur la scientologie, qui est beaucoup plus répandue.»

Malgré tous les sites sponsorisés par l'organisation sur Google, le message de la secte est en effet noyé sous une avalanche de blogs, sites et forums de discussion gérés par des ex-scientologues. Et, contrairement aux critiques de la secte, très efficaces sur le Web, la scientologie semble complètement dépassée par l’univers numérique et les réseaux sociaux. Son directeur, David Miscavige, n'accorde plus d'interviews aux médias depuis 1998 et son compte Twitter officiel est beaucoup moins populaire que sa version parodique.

Stratégie de communication sur le Web rapidement devenue la risée d’Internet

Pour tenter de minimiser l’impact négatif du documentaire Going Clear, les scientologues ont acheté des tweets sponsorisés et créé des sites internet afin de critiquer tout individu associé au film. Leur stratégie de communication sur le Web est rapidement devenue la risée d’Internet. Une photo de l’ancien porte-parole de la scientologie, Mike Rinder, en train de dormir (avec une photo d’un paresseux à côté) est censée suffir pour le discréditer.

 

«L’individu Mike Rinder a perfectionné l’art de tomber de sommeil et de la paresse.»

Les autres tweets, peu subtils, se contentent de dire que le film est ennuyeux, un «argumentaire» qui ne fait que souligner les difficultés de la secte.

 

«Going Clear d’Alex Gibney est ennuyeux. Zzzzzzzzz...»

Quant aux vidéos qui critiquent le documentaire, elles font très amateur. Par exemple, la famille de Mike Rinder défile devant la caméra pour dire à quel point c’est une personne horrible. Son frère nous raconte que, déjà tout petit, il n’avait pas beaucoup d’amis... Or toute personne qui a vu le film sait que les proches sont obligés de se «déconnecter» de ceux qui ont quitté l’Église.

Mythe grotesque

Le compte Twitter et la chaîne YouTube (presque 20.000 abonnés) de la scientologie ne sont pas très populaires, en partie parce que la hiérarchie décourage fortement les recherches internet. Dans les années 1990, ils avaient même mis en place un filtre pour «protéger» les membres de tout contenu critique. Le journaliste Tony Ortega a récemment obtenu un enregistrement audio d’un scientologue qui accuse une fidèle, d’être une «personne suppressive» (ce qui implique son expulsion) en partie parce qu'elle a échangé des emails avec un ex-scientologue et commenté sous des posts Facebook d’autres anciens (un membre l’avait dénoncée, une pratique commune dans la secte).

Alors qu’Internet est un lieu de diffusion et de partage de l’information, la scientologie est entièrement fondée sur la rétention d’information. Par exemple, la scientologie empêche ses adeptes d’avoir d'emblée accès aux textes fondateurs de la religion, comme si un chrétien n’avait pas tout de suite le droit de lire la Bible.

«Il faut être scientologue pendant sept à huit ans et avoir payé environ 100.000 dollars pour finalement apprendre l’histoire de Xenu», explique Tony Ortega dans le film Going Clear.

Lutter contre la surpopulation en congelant des extraterrestres et en les déposant dans des volcans

Or ce mythe fondateur de la scientologie n’est pas très présentable: l’idée est que la grande majorité de nos problèmes sont causés par des âmes d’extraterrestres (les thétans) qui ont envahi nos corps, parce que le dictateur intergalactique Xenu a décidé il y a 75 millions d’années de lutter contre la surpopulation en congelant ces extraterrestres et en les déposant dans des volcans (l’histoire a été résumée dans un épisode de South Park).

Paul Haggis, le scénariste d’Hollywood qui a été scientologue pendant plus de trente ans, explique que, quand il a atteint le niveau Thétan Opérant 3 et qu’on lui a donné dans une mallette ces documents sur Xenu, considérés comme top secret, il a été surpris de lire cette légende un peu stupide. Il a même pensé qu’il s’agissait d’un test pour voir s’il était fou.

C’est pour protéger cette histoire de Xenu que la scientologie a sérieusement commencé à s’énerver contre plusieurs sites internet dans les années 1990. En 1994, un ancien de la scientologie a en effet commencer à poster des documents sur la légende de Xenu, normalement réservée aux personnes ayant déjà atteint le statut de «clarté» («clear»). L’Église a crié à la violation des droits d’auteur et des marques déposées. Il y a eu des descentes de police aux domiciles de plusieurs internautes, plusieurs procès et la fermeture de sites web. Mais en quelques mois, ces documents secrets soi-disant dangereux pour les non-initiés étaient disponibles un peu partout en ligne. Un webmaster norvégien a créé un site encyclopédique d’information sur la scientologie, où il a posté plusieurs retranscriptions des niveaux Thétan Opérant, et la totalité est aussi disponible sur le site Wikileaks.

Le premier  cours pour les scientologues qui ont atteint le niveau «clair» (OT I) commence ainsi:

«Promenez-vous et comptez les corps que vous voyez jusqu’à ce que vous ayez une cognition.»

Sauvée par une exemption fiscale

L’autre bras de fer majeur entre la scientologie et Internet a eu lieu lorsque la vidéo d'une interview de Tom Cruise s’est retrouvée sur YouTube. On le voit parler des superpouvoirs des scientologues («quand un scientologue voit un accident de voiture, […] il sait qu’il est le seul qui peut vraiment aider») et rire comme un fou. 

 

La hiérarchie de l’Église a immédiatement rétorqué que la diffusion de la vidéo etait une violation de ses droits d’auteur. En réponse à cette tentative de censure, le réseau Anonymous est parti en guerre contre la scientologie, à coup de Google bombing et de manifestations. La vidéo de Tom Cruise a été vue plus de 10 millions de fois et a donné lieu à une parodie assez réussie.

2.400

Le nombre de procès fait par l’Église de scientologie à l’IRS pour obtenir le statut de religion

Partout dans le monde, la scientologie a perdu plusieurs procès (notamment en 2013 en France pour escroquerie en bande organisée) mais, aux États-Unis, la secte bénéficie de protections juridiques particulières car, en 1993, elle a obtenu le statut de religion auprès de l'Internal Revenue Service (le service des impôts). Cela signifie que la scientologie ne paye pas d’impôts et que sa hiérarchie est protégée de la plupart des actions juridiques par une clause spécifique. Contrairement aux autres religions, la scientologie a obtenu ce statut en menaçant l'IRS: dans les années 1990, les scientologues ont fait 2.400 procès à cette agence fédérale et  le directeur de l'IRS a cédé. Sans ce statut, la scientologie aurait dû payer un milliard de dollars en impôts depuis le début de sa création.

Après la diffusion du film Going Clear, la question de l'exemption fiscale a été remise sur le tapis, même si, à part l'initiative d'un sénateur de l'Oregon, la volonté politique semble limitée.

«La scientologie n'a pas d'avenir si elle ne change pas», expliquait Lawrence Wright à Slate.com. Selon lui, elle peut être forcée de changer si l'IRS rééxamine son statut fiscal et si les célébrités comme Tom Cruise et John Travolta commencent à demander que l'Église se réforme au lieu de constamment défendre son leadership. Mais le film montre que ces deux stars sont en quelque sorte captives de la scientologie, car la hiérarchie détient à leur sujet des cartons entiers de documents sur les détails les plus intimes de leur vie. 

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