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Élections au Royaume-Uni: ce qui se joue pour le système politique britannique

Les résultats projetés dans le centre de Londres, le 7 mai 2015. REUTERS/Eddie Keogh

Les résultats projetés dans le centre de Londres, le 7 mai 2015. REUTERS/Eddie Keogh

Le scrutin du 8 mai confirme plusieurs tendances lourdes de la vie électorale britannique, dont la fin déjà ancienne du bipartisme. La fragmentation politique du pays est aussi territoriale. Le principal parti d'opposition, le Labour, se retrouve sans leader ni stratégie évidente. Une mauvaise nouvelle de plus pour le centre-gauche européen.

Les résultats des élections législatives au Royaume-Uni ont créé la surprise, en permettant aux conservateurs de remporter non seulement une victoire, mais une majorité à eux seuls à la Chambre des communes. L’ampleur de la défaite travailliste et la vague nationaliste en Ecosse font partie des autres faits marquants de cette élection, qui ne s’inscrit pas moins dans certaines tendances lourdes de la vie électorale britannique.

Participation modeste et fragmentation politique

C’est ce que l’on peut observer d’abord sur le plan de la participation. Son niveau (66,1% des inscrits) n’a été supérieur que d’un point à celui enregistré en 2010, alors même que l’issue de la compétition électorale semblait très incertaine. Si c’est la troisième fois consécutive que la participation augmente depuis le point bas historique de 2001, elle reste à un étiage modeste, nettement en-dessous de la barre des 70%, au-dessus de laquelle se situaient tous les niveaux de participation entre 1922 et 1997. La fin des années 1990 apparaît de plus en plus comme une transition vers une ère de moindre capacité mobilisatrice des acteurs du système partisan britannique. 

La fin du bipartisme au Royaume-Uni était quant à elle déjà actée, et se voit confirmée. Ce type de système suppose une alternance régulière entre deux formations rivales, qui souhaitent et parviennent à gouverner seules (et donc à sécuriser une majorité absolue).

En 2010, la première coalition en temps de paix depuis le second après-guerre, nouée entre les conservateurs de Cameron et les lib-dems de Nick Clegg, témoignait de l’obsolescence d’un modèle en fait déréglé depuis fort longtemps.

En effet, dès février 1974, une élection «déviante» avait été marquée par la forte progression électorale des libéraux et l’absence d’une majorité nette à la chambre des députés. Par la suite et surtout, les périodes 1979-1997 (gouvernements conservateurs) et 1997-2010 (gouvernements travaillistes) ont été caractérisées par une faible intensité de la compétition électorale. Les écarts en voix ou en sièges entre les deux principaux partis ont été régulièrement bien plus élevés que durant les trois décennies antérieures, de sorte que les conservateurs puis les travaillistes sont apparus structurellement dominants par rapport à leur adversaire principal.

En outre, le système partisan a continué de se fragmenter dans l’arène électorale durant ces deux périodes, sans que cela ne se traduise véritablement dans l’arène parlementaire. On touche ici du doigt l’effet protecteur pour le Labour et les Tories du mode de scrutin dit «first past the post», où  le candidat arrivé en tête au premier tour emporte la circonscription. La dis-proportionnalité entre le vote des Britanniques et la composition de la Chambre des communes a ainsi eu tendance à augmenter.

L’élection de 2015, bien qu’elle ait permis aux conservateurs d’obtenir une (courte) majorité, confirme la fragmentation du champ partisan. Tandis que les lib-dems se sont effondrés (réalisant leur pire performance depuis 1970), les autres partis ont doublé leur part en comparaison de 2010, l’essentiel de cette progression étant nourrie par la droite radicale du UKIP (+9,6 points), les nationalistes écossais du SNP (+3,1 points) et les Verts britanniques (+2,8 points). Les scores additionnés des deux protagonistes du bipartisme d’après-guerre restent sous la barre des 70%, pour la troisième fois consécutive depuis les années 2000. Celle des 80% n’a plus été atteinte depuis 1979, et celle des 90% depuis 1959.

Cette élection est encore une fois l’occasion d’observer les effets du mode de scrutin, qui apparaissent caricaturaux dans le cas du contraste entre les résultats du UKIP (qui réunit 12,6% des suffrages mais ne recueille qu’un seul siège) et ceux du SNP (qui réunit 4,8% des suffrages, tous concentrés dans les circonscriptions d’Ecosse et lui permettant d’obtenir 56 sièges). Non seulement les autres partis que le Labour et les Tories ne sont pas aussi représentés que l’exigerait leur part réelle des suffrages, mais cette dis-proportionnalité les frappe aussi entre eux.

Echec du centre-gauche et fragmentation territoriale

Enfin, si les conservateurs sont parvenus à obtenir une majorité, il n’a jamais semblé crédible durant la campagne que les travaillistes puissent réaliser une telle performance. La perte de 25 sièges, malgré une légère progression en voix, atteste de la rétractation territoriale du Labour. L’exemple le plus spectaculaire restera sans nul doute sa quasi-disparition d’Ecosse, où il n’a sauvé qu’une seule des 41 circonscriptions qu’il contrôlait. Des anciens ministres, mais aussi le leader du Labour écossais lui-même ont été désavoués dans les urnes. L’implantation travailliste se résume désormais aux aires métropolitaines et à ses bastions du Nord et du pays de Galles.

Cela pose la question du diagnostic sur la défaite subie et de la stratégie à suivre par le leader qui remplacera Ed Miliband. Comme lors des défaites des années 1980 (hors 2010, c’est jusque-là qu’il faut remonter pour trouver des scores aussi médiocres en part des suffrages et en sièges), la première des batailles concernera en effet l’interprétation de l’échec travailliste. Ainsi que l’explique l’éditorialiste Rafel Behr, chacune des tendances du parti pourra mobiliser les résultats pour appuyer son argumentation. L’aile gauche mettra en avant la perte des sièges écossais face à un parti clairement «anti-austérité», tandis que les nostalgiques du blairisme souligneront l’absence de gains dans l’Angleterre des classes moyennes pour déplorer une image d’incompétence économique.

Dans tous les cas, il apparaît que le dépassement de l’opposition entre Old et New Labour qu'Ed Miliband croyait avoir réalisé, s’est révélé vague et peu attractif. Les élections locales tenues pendant la législature 2010-2015 constituaient d’ailleurs un indicateur qui s’est révélé plus solide que les sondages. Transposés nationalement, rarement les résultats de scrutins intermédiaires n’avaient montré une si faible avance du principal parti d’opposition. Au passage, ils montraient aussi à quel point les lib-dems subissaient bien plus que les conservateurs la sanction du bilan de la coalition.

La dénationalisation du travaillisme s’inscrit dans une polarisation territoriale des comportements politiques qui est assez frappante (voir la carte interactive du Guardian). La dirigeante du SNP a affirmé qu’un nouveau référendum sur l’indépendance ne pourrait découler que des élections pour le Parlement écossais. Le scrutin du 8 mai donne cependant des arguments aux nationalistes locaux, attachés à la résurrection du projet social-démocrate et à l’intégration européenne. Même s’ils avaient conservé leurs sièges en Ecosse, les travaillistes auraient en effet échoué à battre les conservateurs, dont la politique d’austérité est violemment rejetée par la population écossaise. De plus, David Cameron a promis d’organiser un référendum sur l’appartenance à l’UE. S’il se soldait par un «oui» en Ecosse et un «non» dans le reste du royaume, ce serait une motivation supplémentaire pour l’indépendance.

A la décomposition communautaire, pourrait donc s’ajouter la décomposition d’un Royaume-Uni dont les partis dominants ont sans doute modifié trop peu et trop tard l’architecture territoriale. Le Labour peut se mordre les doigts d’avoir fait une campagne contre l’indépendance écossaise quasi-commune avec les Conservateurs, dont la majorité absolue découle de sa domination électorale dans la seule nation anglaise, et en particulier au sud de cette dernière. Les travaillistes doivent maintenant faire la preuve de leur capacité à étendre à nouveau leur influence territoriale, ou s’engager pour des réformes institutionnelles et dans des alliances rendant crédible un retour au pouvoir.

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