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Vice-président de la République, le poste qui n'existe pas en France mais dont on parle quand même

égolène Royal signe un accord sur l'environnement avec l'Ukraine en présence de François Hollande, en avril 2015. REUTERS/Ian Langsdon.

égolène Royal signe un accord sur l'environnement avec l'Ukraine en présence de François Hollande, en avril 2015. REUTERS/Ian Langsdon.

Pour L'Obs, Ségolène Royal est la vice-présidente de la république. Un poste inexistant occupé avant elle par Manuel Valls... et beaucoup d'autres encore.

A en croire la une de L’Obs, Ségolène Royal serait, en plus d'être «la dernière arme anti-Le Pen du gouvernement», la vice-présidente de la République. Quelle promotion pour la ministre de l’Ecologie, ancienne candidate malheureuse à la présidentielle de 2007 puis laissée pour compte de la gauche triomphante en 2012! Il semble que cette vice-présidence fictive lui soit accordée pour le lien qu’elle a su renouer avec le président de la République, avec qui elle s’entretient régulièrement en tête à tête.

Ce n’est pas tout. Selon la sénatrice socialiste Frédérique Espagnac, leur complémentarité politique a beaucoup à apporter au sommet de l’Etat: «Ils sont totalement complémentaires, l’un a les qualités que l’autre n’a pas. Si on les fusionnait, ils formeraient un animal politique presque parfait…», confie-t-elle, rêveuse, à l’hebdomadaire.


Oui mais voilà, en 2012, c’était Manuel Valls le vice-président, selon le même magazine. Cet honneur qui ne coûte pas cher n’a pas nui au ministre de l’Intérieur, devenu depuis Premier ministre. Mais celui-ci lui a alors échu pour de toutes autres raisons que celles qui poussent aujourd’hui Ségolène Royal à ce poste. Pour celui qu'on appelait encore le Nouvel Observateur, ce n’était alors pas sa complicité avec Hollande qui faisait de lui le vrai numéro 2 de l'Etat mais, au contraire, sa capacité à se distinguer du couple Elysée-Matignon: en 2012, Manuel Valls incarnait le premier flic de France tape-dur, le régalien qui gagne.

Une invention qui vient de loin

En remontant encore le courant, on se rend compte que la même expression avait déjà été employée dix ans plus tôt par le même titre. Encore? Oui, mais cette fois-ci, le magazine ne faisait que reprendre une déclaration de Arnaud Montebourg, alors député de Saône-et-Loire, qui estimait en 2002 qu’Alain Juppé, alors président de l’UMP, «se comportait en vice-président». Selon le parlementaire socialiste, Juppé «recasait» ses amis à la tête de services du ministère des Finances et du Budget.

En 1984, un gros titre s’étale en tête d’une page du... Nouvel Observateur: «Monsieur vice-président». Comme quoi, les racines du phénomène sont profondes. Sous les imposantes capitales noires, on trouve la photo de l’heureux élu (si on peut dire): Roland Dumas. Le futur président du Conseil constitutionnel est alors ministre des Affaires européennes du gouvernement Fabius après l’avoir été du dernier gouvernement Mauroy. Il cumule surtout les passages télé à tout propos et est de tous les voyages officiels. Visiblement, ça lui réussit. L’hebdomadaire développe:

«Maggie Thatcher ne jure plus que par lui. Helmut Kohl l'adore et, pendant les sommets européens, lui raconte des blagues qu'il traduit au président. Kadhafi le respecte. L'Afrique le considère comme un ami. Hassan II l'invite à la chasse. Le monde arabe en a fait son interlocuteur privilégié en France. Jusqu'à Israël, plus que méfiant, qu'il a conquis voici deux mois au pas de charge.»

Un des visages de la France, ou peu s’en faut, donc. A tel point que le personnel de l’Elysée le surnomme donc le «vice-président». «Ah bon?», s'étonne un Roland Dumas sûrement candide.

La plupart des présidents ont eu leur vice

Mais si France-Observateur, le Nouvel Observateur puis leur ultime avatar, L’Obs, ont été de grands faiseurs de vice-rois, ils ne sont pas les seuls à voir des vice-présidents partout. Cette fonction fantôme, qu’on imagine vaguement calquée sur la version américaine, est l’objet du désir de certains parlementaires et, depuis longtemps, une marotte médiatique. Une façon comme une autre de reconnaître la montée en puissance dans les cercles du pouvoir d’un personnage politique auquel on prête de grandes ambitions.

Nicolas Sarkozy, qualifié parfois d’«hyperprésident», ne dédaignait pas partager ses attributions avec son secrétaire général de l’époque, Claude Guéant. Négociations de contrats, rencontres internationales au Moyen-Orient ou en Afrique où, selon cet article du Monde, il était reçu avec plus d’égards que Bernard Kouchner, pourtant ministre des Affaires étrangères... De son propre aveu, Claude Guéant tournait à seize réunions par jour. Un emploi du temps de ministre pour le secrétaire général de l’Elysée? Non, de «vice-président», donc.

C’est l’exposition inédite de Claude Guéant aux côtés de son patron qui l'a placé sur la liste des vices-présidents. Jusqu’ici, le secrétariat général de la présidence demeurait une position plus discrète. Mais des personnages encore plus obscurs ont pu se retrouver bombardés «vice-président» par les journalistes. Roger-Patrice Pelat est de ceux-là. Ancien compagnon d'infortune de Mitterrand dans un stalag allemand pendant la guerre, il choisit ensuite le monde des affaires, sans perdre de vue celui qui devient président en 1981. Sa proximité avec le chef de l’Etat se confirme tellement que Jean Montaldo, dans son brûlot Mitterrand et les 40 voleurs, affirme qu'il est l'objet de ce surnom. Roger-Patrice Pelat meurt en 1989 au moment où son nom est cité dans l’affaire Pechiney, qui éclabousse alors le pouvoir.

Ainsi donc, Valls et Royal auraient été les vice-présidents de Hollande, Guéant celui de Sarkozy, Juppé celui de Chirac, Dumas et Pelat ceux de Mitterrand... (et on en oublie sûrement). Quand Napoléon nomma Talleyrand vice-Grand-Chancelier, Joseph Fouché observa que c'était «le seul vice qui lui manquait»: ce qui est sûr, c’est que la presse n’a jamais manqué de «vice-présidents».

Double intérim

C’est à peu près acquis à présent, Edouard Balladur ne sera jamais Président de la République. Mais il le fut presque, tutoyant les sommets dans les sondages avant 1995 et la victoire finale de son rival, Jacques Chirac. En revanche, il fit deux fois fonction de «vice-président» dans un contexte particulier, celui de la collaboration avec un président affaibli par la maladie, de l’avis de Denis Demonpion et Laurent Léger, auteurs du livre Le dernier tabou. Révélations sur la santé des présidents.

D’abord, à la fin du mandat de Georges Pompidou, qui meurt en 1974 d’une septicémie. Celui qui est alors secrétaire général de l’Elysée supplée le chef de l’Etat dans certaines occasions. Puis en 1994 quand, Premier ministre de la seconde cohabitation mitterrandienne, il assure, avec le président algérien, la gestion de la crise suscitée par la prise d’otages de l’Airbus , au moment où le chef de l'Etat en est physiquement incapable. «Mitterrand est complètement absent des radars à ce moment-là», expliquait au moment de la sortie du livre Denis Demonpion sur Europe 1. Les auteurs concluent sur le cas Balladur: «Sans en avoir le titre ni avoir été élu pour le poste, il a fait office de vice-président.»

Mais finalement, si on devait ne conserver qu’un vrai-faux vice-président, on devrait choisir une personnalité politique qui n’a pas connu la joie de récolter ce sobriquet. Pourtant, il est le seul à avoir officiellement repris au pied levé la présidence de la République sans passer par une élection, vivant une expérience proche de celle d'un vice-président des Etats-Unis. Il s'agit d'Alain Poher.

En 1969, désavoué par le résultat du référendum sur la régionalisation et la participation, De Gaulle claque la porte de l’Elysée. La Constitution est très claire, c’est au deuxième personnage de l’Etat d’assumer provisoirement les destinées du pays, c’est-à-dire au président du Sénat Alain Poher. Comme la foudre frappe parfois deux fois au même endroit, cette circonstance inattendue se reproduit plus tard, toujours avec Alain Poher, quand Georges Pompidou s'éteint le 2 avril 1974. Seule différence, de taille, avec la vice-présidence américaine: à chaque fois, Poher n'a pas eu le plaisir de finir le mandat de son prédécesseur, mais n'a assuré qu'un intérim de quelques semaines.

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