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Le petit bonhomme en hausse

Stylist

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Gueule d’éphèbe à peine pubère, taille réduite et poil inexistant: pourquoi les nouvelles égéries de la mode masculine ont l’air de sortir de la cour de récré?

Printemps-été 2014: les hommes qui défilent pour la Maison Martin Margiela ont le regard droit, la barbe drue et les muscles durs. Les plus virils d’entre eux grisonnent carrément, histoire de nous signifier que ce n’est pas aux vieux ours qu’on apprend à tirer la gueule sur un podium. Ça sent le musc, le courage, la puissance et on n’a plus peur en forêt. Mais passée la belle saison, l’ambiance a changé.

À l’automne-hiver 2014, le même Martin Margiela habille une bande de freluquets fort jolis, mais pas vraiment du genre à mener une armée au front. Peau imberbe, rose aux joues, carrure d’ado et cheveux en bataille: le top model nouvelle version a manifestement perdu dix ans, deux tailles et 80% de son taux de testostérone. Une tendance qu’on retrouve un peu partout sur les podiums et les magazines de la rentrée.

Si quelques marques comme Versace ou Dolce & Gabbana continuent de vendre un homme macho du Mezzogiorno, chaîne en argent autour du cou, prêt à faire péter les boutons de sa chemise avec ses pecs, les égéries de Prada comme Benicio del Toro ou Christoph Waltz doivent désormais partager l’affiche avec des héros de teen movies
(Ezra Miller et Dane DeHaan). Comment le minet Blédina drapé de XS a-t-il mis au tapis le top macho? Stylist a mené l’enquête.

Sale temps pour le hipster

«Depuis deux ou trois saisons, on observe une augmentation constante de mannequins très jeunes, au profil lycéen, sur les podiums et dans les campagnes de prêt-à-porter masculin. Le profil du barbu hipster n’est quasiment plus demandé», confirme Géraldine Nicourt, directrice du département homme de l’agence Elite. Effectivement, chercher le mâle alpha sur les catwalks est devenu aussi galère que de trouver Charlie. Pour sa campagne automne-hiver 2014, Marc Jacobs a choisi comme égérie un geek à grosses lunettes, à peine sorti de l’adolescence. Quant aux mannequins Adrien Sahores (A.P.C., P-E 2014) et Benjamin Jarvis (Neil Barrett, A-H 2014) ou Robbie McKinnon (Kenzo, A-H 2014), ils semblent tous avoir été castés à la sortie de leur cours de physique-chimie.

Même Alexandre Mattiussi, créateur de la marque AMI, qui a pour habitude d’habiller des hommes matures et barbus, a choisi des gamins pour son dernier défilé printemps-été 2015. Et pour ceux qui douteraient de la clarté de ses intentions, il a organisé
son show au lycée Carnot à Paris, où l’on pouvait admirer ces garçons tout droit sortis des Goonies (imberbes, jeunes, frais et sportifs, sac à dos et baskets aux pieds), dans leur habitat naturel. Sheila serait venue chanter L’École est finie et le combo kermesse aurait été au complet.

Xavier Dolan (à gauche) et Ezra Miller (à droite), deux représentants de cette jeune génération «in the know»

«Je voulais montrer un homme à la fois jeune, performant et prescripteur, car il correspond à une réalité de notre société», se justifie le créateur. L’ado ne serait donc plus condamné –dans l’imaginaire collectif au moins – à passer ses journées à jouer à World of Warcraft en laissant mûrir son acné. Au contraire, la génération ado ou post-ado est désormais «in the know»: elle sait ce qu’elle veut et maîtrise ses sujets (au cinéma avec Xavier Dolan, dans la musique avec Disclosure et dans les nouvelles technologies avec les nerds de la Silicon Valley).

«Aujourd’hui, on valorise la jeunesse parce que c’est une identité en transition, synonyme d’énergie et de créativité», analyse Christine Castelain Meunier[1], sociologue au CNRS, spécialiste du féminin et du masculin. «On la valorise d’autant plus que, dans nos sociétés vieillissantes, la jeunesse est devenue un bien rare. D’ici à 2050, un Français sur trois aura plus de 60 ans», précise Louis-Georges Tin[2], historien de la sexualité.

Les chevaliers du zodiaque

Rare et déterminée, la jeunesse est d’autant plus attirante pour les marques qu’elle est prête à banquer. Selon une étude de l’Institut Français de la Mode, les 15-25 ans sont ceux qui dépensent le plus en vêtements dans notre pays (5 milliards d’euros en 2011, soit le quart de la consommation de fringues des 15 ans et plus).

«Avec les réseaux sociaux comme Facebook ou Instagram, les marques ont pu se rendre compte de leur impact sur les jeunes, qui se servent d’elles pour cultiver leur sacro-sainte différence», explique Brice Compagnon, directeur artistique du magazine WAD et cofondateur de l’agence Casting Office. Un phénomène très fort au Japon, où les adolescents ont un gros pouvoir d’achat. Là-bas et dans le reste de l’Asie, les grands groupes de luxe ont réalisé entre 35% et 50% de leur chiffre d’affaires en 2011 et 2012. Faisant de ce continent le premier marché de clientèle devant l’Europe et l’Amérique du Nord. D’ici dix ans, l’Asie devrait représenter plus de la moitié des ventes de luxe au niveau mondial (selon un rapport de l’institut Bain & Company, de mai 2013).

Pourquoi rétrécir les hommes

  • Survivre

Pour survivre à la surpopulation, l’être humain doit rétrécir, assure l’artiste néerlandais Arne Hendriks. L’idéal: 1,35 m. En attendant de mettre au point un élixir naturel anti-croissance, Hendriks préconise un régime alimentaire sans viande et sans lactose. Mais il ne s’est pas prononcé sur le gluten.

 

  • Jouir

Dans la littérature et au cinéma, l’homme miniature sert surtout de godemiché vivant. Un fantasme qu’on retrouve dans L’Homme qui rétrécit, récit de Richard Matheson puis film de Jack Arnold, dans les Contes de la folie ordinaire de Bukowski et dans L’Amant qui rétrécit de Pedro Almodovar (film dans le film Parle avec elle). À ne pas reproduire chez soi.

 

  • Faire la paix

Depuis l’homme de Cro-Magnon, le cerveau humain a rétréci (et pas qu’un peu: environ une balle de tennis) à mesure que son environnement est devenu moins dangereux. Une caractéristique qu’on retrouve (en plus d’un squelette plus léger) chez plusieurs espèces d’animaux domestiqués. Dommage, ça ne nous permet pas de ronronner.

Évidemment, de tels chiffres ne pouvaient pas ne pas avoir d’influence sur la production. «Certains créateurs de mode ont été marqués par le modèle androgyne de représentation masculine asiatique, ajoute Louis-Georges Tin. Pas de pilosité, pas de corps musclé: un chevalier du zodiaque plus qu’un macho bad boy de western.»

Avec pour conséquence directe une réduction des tailles au profit des mannequins et de la clientèle asiatiques, pas forcément compatibles avec les habitudes européennes.

«Les silhouettes se sont vraiment affinées. Lors des derniers défilés homme, les prototypes étaient en taille 44/46 (l’équivalent d’un XS dans les tailles italiennes, ndlr). C’est vraiment minuscule. À l’agence, je dois avoir deux mannequins qui rentrent dedans», confirme Géraldine Nicourt. Mais ce rétrécissement n’est pas forcément perçu comme un problème par les créateurs qui y voient un moyen d’attirer des clients plus âgés, convaincus que ce type de coupe peut rendre plus jeune et plus cool.

«C’est également une stratégie, explique Brice Compagnon. Un créateur comme Hedi Slimane, précurseur dans la représentation du jeune garçon mince chez Dior, puis maintenant chez Saint Laurent Paris, a imposé un sizing réduit pour forcer la presse à ne prendre que des garçons qui rentrent dans ses vêtements. Ainsi, son image de marque jeune et branchée est cohérente jusqu’au bout.»

L'homme multiple

Pour s’accorder au marché asiatique et rajeunir son image, la mode a donc changé l’échelle de l’homme. Quitte à porter un coup à la représentation traditionnelle du mâle occidental centrée autour de la virilité (force, grandeur, poil).

Astrid Andersen, printemps-été 2015

Certains créateurs de mode ont été marqués par le modèle androgyne de représentation masculine asiatique

Louis-George Tin, historien de la sexualité

Certes, mais avant de vous réjouir de cette libération ou de pleurer le bon vieux temps où les hommes étaient des-hommes-des-vrais, sachez qu’il n’en est pas à sa première castration. «Au XIIe siècle, l’époque féodale a connu l’homme galant –attentionné envers sa dame, parfois coquet– face au modèle dominant de l’homme vaillant –fort et guerrier», indique Louis-Georges Tin. Puis les mignons à la cour d’Henri III au XVIe et le dandy héros des romans de Balzac et Lucet au XIXe, ont pris le relais.

«À chaque fois, on a crié à la défaite de la virilité, poursuit l’historien. Pourtant, l’homme viril a continué d’exister comme il existera encore.»

Et par ailleurs, abandonner un peu de sa masculinité n’enlève rien au pouvoir de séduction de l’homme.

«Avec cette nouvelle représentation du masculin, on est dans un rapport au corps qui intègre la sensibilité et l’émotion. Les hommes ne se cachent plus derrière des rôles et des uniformes, décrypte Christine Castelain Meunier. Dans un contexte de mobilité des identités, l’hétéronorme n’est plus le seul modèle. Ce n’est pas une destruction du masculin, c’est un enrichissement du pluralisme érotique.»

Qui profite, bingo, à tout le monde.

«Le jeune frêle d’aujourd’hui, comme l’homme galant et l’homme romantique à leur époque respective, peut devenir un nouveau modèle érotique. Un modèle hétérosexuel pour la femme, homosexuel pour l’homme mais aussi un modèle d’identification pour le sexe masculin.»

Ce pluralisme, on le retrouve même dans les défilés de certaines marques qui ont fait de la caillera queer une figure masculine au bord de la schizophrénie. Chez Givenchy, le jeune bad boy se promène avec un top en résille brodé de perles blanches quand, chez Astrid Andersen, le Musclor de piscine porte des crop-tops et des T-shirts moulants en voile transparent.

«Maintenant, on donne la place à tous les archétypes… Je me demande ce que nous réserve l’homme du futur. Va-t-il nous courtiser tel un Swann proustien aux yeux rêveurs et humides ou va-t-il nous emmener dans l’underground new-yorkais, le crâne à moitié rasé avec sa batte de baseball dans son teddy? plaisante Anande Cross, directrice de l’agence Le Casting Parisien. Ça ne sert à rien de s’emballer. Peut-être qu’en fait il n’a tout simplement pas encore passé le bac et qu’il vit encore chez sa mère…»

1 — Christine Castelain Meunier, auteure de Les Métamorphoses du masculin, éd. PUF, 2005. Retourner à l'article

2 — Louis-Georges Tin, auteur de L’Invention de la culture hétérosexuelle, Éd. Autrement, 2008. Retourner à l'article

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