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Entre histoire, loi et politique: le génocide des Arméniens face à l'insouciance sémantique

Des Arméniens tués pendant le génocide. Photo extraite du livre Ambassador Morgenthau's Story, via Wikimédia Commons.

Des Arméniens tués pendant le génocide. Photo extraite du livre Ambassador Morgenthau's Story, via Wikimédia Commons.

Ce que nous disent du débat historique et moral les débats récurrents sur la question, ranimés par les récentes célébrations du centenaire.

Avec le centenaire du 24 avril 1915, date commémorative du génocide des Arméniens par la Turquie, de nombreuses prises de position publiques ont eu lieu, à commencer par celle du Vatican, qui pour la première fois entérine l’appellation «génocide». Les réactions officielles turques n’ont pas tardé –rappel de l’ambassadeur en Autriche, protestation auprès du Vatican, etc.–, et dès le 25 avril, les ambassades et agences de communication turques ont dû défendre avec une énergie renouvelée leur réécriture de l’histoire, selon laquelle l'extermination dirigée de plus d’un million d’Arméniens par l’Empire ottoman relève de conflits interethniques[1].

Ces arguties sont l’occasion de revenir sur un débat récurrent qui accompagne toute déclaration officielle sur le statut de «génocide» propre à qualifier ces massacres d’Arméniens. De fait, sa reconnaissance par le Parlement français en 2001 –l’une des premières lois de ce genre– stimula des débats ravivés par l'annulation d'un projet de loi de pénalisation de la négation du génocide arménien en 2012, et toujours emblématiques aujourd'hui.

D’un côté, on répète en effet que la loi ne doit pas dicter aux historiens leur fait, que l’attestation de la réalité du génocide des Arméniens doit être le résultat de la recherche –une position attestée par plusieurs pétitions d’historiens; de l’autre, on soutient que légiférer sur le génocide en France risque de freiner en Turquie la libéralisation actuelle, qui devrait aboutir à la reconnaissance du génocide des Arméniens par les institutions et chercheurs turcs. Les deux arguments sont antinomiques: le premier voit comme un résultat à acquérir ce que le second prend pour une donnée initiale, à savoir la réalité du génocide. La réticence à légiférer sur le génocide des Arméniens relève donc de deux types d’argument indépendants: les premiers sont des arguments de principe, les seconds sont d’ordre pragmatique.     

Pour le versant pragmatique, l’affaire est maintenant assez simple: il suffit, en considérant l’actualité, de déterminer si le processus par lequel la société civile turque s’est familiarisée avec l’idée du génocide fut freiné par les diverses reconnaissances internationales. De fait, au vu des polémiques actuellement en cours en Turquie et relatées par nombre de journaux français depuis un mois, il est peu probable que ce processus ait été entravé, même si prouver qu’il aura été facilité est une autre affaire.

Et sur le plan des principes? C’est là la question difficile, celle qui met en jeu les rapports entre histoire, loi et politique.

Les causes d'une différence

La communauté des historiens, en particulier française, ne défend pas de position globale sur ces questions. Mais la comparaison entre traitement des génocides est ici instructive: alors que les historiens discutent des modalités de l’extermination des Juifs et des tziganes par les nazis –en particulier de la question du niveau auquel la décision de la solution finale fut prise, et de ses raisons exactes–, le fait du génocide n’est pas remis en cause. Sa négation est même, comme on sait, passible de condamnation pénale en vertu de la loi Gayssot, critiquable à bien des égards.

Pour le génocide arménien, si dans leur grande majorité, les historiens français ont affirmé (entre autres dans une lettre ouverte protestant contre une loi relative à la pénalisation de ce génocide) que les massacres d’Arméniens ont bien été commis systématiquement à l’initiative du gouvernement Jeune Turc, reste que tous ne conviennent pas qu’il s’agisse d’un génocide ou, du moins, qu’il soit impératif d’employer ce terme. Sans aller jusqu’au pénible syntagme «version arménienne de l’histoire», utilisée par Gilles Veinstein, professeur d’histoire ottomane au Collège de France, pour parler du génocide, on peut citer Pierre Nora qui, dans un entretien à Libération fin 2011, disait: «Si les Arméniens veulent parler de génocide, je n'y vois aucun inconvénient» («Merci pour eux», a-t-on envie d’ajouter…)

Ce genre de propos, qu’on peut considérer charitablement comme de l’insouciance sémantique, contraste chez beaucoup d’historiens avec la rigueur terminologique appliquée au génocide nazi. Modifiée en effet pour s’appliquer à celui-ci, la phrase de Nora apparaîtrait à bon droit comme scandaleuse: «Si les Juifs veulent parler de génocide, je n'y vois aucun inconvénient.» On n’ose imaginer les réactions qu’elle susciterait…

Pourquoi cette différence? Impossible de dire que le crime nazi serait documenté tandis que pour le massacre des Arméniens par les Turcs, nous ne disposerions pas de preuves de son caractère systématique et délibéré. Des rapports, lettres officielles, correspondances, mémoires de diplomates étrangers, entre autres, étayent toutes les étapes du processus génocidaire, et plusieurs ouvrages les présentent pour proposer une interprétation systématique. Comme ce n’est pas mon objet ici, je renvoie à la littérature disponible: les livres de Yves Ternon, Vakhan Dadrian puis Taner Akçam (représentant de l'historiographie turque dissidente et récente) ou la somme de Raymond Kévorkian –tous travaux qui sont l’équivalent des sommes de Raul Hilberg ou Jean-Claude Pressac pour le crime nazi[2]–, ou récemment la synthèse de Hamit Bozarslan, Vincent Duclert et du même Raymond Kévorkian.

Mais on doit se rappeler que, par principe, les preuves d’un génocide comme tel, c'est à dire de l’intention génocidaire, ne sont pas légion, précisément pace que les «génocideurs» dépensent une part de leur énergie à les éliminer. Ceci vaut pour le génocide des Arméniens comme pour le crime nazi (pensons au soin mis par les nazis à éviter le mot «juif» pour désigner les victimes transportées vers les camps de la mort, en y substituant le mot «matériel»). L’intention délibérée de faire disparaître un groupe ethnique (constitutive du crime de génocide) s’accompagne généralement de dissimulation des preuves et des traces par les initiateurs, puisqu'il faut effacer jusqu'au souvenir de la présence du peuple que l'on extermine, dont on doit alors dénier l'extermination puisqu'on en a nié l'existence. (Ainsi, la toponymie et la cartographie turques récentes ont éradiqué la nature arménienne d'une foule de lieux ou édifices turcs.)

Charge de la preuve

Appelons maintenant «hypersceptique» quiconque refuserait les critères élémentaires de la preuve empirique, au nom desquels on peut arrêter la remontée –par principe infinie– dans l'exigence d'authentification pour toute attestation empirique de l'authenticité d'un document, d'un monument ou d'un témoignage. Alors, dans le cas de ces deux génocides, du fait de la rareté et du caractère délibérément occultant propre à l’ensemble des traces disponibles, l'hypersceptique aura la même facilité à nier l'existence de ce qui est par ailleurs massivement évident au regard des règles élémentaires régissant aussi le commerce ordinaire des hommes, et qui prescrivent d’arrêter à un moment une telle remontée[3]. Les hypersceptiques, autrement dit les «négationnistes» vont donc accourir, et avec eux aucun débat n'est possible, puisqu'ils ont rejeté les règles du débat.

Le génocide commis par les nazis n’est donc pas historiquement mieux établi, au sens où il résisterait davantage que le crime des Jeunes Turcs à des hypersceptiques qui mettraient en doute les quelques pièces attestant radicalement de l’intention nazie d’extermination; seulement, sa réalité juridique n’est pas la même. Entre génocide nazi et génocide ottoman, la seule différence quant à l’établissement de leur caractère génocidaire est la reconnaissance juridique internationale du premier (depuis le Tribunal de Nuremberg, dont les jugements définissent en France l'objet de la loi Gayssot) et non du second (massivement empêchée, depuis des décennies, par l'obstination négationniste de la Turquie).

On peut, avec raison, récuser par principe l’immixtion des juges et des politiques dans la recherche historique, mais cela doit être fait en connaissance de cause: le concept même de génocide comme son application à l’extermination des Juifs n’est pas un pur résultat de la recherche historique, il a émergé dans la reconnaissance même de celle-ci au procès de Nuremberg –conçu par le juriste Rafael Lemkin, qui s’inspirait d’ailleurs explicitement du génocide des Arméniens–, et a été utilisé ultérieurement par les historiens. Un tel acte de reconnaissance manque pour le cas des Arméniens, d’autant que le procès des dirigeants Jeunes Turcs prenant acte des faits juste après leur exécution, au cours duquel on prononça et exécuta certaines condamnations envers eux, fut quasi-immédiatement annulé par le régime naissant de Mustapha Kemal «Ataturk», «père» de la nation turque contemporaine.[4]

Ceci implique que les deux génocides présentent au moins implicitement des configurations inverses par rapport à l’historien: dans le cas des nazis, la charge de la preuve est à celui qui conteste les faits, puisque la réalité initiale a été établie à Nuremberg; inversement, dans le cas des Jeunes Turcs, la charge de la preuve repose sur qui veut établir la réalité du génocide. Mais cette dissymétrie résulte fondamentalement de la différence juridique et politique dans le traitement des deux génocides, et non de contraintes internes au mouvement de la recherche historiographique.

La conséquence majeure et manifeste de pareille dissymétrie quant à l’articulation du juridique et de l’historique est alors la suivante: les hypersceptiques du génocide commis par les nazis apparaissent immédiatement comme détraqués ou idéologiquement pervers, tandis que les hypersceptiques relativement au génocide des Arméniens peuvent être des historiens honnêtes, légitimes quoique dans l'erreur pour la plupart de leurs confrères. Et en effet, les premiers sont toujours des guignols plus ou moins sinistres comme Alain Soral ou Dieudonné, ou des faux historiens comme Henri Roque ou Robert Faurisson, bref, des individus dont la communauté des historiens peut légitimement clamer qu’ils ne lui appartiennent pas.

En revanche, des historiens authentiqus et éminents peuvent douter du caractère génocidaire de l’extermination des Arméniens –ainsi de Bernard Lewis, un des grands islamologues de ce temps, de Gilles Veinstein, déjà cité, ou d’autres. De fait, en l’absence précisément d’une qualification juridique égale à celle du génocide des Juifs, il ne s’agit pas tant de «négationnisme» que de degrés extrêmes dans ce que j’appelais «insouciance sémantique», dont la phrase si condescendante de Nora représentait une variante bien tempérée.

Un négationnisme d'Etat

Bien entendu, la seule occultation initiale de la reconnaissance du génocide par l’Etat turc ne suffit pas à expliquer la persistance de cet état de fait. Et là intervient la seconde différence majeure qui découle de la dissymétrie que je pointais: le négationnisme du génocide nazi est le fait d’individus –aucun Etat ne pouvant au regard des conventions internationales soutenir une position qui irait contre une fait jugé par un tribunal international–, tandis que pour le génocide des Arméniens, il s’agit d’un négationnisme d’Etat.

La propagande négationniste turque, qui ne manque jamais une occasion de déployer sa rhétorique hypersceptique dès lors que les faits du génocide commencent à être réaffirmés, ou plus simplement d’emprisonner auteurs et éditeurs qui s’expriment sur ce point[5], institutionnalise en quelque sorte la dissymétrie initiale selon laquelle le génocide des Arméniens ne serait pas un authentique génocide, sa nature étant toujours à établir.

Et par un cercle vicieux notable, tous les historiens légitimes qui font preuve d’insouciance lourde quant à l’usage du mot «génocide» donnent à leur insu des arguments à la machine négationniste turque pour renforcer la dissymétrie initiale, et finalement accréditer dans les esprits l’idée fausse que selon la «science historique», les nazis commirent un «vrai» génocide alors que l’Empire ottoman aurait connu en 1915 des malheureux massacres dont le statut est toujours discuté par les historiens...

Un cercle vicieux dont on espère que les publications, discours et controverses suscités par la commémoration du centenaire nous aideront à sortir –ce qui ne saurait avoir lieu sans maintenir ou même renforcer une pression politique sur l'Etat turc, dont les effets positifs commencent à se faire sentir dans la société civile.

1 — Qui doute de cette propagande méditera le simple fait suivant: depuis quelques temps, une requête «génocide arménien» sur Google renverra souvent en première entrée un site signalé comme «annonce», autrement dit payé par un commanditaire, dont le nom est «factcheckarmenia.com» et qui entend donner des informations solides sur les «victimes arméniennes et turques des massacres», autrement dit qui livre la version falsifiée turque de l'histoire... On voit à quel point le gouvernement turc se soucie de contrer l'information sur tous les terrains. Retourner à l'article

2 — Pour une synthèse accessible, on peut aussi lire 1915, Le génocide des Arméniens (Complexe, 2006) de Gérard Chaliand et Yves Ternon. Les sources contemporaines de l’événement telles que les témoignages du personnel diplomatique allemand, anglais ou américain en poste à l’époque –Lepsius, Davis, Morgenthau–, sont d’ailleurs aisément consultables. Beaucoup de témoignages d'époque sont collectés dans le Mémorial du génocide des Arméniens de Raymond Kevorkian et Yves Ternon. Retourner à l'article

3 — Comme exemple d’une telle exigence de remontée infinie, on prendra l’insupportable leitmotiv de la question qu’adressent les faurissoniens à tous les témoignages sur les camps d’extermination: «Ce survivant, peut on croire ce qu’il dit sur la destination meurtrière des camps de la mort, puisqu’il n’est pas mort?» Retourner à l'article

4 — Pour une mise au point courte et simple sur l’histoire de cette occultation, lire cette interview de Vincent Duclert, historien à l’EHESS. Retourner à l'article

5 — Voir les infos disponibles sur le site gitfrance. Retourner à l'article

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