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L'éternelle jeunesse du hip-hop français

L'émission «H.I.P.H.O.P.» du 19 février 1984.

Deux récents ouvrages reviennent sur l'émergence du genre en France et sur son foisonnement actuel.

Ces dernières semaines, deux publications des éditions Le Mot et le Reste, Rap français, une exploration en 100 albums de Mehdi Maizi et Regarde ta jeunesse dans les yeux: naissance du hip-hop français 1980-1990 de Vincent Piolet, sont venues rappeler l’importance de la compilation Rapattitude dans le paysage hip-hop hexagonal. On y apprend notamment que la pochette a été réalisée par Jean-Baptiste Mondino, que l’instrumental «Funk A Size» de Dee Nasty était destinée à servir de support aux breakers de l’époque et que tous les groupes présents (NTM, Assassin, Tonton David…) ont été signés dans la foulée sur une maison de disques. Le rap français était né né? Pas tout à fait.

Chercher à expliquer la naissance du hip-hop en France, c’est revenir immanquablement au début des années 1980, comme en témoigne Vincent Piolet, qui a conçu son livre comme une enquête policière, allant à la rencontre de tous ceux qui ont fait le hip-hop en France dans les eighties:

«Il n’y avait pas de disques à l’époque. Les mecs se réunissaient simplement pour rapper dans des soirées ou lors des après-midi animés par Chabin au Bataclan ou au terrain vague de La Chapelle. Les premières traces discographiques de rap en France, on les trouve d’ailleurs chez des artistes assez éloignés de la culture hip-hop: Plastic Bertrand, Chagrin d’Amour, Interview…»


Des figures de proue, des singles improbables et des clubs branchés

Aux côtés de ces artistes apparaissent toutefois les premières figures de proue d’un mouvement qui s’apprête à écrire son histoire sur les murs des terrains vagues, sur les pistes de danse des clubs branchés et sur les ondes des radios libres. Il y a bien sûr ceux qui ont très vite établi des connexions avec les Etats-Unis: Alex Jordanov, qui devient le patron du club culte The Radio à Los Angeles et est à l’origine du premier titre hip-hop réalisé par un français («Spray It», enregistré aux côtés d’Ice-T et produit par Andre Young, futur Dr. Dre), Jean Georgegakarakos, dont le label Celluloïd publie le tube «Change The Beat»... Ou encore Bernard Zekri, qui documente la culture hip-hop dans les pages d’Actuel et fait tourner le New York City Rap Tour, autant dire la crème du Bronx (Rock Steady Crew, Dondi, Futura 2000, Afrika Bambaataa), à travers toute la France: Paris et Lyon, bien sûr, mais aussi Belfort, Strasbourg ou Mulhouse.

Il y a aussi ceux qui baignent dans le milieu médiatique, comme Sidney, premier présentateur black en France, dont l’émission, H.I.P. H.O.P., accueille durant un an les pontes de la culture hip-hop (Afrika Bambaataa, Herbie Hancock, D. ST., et même Madonna), ou comme Alain Maneval ,qui accueille en 1982, sur le plateau de Megahertz sur TF1, le rappeur et graffeur Futura 2000. Une première.

Il y a enfin, comme précisé dans l’ouvrage de Vincent Piolet, ces «improbables précurseurs». A l’image de Phil Barney, dont l’émission Soul Train sur Carbone 14 diffusait dès 1981 les premiers tubes de Sugar Hill Records et de Tommy Boy Records. L’auteur de «Un enfant de toi» profitait également de cette émission pour rapper, notamment durant le générique:

«Tout ce que je veux te faire partager, c’est l’amour du funk/F.U.N.K., c’est la seule musique qui te fasse faire des efforts/Oui, la seule musique qui fasse bouger ton corps/ Et c’est pour ça que Phil Barney est ici…»

Des histoires comme celles de Phil Barney, le hip-hop français en a des dizaines à raconter. Que l’on pense à l’ouverture du Mc Donald’s aux Olympiades en 1980, qui devint rapidement le point de rendez-vous pour tous ceux cherchant à mettre en avant leurs derniers pas de danse, à Paco Rabanne, qui offrait des platines ou mettait à disposition une salle pour des enfants de quartier, à la RATP, qui finançait en1982 le single «Ticket chic, ticket choc» avant de confier, deux ans plus tard, sa nouvelle campagne à Futura 2000, ou encore à Lucien qui, avant d’être le directeur artistique d’Europacorp à la fin des années 2000, plaçait ses phases dans différents morceaux des Native Tongues, d’A Tribe Called Quest ou de De La Soul.

Bien représenté, le mouvement a donc très vite cherché à marquer son indépendance. Ainsi de Dee Nasty qui, dès 1984, autoproduit le premier album hip-hop français. «Paname City Rappin’ marque une étape importante dans l’histoire du rap français, précise Vincent Piolet. Non seulement il est l’œuvre d’un des DJs les plus estimés du hip-hop, mais il a été réalisé dans une démarche de puriste, à l’écart des circuits traditionnels. A une époque où le hip-hop commençait à envahir les régies publicitaires, Dee Nasty se permet même de rayer "No Sloopy Things", la face B du vinyle pressé à mille exemplaires. La raison était simple, il trouvait son flow mauvais.» Il faudra en revanche attendre 1987, et la signature de Destroy Man et Jhonygo sur Barclay pour qu’une major se décide enfin à publier un disque de hip-hop: l’inégal «EGOïste ».

Il faut dire que les rappeurs eux-mêmes n’aspirent pas à l’époque à poser leurs rimes sur bande –le premier morceau de «rap conscient», «Nous vivons tous…» d’EJM, date par exemple de 1989. Seuls comptent le plaisir, les freestyles à la radio (et notamment au Deenastyle sur Radio Nova) et l’énergie des réunions entre potes. A dire vrai, le rap est même la discipline mineure du hip-hop au cœur des années 1980. Les vraies stars, ce sont les breakers et les graffti-artists.

Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un œil aux dizaines de crews officiant dans les eighties (Pysckose, Paris City Painters, les BBC, Bomb Squad 2...), aux tournées triomphales du Rock Steady Crew, d’Aktuel Force et du New York City Rap Tour ou encore aux stars qu’étaient des artistes tels que Speedy Graphito, Solo (co-créateur d’Assassin et ancien membre des Paris City Breakers) ou Dondi. Dans un entretien accordé à la réalisatrice Ema Doze en 1995 («Bando Graff Master»), ce dernier révéla d’ailleurs n’avoir jamais «acheté un seul disque de rap de ma vie, je n’ai jamais écouté de rap».

Au milieu de toutes ces figures masculines, il convient aussi de rappeler le rôle déterminant joué par la gent féminine. A l’image de Queen Candy, qui dirigeait la Zulu’s Letter, le premier support écrit exclusivement hip-hop et censé transmettre la philosophie zulu d’Afrika Bambaataa. A l’image, également, de Pascale Chevalier, qui réalise dès 1981 une enquête en trois partie («De l’homme des cavernes aux métaphores de 1968», «American Graffiti: tag» et «American Graffiti: FabFive & Rap») pour Libération. A l’image, enfin, de Marie-France Brière et de Sophie Bramly, qui fondent respectivement les émissions H.I.P. H.O.P. (première émission de hip-hop mondiale) en France et Yo! MTV Rap en Angleterre, tandis que le premier groupe de Double Dutch français éclot (Dutch Force System) et que les rouennaises d’Ettika passent régulièrement dans l’émission Mosaïque sur FR3, allant jusqu’à publier un 45-tours éponyme distribué par Celluloïd Records.

De l’ombre à la lumière

Comme souvent dans ce genre de situation, le succès appelle l’argent, et des dizaines de groupes plus attirés par la rentabilité financière que par le «Peace, love, unity and having fun» commencent à émerger: «Le Rap des carottes» d’Isidore et Clémentine, «Sentir les frissons – Smurf» de Hip Videop, le premier groupe de Michel Gondry, «Et je smurf» d’Annie Cordy… Dès lors, la récupération marketing se met en place: dès 1984, la boisson Banga met en scène des smurfeurs, le Forum des Halles utilise un rap en guise de jingle promotionnel, la société Bahlsen commercialise des biscuits nommés «Graffiti»…

Le hip-hop semblait avoir quasiment disparu au mitan des années 80, et rien ne laissait présager qu’il pourrait réapparaître un jour, ne serait-ce que parce que le marketing semblait avoir pris le dessus. Il ressurgit pourtant, de façon inattendue, dans un contexte bien différent, porté une nouvelle génération de musiciens imprégnés de nouvelles références musicales. A l’image des New Generation MC qui, à la fin des années 1980, refusent de poser leurs rimes sur bandes:

«On a été très vite bons sur scène et on ne voyait pas l’intérêt de sortir un disque. A l’époque où on marche fort, pour nous c’est inimaginable que du rap français soit mis sur disque.»[1]

Un an avant Rapattitude, c’est d’ailleurs le concert «Rap à Paris» à l’Elysée Montmartre qui marque durablement les esprits. Sont notamment programmés Assassin, le Suprême NTM, New Generation MC et Nec + Ultra, dont les membres, récemment signés chez Polydor, débarquent sur scène déguisés avec des costumes de la Révolution française. C’est la première fois qu’un groupe de rap adopte une mise en scène scénique. C’est aussi la première fois que tant d’artistes se réunissent officiellement pour un concert de rap français. Ce ne sera pas la dernière.


Depuis, les compilations se sont multipliées (Première Classe, Street Lourd, Le Gouffre…), les concerts communs également (Urban Peace). Depuis, le hip-hop a surtout cessé d’être une contre-culture. Enseigné dès 1989 à l’université Paris-8 par l’ethnologue Georges Lapassade, également auteur de l’ouvrage sociologique Le rap ou la fureur de dire, le rap enchaîne les succès (le 22 septembre 1991, «Bouge de là» de MC Solaar atteint la 22e place du Top 50), les médias se professionnalisent (RER et Radikal succèdent à Get Busy ou Kids Street News), les institutions investissement dans le mouvement (en 1991, Jack Lang, alors ministre de la Culture, débloque 2 millions de francs pour le développement des groupes de rap) et les graffitis font leur entrée au musée (en 1991 toujours, l’exposition 10 ans de Graffiti Art au Palais de Chaillot réunit tous les grands noms du graffiti français et américain).

Cependant, et c’est ce que s’emploie aujourd’hui à démontrer Rap français, une exploration en 100 albums de Mehdi Maizi, on aurait tort de s’en tenir à une vision nostalgique. D’Odezenne à La Gale (pour le rap), de Levalet à Rero (pour le graff), la culture hip-hop est toujours aussi foisonnante aujourd’hui. Mieux, elle reprend même clairement son indépendance depuis quelques années et la démocratisation d’outils tels que Facebook, Twitter ou YouTube.

«De Georgio à Jarod en passant par Nemir, on ne compte plus les exemples de rappeurs qui profitent de cet engouement pour se faire connaître et enchaîner les dates de concerts», commente Mehdi Maizi dans son ouvrage, avant de conclure sur cette hypothèse:

«Quoi qu’on en dise, le rap reste d’abord une musique portée par la jeunesse et sans cesse renouvelée par des jeunes pousses de plus en plus juvéniles.»

1 — Propos de RMC recueillis par Vincent Piolet pour Regarde ta jeunesse dans les yeux. Revenir à l'article

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