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Il n'y a que deux types de métiers: ceux auxquels on peut jouer sur un simulateur, et les autres

Tout le monde adore jouer aux simulateurs d'avion, de train ou de ferme. Mais connaissez-vous un chauffeur routier qui joue à un simulateur de gestion de projet?

On peut diviser les métiers en deux grandes catégories. Ceux pour lesquels il existe un jeu vidéo qui simule leurs tâches, et les autres. Sur ordinateur et de plus en plus sur mobile, on trouve de nombreux simulateurs de métiers manuels comme celui où on conduit des camions sur les routes d’Europe, celui dans lequel on construit des routes, celui où on range des palettes dans un entrepôt (mon coup de cœur), celui où on construit un immeuble, celui où on manipule une grue sans oublier celui où conduit des malades en ambulance ni celui dans lequel on ramasse les poubelles.

Si les métiers manuels, ceux dans lesquels on manipule la matière, sont des succès du jeu vidéo, à l’inverse des métiers qui se pratiquent derrière un bureau et dans des salles de réunion vitrées, c’est peut-être avant tout pour des raisons graphiques et d’intérêt ludique, me direz-vous. Et quand on joue à Euro Truck Simulator, est-ce vraiment la simulation de la situation de salariat dans une entreprise de transports qui nous captive, ou plus simplement le fait de jouer à conduire?

Mais on peut aussi considérer que cette absence de simulateurs dit quelque chose de plus profond des métiers concernés. Les «bullshit jobs», ces «métiers à la con» épinglés par l’anthropologue David Graeber en 2013, sont largement absents du secteur des jeux vidéo de travail. Dans son texte, qui a connu un immense succès sur Internet, Graeber s'en prenait aux emplois de bureau, de l’employé administratif au manager:

«Nous avons pu observer le gonflement, non seulement des industries de “service”, mais aussi du secteur administratif, jusqu’à la création de nouvelles industries comme les services financiers, le télémarketing, ou la croissance sans précédent de secteurs comme le droit des affaires, les administrations, ressources humaines ou encore relations publiques.»

Ces jobs sont souvent ennuyeux, paraissent vides de sens et ont mauvaise presse, soutenait l'auteur. Il y a des dizaines de simulateurs de conducteur de train parce que tout le monde aime les trains et qu’ils nous emmènent d’un endroit à un autre. Mais il n’y avait jusque récemment quasiment aucune simulation de juriste d’entreprise, de chef de projet, d’analyste financier, de community manager ou de télémarketeur, sans doute parce que personne n’est convaincu en son for intérieur de l’utilité de ces métiers.

Les jeux de simulation populaires ont d'ailleurs une particularité: les gens qui pratiquent ces métiers pour de vrai apprécient en général d'y jouer eux-mêmes, note le site Motherboard qui se demande pourquoi nous aimons tant jouer au travail: les agriculteurs jouent aux simulateurs de fermes après leurs journées de travail, les pilotes à des simulateurs de vol et les joueurs de foot à FIFA... Mais en revanche, personne n’a rencontré de chauffeur poids lourd qui jouait au consulting après avoir livré sa cargaison.

On ne peut cependant céder à la tentation d’opposer vrai et faux travail sur ces critères: certains métiers dont les fonctions sont plus abstraites ou moins facilement représentables en 3D comme le management, la gestion ou la planification de tâches ont donné au genre ses plus belles réussites, comme la série des Sim City ou le jeu Football manager. D’autre part les métiers du soin et de l’éducation, dont le rôle social est fondamental, sont à peu près absents des simulations.

Plutôt qu'un secteur d'activité, ces simulateurs ont en commun, écrit encore Motherboard, d'être des représentations idéalisées, utopiques du travail. Dans ces simulateurs «le travail est efficace, productif et agréable. Il est orienté vers un but, quantifiable et couronné de réussite; le joueur a toujours la possibilité de gagner.» Toutes les causes qu’attribuent les travailleurs à leur désengagement, absence de reconnaissance, dilution des tâches par excès de spécialisation, prépondérance des process bureaucratiques sur le contenu du travail, sont totalement absents du monde merveilleux des jeux dans lesquels on travaille.

Et d'ailleurs, même les bullshit jobs ont leurs simulateurs. En 2014, a débarqué une version francophone d’un groupe Facebook américain, Generic Office Role Play, dont je suis un salarié assidu, qui n’est autre qu’un jeu de rôle de bureau. Le principe est simple: les participants s’inscrivent sur la page Facebook, puis postent des messages aux autres comme s’il s’agissait d’emails internes d’une grande entreprise, avec ce que tout cela suppose de maîtrise de la langue corporate, de doigté dans le choix des personnes en copie et de gestion émotionnelle de la susceptibilité des collaborateurs, jugulée par l'insertion opportune de petits smileys :-)

Le jeu Generic Office Role Play

Nous ne sommes plus ici dans le domaine du ludique enfantin, comme quand on joue à empiler les briques dans un simulateur de construction, mais plutôt dans le défouloir vis-à-vis des aspects les plus déshumanisants du travail contemporain, dont les joueurs s'appliquent justement à reproduire et amplifier tous les travers.

Sur ce je vous laisse, j'ai encore 10 palettes à ranger.

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