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Poches de l'Atlantique: les derniers combattants d'Hitler

Une section américaine à Paramé (aujourd'hui Saint-Malo), le 9 août 1944, photo prise par le correspondant de guerre Ryan | PhotosNormandie via Flickr CC License by

Une section américaine à Paramé (aujourd'hui Saint-Malo), le 9 août 1944, photo prise par le correspondant de guerre Ryan | PhotosNormandie via Flickr CC License by

Sur le littoral français, quelques soldats allemands vont résister face aux Alliés jusqu’au 8 mai 1945.

Dès la fin du mois de février 1945, avec la réduction de la poche de Colmar, la France est intégralement libérée. Toute? Non, car, sur le littoral, quelques soldats allemands résistent encore et toujours à l’envahisseur (et aux troupes françaises) et vont pour certains le faire jusqu’à la capitulation de l’Allemagne.

Début 1944, le Führer a bien conscience que la situation très dégradée du Front de l’Est –sur lequel les armées allemandes sont partout en repli, repli qui va se transformer, à l’été 1944, en catastrophe avec la destruction du Groupe d’armées Centre– et c’est donc tout naturellement qu’il fait désigner certains secteurs de la côte atlantique comme «Festung» ou « Mündung » (forteresses). Il s’agit de zones portuaires sur lesquelles les Alliés occidentaux pourraient être tentés de débarquer afin de les utiliser ensuite, à leur profit, pour débarquer toujours plus de renforts et de matériel. La directive du 19 janvier 1944 définit des grands secteurs à défendre, dont trois en France: le secteur B (15e Armée), avec Dunkerque, Boulogne et le Havre, le secteur C (7e Armée), avec Cherbourg, Saint-Malo, Brest, Lorient, et le secteur D (1ère Armée), avec les rives nord et sud de la Gironde.

Les conséquences de cette directive, comme bien souvent chez Hitler, sont assez vagues et elles s’apparentent davantage à des imprécations ou des rodomontades qu’à des décisions suivies d’effets techniques. Pour les généraux en charge de la défense de ces secteurs, il est depuis longtemps évident que ces lieux seront des lieux-clés et c’est d’autant plus vrai pour le commandant de la 7e Armée allemande (général Dollmann) car c’est bien de Cherbourg dont les Alliés cherchent à s’emparer quand ils débarquent, finalement, le 6 juin 1944, sur les côtes de Normandie.

Et de fait, le caractère imprécatoire des directives du Führer commence par se vérifier. Cherbourg tombe le 26 juin, après un siège qui n’aura duré que quatre jours (même s’il faudra attendre le 1er juillet pour que les derniers soldats se rendent). Le «Festung Cherbourg» n’est en effet défendu que par des soldats peu nombreux, de qualité médiocre, rassemblés à la hâte et, malgré les gesticulations d’Hitler, qui ordonne aux défenseurs de la ville de se battre jusqu’aux derniers, la capitulation de la place se fait bien vite. Non sans que les défenseurs aient, au préalable, eu le temps de porter aux installations portuaires des dommages immenses, trouant la digue du Homet, sabotant la gare maritime, minant les écluses et coulant de nombreux navires dans les différents chenaux, qui vont gêner la remise en service du port par les Alliés (pendant près d’un mois).

Partout ailleurs, ou presque, la même litanie se poursuit. C’est ainsi que Saint-Malo est libérée le 14 août 1944 après un siège de onze jours. Les combats dans la vieille ville ont été acharnés et des bombardiers lourds B-24 Liberator sont même employés pour la pilonner ainsi que le Grand-Bé et l’île de Cézembre. Cette dernière, qui ne capitule que le 2 septembre 1944, est tellement bombardée qu’elle est encore aujourd’hui, dans sa majeure partie, inaccessible au public en raison du risque présenté par les nombreuses munitions non explosées.

Comme Cherbourg, comme Saint-Malo, d’autres poches tombent au cours de l’été et de l’automne: Brest, le Havre, Boulogne-sur-Mer et Calais.

Les dernières poches sont encerclées

Mais à Dunkerque, à Royan et sur la pointe de Grave, à Lorient, Saint-Nazaire et La Rochelle, les Allemands ne se laissent pas faire et offrent une résistance acharnée, au point que certaines de ces places ne vont effectivement se rendre qu’à l’annonce de la capitulation allemande du 8 mai 1945.

Une résistance pas si acharnée que cela, à dire vrai. Car en fait, ces poches ne présentent plus d’intérêt stratégique pour les Alliés. Voilà pourquoi dès la fin de l’été 1944, et à l’inverse des Français, qui les perçoivent comme des parcelles du territoire national toujours aux mains de l’ennemi, avec ce que cela peut avoir d’intolérable, Américains et Britanniques se désintéressent peu à peu de ces bastions dérisoires. Ces soldats allemands encerclés ne représentent plus aucune menace sérieuse. On les voit mal couper les lignes de communications des Alliés. Il est impossible pour l’armée allemande de les ravitailler.

Les habitants de Royan et de la pointe de Grave sont les premières victimes du napalm

On en revient donc à la méthode ancestrale du siège quand la place est trop forte –ou que les effectifs manquent: attendre que la place tombe, comme un fruit mûr, quand ses défenseurs seront à court de nourriture et/ou de munitions.

Car oui, les effectifs manquent, et surtout le matériel lourd. Pourquoi immobiliser des milliers de soldats et de l’artillerie pour s’emparer de forteresses ne présentant aucun intérêt sur le plan militaire? Les Américains ne sont alors pas en train d’agir autrement dans le Pacifique, en ignorant délibérément des îles bien défendues par des garnisons nombreuses de soldats japonais, dont l’assaut pourrait s’avérer très coûteux et qui ne rapporteraient rien: car ces soldats ne représentent aucune menace pour le déroulement de l’offensive vers Tokyo, pas plus que les soldats enfermés dans Royan ou la Rochelle ne gênent la progression des Alliés vers Berlin.

Royan, la ville «anéantie par erreur»

Les sièges de ces places sont donc assurés par des troupes françaises pour l’essentiel –dont de très nombreux FFI– et, sauf pour des questions de prestige, l’effort n’est guère soutenu, sauf aux alentours de Royan et de la pointe de Grave, qui vont capituler en avril 1945. Royan est la plus petite des poches de l’Atlantique. On pense pouvoir la réduire facilement et des préparatifs sont lancés dès la fin du mois de septembre 1944, mais sans cesse repoussés.

C’est finalement le 5 janvier 1945 que les choses sérieuses commencent, si l’on peut dire, avec un assaut français précédé par un bombardement aérien massif de la RAF, qui largue 2.000 tonnes de bombes sur la ville, tuant 500 civils et en blessant 1.000 autres, un vrai désastre. D’autant que les Allemands résistent et que l’offensive échoue.

On pourrait alors espérer que les choses vont en rester là et c’est sans doute ce qu’attendent les civils français qui se terrent dans les décombres. Mais, au milieu du mois d’avril 1945, alors que l’issue de la guerre ne fait plus de doute, une nouvelle offensive est lancée, cette fois-ci précédée par un bombardement aérien américain.

90%

Le pourcentage d'habitants de Lorient qui, en février 1945, avaient quitté la ville par crainte des bombardements

Les habitants de Royan et de la pointe de Grave ont ce jour-là la «chance» toute relative d’être les premières victimes d’une arme nouvelle appelée à une vaste utilisation au Vietnam: l’essence gélifiée, plus connue sous le nom de napalm. Le grand historien américain Howard Zinn participe à ce bombardement qui, selon ces estimations, aurait provoqué la mort plus d’un millier de personnes dont une grande majorité de civils, une «tragique erreur» selon ses termes. L’historien va jusqu’à affirmer que les Américains voulaient tester les effets de leur nouvelle arme. On ne voit guère d’autre explication en effet: la ville avait déjà été détruite à près de 90% par le bombardement du 5 janvier. Mi-avril, le commandement allemand des places de Royan et de la pointe de Grave capitule.

Des combats parfois très durs

Ailleurs, que ce soit à Dunkerque (15 septembre 1944-9 mai 1945), à Saint-Nazaire (27 août 1944-9 mai 1945) ou Lorient (12 août 1944-10 mai 1945), les sièges se suivent et se ressemblent sans provoquer toutefois des destructions équivalentes à celles de Royan. À Dunkerque, les combats sont particulièrement farouches et les Allemands ne cèdent que rarement du terrain, rappelant aux habitants le triste siège de 1940 et l’évacuation de la ville par les Britanniques et les Français au cours de l’opération Dynamo. Originalité de la reddition, qui se produit après annonce de la capitulation sans condition des armées allemandes le 8 mai 1945, c’est un général tchèque, Alois Liška, commandant la 1ère brigade blindée tchèque (équipée par les Britanniques) qui la reçoit, un événement qui fut commémoré en 2014.

Le destin de Saint-Nazaire et de Lorient est intimement lié. Les deux ports ont servi de bases pour les sous-marins allemands et continuent de communiquer presque jusqu’au bout par le biais de transporteurs rapides. Les deux villes ont une importante population civile qui, par crainte des bombardements, les évacue. En février 1945, 90% des habitants de Lorient ont quitté la ville. Quant à Saint-Nazaire, dont l’agglomération comptait près de 130.000 habitants au début du siège, elle se vide également, au fur et à mesure que des trains de la Croix-Rouge évacuent les civils, ce qui dans les deux cas fait l’affaire des Allemands, réduisant d’autant le nombre de bouches à nourrir.

Arsenaux constitués, Lorient et Saint-Nazaire disposent de matériel et de stocks importants de nourriture. À Saint-Nazaire même, le commandant de la place est un homme énergique qui n’hésite pas à organiser des raids et des coups de mains. Le siège est coûteux pour les assiégeants, près de 500 tués au total selon Remy Desquesnes, qui a publié une belle étude sur le sujet des poches de l’Atlantique. Ayant appris la capitulation allemande, les officiers qui commandent les places de Saint-Nazaire et Lorient décident de capituler à leur tour, le 8 mai 1945. Les places sont rendues dans la foulée, le 10 mai pour Lorient, le 11 pour Saint-Nazaire.

La Rochelle : le contre-exemple

À la Rochelle, ni pilonnage en règle ni bombardements aériens massifs

La poche de La Rochelle connaît un destin très différent des autres. Comprenant la ville de la Rochelle, mais également l’Île de Ré et une partie de l’Île d’Oléron, la place n’est défendue que par 15.000 hommes (contre 30.000 à Saint-Nazaire, par exemple), or les assiégeants disposent de moins de 10.000 hommes pour s’en emparer. Faut-il y voir un effet de la présence, à la tête des deux camps, d’officiers de marine, Meyer côté français et Schirlitz côté allemand, le siège, qui débute en août 1944, prend une tournure inédite. Des pourparlers s’engagent en effet assez rapidement entre les deux camps et, le 18 octobre 1944, on convient d’une sorte de statu quo, avec le tracé de deux lignes, la ligne rouge et la ligne bleue, les deux camps s’interdisant des actions au-delà de zones délimitées par ces lignes.

Cela n’empêche naturellement pas les coups de mains, de part et d’autres mais, à la Rochelle, point de pilonnage en règle ni de bombardements aériens massifs. La majeure partie de la population y demeure, d’ailleurs. Les Allemands entendent tenir la ville comme ils en ont reçu l’ordre mais s’engagent à ne pas opérer de destruction dans la ville et le port, tandis que les Français s’engagent à ne pas tenter d’opérations de sabotage. Au cours des presque sept mois que va durer le siège, les accrocs seront quasi-inexistants. Le 9 mai 1945, Schirlitz peut ainsi rendre aux assiégeants une ville quasiment intacte.

À la Rochelle, comme à Saint-Nazaire, à Lorient ou Dunkerque, il aura donc fallu que l’Allemagne reconnaisse sa défaite pour que se rendent des hommes séparés pour certains par plus d’un millier de kilomètres de lignes allemandes. Mais le Götterdämmerung berlinois ne reproduit pas sur les côtes de l’Atlantique. À partir du 9 mai 1945, dans les poches enfin libérées comme ailleurs sur le territoire de la France, la reconstruction des villes, des villages et de leurs habitants peut enfin commencer.

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