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Voilà pourquoi, cet été, vous boirez de la vodka

«Absolutely Fabulous», BBC2

«Absolutely Fabulous», BBC2

Vous n'avez sans doute jamais entendu parler du Moscow Mule. Mais bientôt, vous n’y échapperez plus. Car Stolichnaya entend faire de ce cocktail le nouveau Mojito.

On prend les paris? Cet été, entre la serviette sur le sable, les brasses dans les vagues et la terrasse pour l’apéro, vous oublierez (enfin) le Mojito. Et vous commanderez une vodka. Tout est programmé pour vous mener à ce geste un peu déraisonnable. Souriez, vous êtes conditionné.

Stolichnaya, la plus emblématique des vodkas d’origine russe, aujourd’hui exilée en Lettonie et déchue de sa nationalité par une fatwa poutinienne[1], s’apprête à bombarder les bars d’Europe, quelques mois après les Etats-Unis. Avec une arme de séduction massive: le Moscow Mule ou, plus exactement, le Stoli Mule. 

© Philippe Levy

Un cocktail frais et épicé qui réussira à vous faire croire que seul le soleil vous chauffe un peu les joues: dans un mug en cuivre qui vous collera les lèvres à la paroi givrée une fois rempli de glace, versez 4 ou 5 cl de vodka (et puis un jour, pour varier les plaisir, remplacez par du gin ou de la tequila), faites gicler le jus d’un demi-citron vert, allongez de ginger beer, touillez, plantez une rondelle décorative si vous vous sentez l’âme d’un esthète.

Le fizz épicé du gingembre, tel un sabot de mule, vient percuter le gras soyeux de la vodka, appelant à la deuxième tournée. Mais Stéphane Cronier, directeur du pôle spiritueux chez RFD, qui distribue Stoli en France, analyse un peu différemment les choses: 

«C’est un cocktail universel, idéal pour travailler les bars mainstream. Facile à refaire chez soi et facile à boire, frais, grand public, doté d’un rituel de service –très important, le mug!, mais nous les fournirons en aluminium, pas en cuivre. Oui, les clients les faucheront sans doute, mais ce sera la rançon du succès, la preuve qu’ils veulent consommer le Mule à la maison.» 

Enfin, dernier étage de la fusée, dès la fin mai Stoli commercialisera sa propre ginger beer en cannettes[2].

Si le Mojito est devenu le cocktail le plus liquidé sous nos latitudes, c’est parce que Havana Club y a converti un par un le moindre rade de France

La tactique a fait ses preuves par le passé. Si le Mojito est devenu le cocktail le plus liquidé sous nos latitudes, c’est parce que Havana Club, il y a près d’une quinzaine d’années, y a converti un par un le moindre rade de France et de Navarre afin d’écouler son rhum cubain, distribuant les verres siglés en même temps que la recette, jusqu’à ce que chacun s’y colle dans sa cuisine. Un pur coup de génie réitéré par Aperol avec son Spritz: l’an passé, au fur et à mesure que vos estomacs se trouaient, attaqués par les bulles suicidaires de ce cocktail couleur dalaï lama fluo, les ventes de l’apéritif amer faisaient joyeusement la culbute.

Spiritueux le plus consommé au monde (mais pas en France, où le whisky règne en maître), la vodka est un casse-tête à bien des degrés. A quelques rares exceptions près, on ne l’achète pas pour son goût, plus difficile à différencier d’une marque à l’autre qu’une portée de lapins albinos. A moins d’être né à l’est de l’Oural, où on la confond avec l’eau du robinet, on peut l’apprécier pour deux raisons. Sa force en alcool, qui anime les cocktails (version sophistiquée) ou anesthésie le Red Bull (version trash), et sa texture: une bonne vodka, en mix ou en solo, doit vous glisser sur la glotte comme le petit Jésus en culotte de velours, sans brûlure.

Quelque 27 millions de litres de ce spiritueux incolore mais pas toujours indolore trouvent un gosier consentant chaque année en France, dont 16 millions en grandes surfaces. Mais seuls deux facteurs le font vendre: son prix et/ou le marketing qui habille la mariée. 

Les vodkas dites «premium» (je vous invite à réviser ce qui différencie un flacon à 15€ d’un autre à 35€ ici) bataillent à coups de sommes folles sur ce dernier terrain. Et, à ce jeu-là, exhumer l’un des premiers cocktails jamais créés à base de vodka pour conquérir les cœurs (ou au moins les back bars) nous change agréablement de l’inutile énumération des distillations et des filtrations.

L’opération est osée si l’on songe qu’en 1941 le Moscow Mule fut imaginé, dans un pub de Sunset Strip à Hollywood, pour écouler deux produits dont personne ne voulait: la ginger beer et la vodka… Smirnoff! Avec un phénoménal succès que Stolichnaya, la vodka trophée de Roger Sterling dans Mad Men («Sers-toi un verre. Pas la Stoli!»), de Patsy dans AbFab, de James Bond dans James Bond entend bien réitérer soixante-quinze ans plus tard. Laissez-vous faire: tout va bien se passer.

1 — Privatisée en 1992, Stoli est interdite de vente dans son pays de naissance, où une piteuse homonyme la remplace, et a dû troquer la mention «vodka russe» qui ornait ses étiquettes contre «vodka premium». Retourner à l'article

2 — La ginger beer, issue de la fermentation du gingembre, est plus épicée, plus explosive que le ginger ale, soda aromatisé au gingembre, plus sucré et plus doux. Retourner à l'article

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