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Face à la menace russe, les Polonais s'entraînent activement à la guerre

Les Strzelec de Damian en embuscade | Hélène Bienvenu

Les Strzelec de Damian en embuscade | Hélène Bienvenu

Les Strzelec, ou «tirailleurs», ressemblent à s'y méprendre à une milice, pourtant, il n'en est rien. Les jeunes gens, garçons et filles, se préparent «au pire», en prenant des cours de secourisme et en apprenant les rudiments du combat.

Łódź (Pologne)

Une fausse grenade détonne sur un terrain militaire déclassé en périphérie de Łódź, en Pologne. «Vous avez tous votre casque et vos lunettes de protection?» interroge Damian, en tenue de camouflage. «Affirmatif», lancent d’une même voix ses treize disciples âgés de 16 ans à 40 ans. «N’oubliez pas: on ne tire jamais sur celui qui n’a pas d’arme!» poursuit Damian.

A 20 ans, c’est lui qui aujourd’hui pilote cette unité de combattants du dimanche. Ses ouailles en treillis, kalachnikovs factices à la main, se replacent soigneusement. On distingue trois sections à 100 m les unes des autres: «Vous faites quoi vous, la section frontale? Vous devez cesser le feu!» s’exclame toujours Damian, qui a élaboré cet entraînement tactique de plein air en s’inspirant des méthodes de l’armée américaine au Vietnam. «Allez, on recommence, mais cette fois-ci resserrez-vous!» lance l’étudiant en histoire à l’université de Varsovie.

Ils sont une centaine, en ce samedi de printemps, à s'être rassemblés pour un entraînement intensif de 48h. Membres d’associations civiles de défense, ils s’adonnent à un passe-temps qu’ils prennent de plus en plus au sérieux: la préparation à la défense du pays. Sur son flanc nord-est, la Pologne est voisine de la Russie –on estime que l’enclave de Kaliningrad, fortement militarisée, est gardée par près de 10.000 militaires–, à l’est, le pays partage 535 km de frontière avec l’Ukraine.

Proximité ukrainienne et mauvais souvenir russe

«On a tous, en Pologne, des membres de nos familles qui ont fait la guerre. Je connais l'histoire, on ne peut pas en exclure le risque sur le territoire polonais», rappelle placidement Damian, qui malgré son ascendance familiale militaire, n’ambitionne guère de rejoindre l’armée. La Pologne garde un souvenir amer des partages entre grandes puissances du XVIIIe siècle qui l’ont fait disparaître pour 123 ans, jusqu’en 1918

«Ce qui se passe en Ukraine est un choc pour les armées traditionnelles. C'est un nouveau type de guerre qui les prend de court», analyse cet ancien scout qui a rejoint, il y a quatre ans, l’unité 1009 du Związek Strzelecki Strzelec (ZS Strzelec) de la ville de Mińsk Mazowiecki, à 40 km à l’est de Varsovie. En polonais dans le texte, Damian est un «tirailleur». En plus de passer ses week-ends tapis dans de fausses tranchées, il fréquente un vrai club de tir «comme la moitié des trente membres de son unité».

«Tirailleurs»: combien de divisions?

Leur association a été fondée il y a presque cent ans, au moment où renaissait la Pologne. Comptant jusqu’à 500.000 membres à la veille de la Seconde Guerre mondiale, elle a été interdite sous le régime communiste, pour renaître en 1991. Aujourd’hui, ses adhérents se nomment commandant, officiers ou encore caporal, ils portent tous un uniforme à leur nom et un insigne propre à leur unité. Les «Strzelec» et autres groupements civils de défense non armés seraient 120 à travers la Pologne, regroupant jusqu’à 30.000 personnes. Des garçons et des filles (elles constituent 20% des bataillons) qui passent leur temps libre sur des champs de bataille imaginaires dans l'espoir d'acquérir des réflexes de combattant et de s'accoutumer au port d’arme.

De gauche à droite: 1) Damian en position de sauvetage, les Strzelec apprennent aussi les premiers soins 2) L'assaut est lancé dans un vrai-faux bunker 3) Damian | Photos: Hélène Bienvenu

«Nous préparons les jeunes au pire, souligne Krzysztof Wojewódzki, 60 ans, commandant en chef de l’association ZS Strzelec pour l’ensemble de la Pologne. Ils reçoivent une formation de secouriste pour être utiles au pays en cas de catastrophe naturelle, ils sont également formés aux techniques de défense et initiés à la stratégie militaire. C'est une éducation patriotique.» L’ex-brigadier insiste:

«C'est du patriotisme, pas du nationalisme. Nous sommes motivés par amour de notre pays, pas par la haine de nos voisins.»

Damian répond parfaitement aux critères du jeune patriote polonais. Ce frêle rouquin au regard doux et au tempérament calme n’a rien d’un skinhead.

«L'extrême droite polonaise nous déteste car nous souhaitons coopérer avec l’État et parce que nous accueillons tous les Polonais, quelle que soit leur couleur politique.»

De fait, ces associations sont une spécificité polonaise. Si, de l’extérieur, elles ressemblent à s’y méprendre à des milices, elles n’ont pourtant rien à voir avec, par exemple, les bruits de botte anti-Rom et antisémites de la «Magyar garda» hongroise (officiellement dissoute en 2009), affiliée à ses débuts au Jobbik, l’extrême droite magyare.

Depuis les affrontements en Ukraine, ces associations sont sur le feu de la rampe médiatico-politique en Pologne. L’attitude de leurs membres et celle du gouvernement polonais a de surcroît changé.

«Quand j'ai rejoint l'association à 16 ans, j'étais attiré par l'aventure, les feux de camp dans la forêt... Maintenant, c'est différent. Je ne dirais pas que j'ai peur d’une agression russe, mais je ressens une certaine anxiété. J'estime qu'être membre d'une association de défense relève du devoir.»

Même sentiment chez les lycéens polonais. Les classes à «profil militaire» où l’on s’initie au savoir (-faire) militaire, tout en suivant un cursus classique, connaissent un franc succès.

De gauche à droite: 1) Aleksandra, 17 ans, discipline de Damian, aimerait être pilote dans l'armée 2) Pétards et fumigènes pour se croire au front 3) Les filles constituent près de 20% des effectifs | Photos: Hélène Bienvenu

A tel point que le gouvernement polonais, en plus de ses nombreux investissements dans la défense, s’est décidé à franchir le pas de la coopération avec les «tirailleurs» et leurs confrères. En novembre 2014, un général à la retraite, Bogusław Pacek, a été nommé responsable des relations avec les associations civiles de défense, au sein du ministère de la Défense. Pas plus tard qu'en mars dernier, une fédération de ces mêmes associations a vu le jour, sous son égide.

Au Bureau de la sécurité nationale, instance chargée de la défense auprès du président de la République polonaise, on se réjouit du rapprochement entre civils et militaires:

«Deux de nos voisins se livrent une guerre non conventionnelle, à la suite de l’agression évidente de la Russie, constate son directeur Stanisław Koziej. La Pologne doit trouver les moyens de faire face à ces nouvelles menaces incarnées par exemple par de “petits hommes verts”: ces soldats qui ne se signalent pas comme tels.»

Les forces civiles polonaises pourraient bien constituer un élément indispensable de la défense du territoire.

«Je suis ravi de voir qu’on veut utiliser notre potentiel, s’enthousiasme Damian, qui disparaît dans le rideau d’un fumigène. Nous sommes des jeunes motivés, dotés d’une bonne formation militaire. Nous connaissons parfaitement le territoire où nous vivons et nous nous entraînons. En cas de besoin, nous pouvons seconder les militaires, voire leur prêter main forte.»

«Pan Pan Pan Pan Pan», lancent ses camarades à l’assaut d’un faux bunker. Ici à Łódź, tout à l’air plus vrai que nature.

«Nos armes sont factices, mais elles ressemblent comme deux gouttes d’eau aux vraies, résume David, 18 ans, élève de Damian. Le jour venu, il suffira d’appuyer sur la gâchette...»

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