Partager cet article

À Béziers, ils résistent encore et toujours à Robert Ménard

Capture d'écran du site En vie de Béziers.

Capture d'écran du site En vie de Béziers.

En 2014, la victoire écrasante de l'ancien patron de RSF a anesthésié la ville et les résistances locales à l'extrême-droite. Mais un an après, des collectifs de citoyens et des militants politiques se rassemblent pour s'opposer au maire.

Béziers (Hérault)

On ne sait jamais de quoi est capable un type qui se balade avec un flingue dans la poche de sa veste. La nuit, quand il arpentait les rues de Béziers avec son frère pour coller des affiches aux couleurs du Front national, André Troise prenait toujours avec lui ce petit revolver que personne n'avait vu, mais que tout le monde connaissait. Pourquoi faisait-il ça? Pour impressionner et pour provoquer, sans doute. Pour se protéger aussi, peut être un peu. Mais qui l'aurait assassiné? À cette époque, la guerre était déjà terminée. Et il ne risquait plus grand chose, sinon d'être arrêté pour port illégal d'armes à feu. Pour l'ancien capitaine de l'OAS passé ensuite par le Bloc identitaire, il s'agissait surtout d'entretenir une réputation, celle qui fit les légendes que l'on transmet dans les cercles Algérie Française, encore très puissants aujourd'hui dans certaines villes du midi de la France.

Un jour qu'il passait devant lui au Conseil régional de Languedoc-Roussillon, où les deux hommes siégèrent diamétralement opposés pendant six ans, le communiste Aimé Couquet l'interpella virilement. Dans un bar à moitié vide près de la statue de Paul Riquet, devant sa pression où la mousse commence à fondre, l'un des derniers opposants de Robert Ménard au conseil municipal de Béziers raconte l'anecdote en se poussant du col:

«De loin, je l'aperçois avec sa démarche qu'on connaissait tous. Sa veste pendait toujours sur un côté à cause du poids de son pistolet. Je l'ai regardé droit dans les yeux et je lui ai dit: "Allez, c'est bon, arrête de rigoler"...»

Aimé Couquet, 71 ans au compteur, fait une petite pause. Il est tout juste 16 heures. On le reconnaît à travers la vitre. Il avale une nouvelle gorgée de bière et reprend son récit:

«En 1962, j'étais en terminale et je me battais avec les fils de bourgeois bitterois qui étaient OAS. Puis, quand j'étais étudiant, on faisait le coup de poing avec les gars du GUD à la fac de Montpellier. Alors Ménard, vous savez, il me fait pas peur.»

Même s'il revendique ouvertement l'héritage OAS de son père Émile, ancien syndicaliste communiste, l'ex président de RSF paraît être la copie bien pâle des terreurs qui l'ont précédé, et qui n'ont eu d'autre choix que de l'adouber dans la cité héraultaise lorsqu'il s'est parachuté aux dernières municipales. Surtout, l'histoire en dit long sur le climat qui règne à Béziers depuis un an. Entre mauvais western et série télé, les dagues sont encore tirées.

La comédie du pouvoir, elle, n'est pas toujours très bonne. Pour les médias nationaux qui se ruent devant la mairie à chaque polémique (interdiction du linge aux fenêtres, commémorations devant une stèle en l'honneur des fusillés OAS, affiches criardes pour vanter l'armement de la police municipale, et plus récemment comptage confessionnel des élèves des écoles), Couquet et ses coups de sang font figures de derniers des Mohicans. Il faut dire qu'au conseil municipal, ils ne sont plus que quatre élus de gauche à résister frontalement à la politique du maire, quand certains adjoints de Raymond Couderc, le maire précédent, ont carrément rejoint le nouveau maire d'extrême-droite. «Un jour qu'il donnait une interview, Ménard avait fermé les portes de la mairie. En sortant, je lui fait remarquer, poursuit Couquet. Et la télé commence à m'interviewer. Ménard me toise avec mépris, puisque c'est sa méthode, et il me dit: "Tu devrais me remercier, on n'a jamais autant parlé de toi sur BFM".»

«Sa politique à courte vue ne tiendra pas»

Voilà où en sont, en apparence, les résistances à Béziers, 70.000 habitants, qui se passerait bien de certains records: la ville compte un tiers d'habitants sous le seuil de pauvreté, le double de la moyenne nationale, et 22% de chômeurs. En tout, dans le quartier populaire de la Devèze, ils sont 11.000 ménages à subir la loi des marchands de sommeil, qui préfèrent louer aux familles gitanes des logements insalubres plutôt que de les rénover. Depuis des années, la mairie s'est largement contentée de ravaler les façades des beaux immeubles haussmanniens du centre-ville, notamment ceux de l'avenue Alphonse-Mas.

«Les résistances viendront au fur et à mesure, il ne faut pas s'affoler», relativise Aimé Couquet, optimiste. «Aujourd'hui, Ménard surfe sur la vague Bleu Marine. Mais ça ne peut pas durer car les problèmes essentiels de la ville ne sont pas réglés. Sa politique à courte vue ne tiendra pas. Il le paiera, c'est certain.»

Sous les fenêtres de la mairie, dont l'entrée est ornée d'une plaque de marbre en l'honneur de Jean Moulin, qui est né à Béziers et y fit ses études, les membres du collectif «En vie à Béziers» baissent la voix. Ils cabotinent. «Qu'est-ce que vous faites devant les lignes ennemies? C'est à peu près certain qu'ils nous observent...», rit Jean-Paul Vandermeeren, un retraité belge qui participe à l'aventure. C'est le même ton espiègle qui anime leur «Contre-journal», lancé sur Internet il y à peine six mois, en novembre 2014, en réponse aux provocations de Ménard dans le journal municipal, comme ces mots croisés sur l'Algérie Française. Chaque mois, ils se réunissent dans un «joyeux bordel» pour décortiquer l'actu et brosser des illustrations satiriques, avec un esprit mordant et un côté un peu anar revendiqué.

La victoire de Ménard a eu un effet anesthésiant

Jean-Paul Vandermeeren, militant EELV

Assis autour d'une longue table, dans un local à peine éclairé, ils reprennent les papiers du Journal de Béziers et le caricaturent à leur sauce. Ils se rendent aux évènements organisés par la mairie et en font leur récit. Comme pour montrer qu'ils sont toujours en vie, bien décidés à repartir au front. «La victoire de Ménard a eu un effet anesthésiant, tellement elle était forte et puissante. Là, on commence à se réveiller un peu, parce qu'en campagne, on y croit, évidemment. On se bourre un peu la tête», estime Jean-Paul Vandermeeren, militant chez les Verts depuis trente ans et qui figurait en cinquième position sur la liste PS aux municipales. «Le déclic, c'est quand Ménard a revu toute la mise en page du journal municipal», remet-il. «Avant, il y avait du contenu intéressant. Là, c'est complètement chargé, avec des couleurs criardes et une mise en page accrocheuse.»

Sylvie Goupille, une bibliothécaire de Béziers engagée dans le collectif, qui signe des papiers sous son vrai nom quand d'autres utilisent des pseudos, résume la démarche d'un trait: «Son journal, ça n'est rien moins que le Minute des années 50. Mais il devrait nous remercier parce qu'en fait, on est écolos: on recycle son torchon, en quelque sorte!» «Le journal de Ménard, ça ressemble à Gala mais bourré d'idéologie», ajoute Jean-Paul Vandermeeren.

«Trouver un moyen transversal de lutter»

En six mois, le «Contre-journal» a attiré près de 20.000 visiteurs sur son site. Si l'entreprise est collective, c'est David Garcia, un infirmier de 38 ans engagé au Parti de gauche, qui en est à l'origine. Arrivé en 1982, ce petit-fils de réfugiés espagnols (son grand-père était surveillé par la police française pour ses activités politiques antifranquistes) a grandi à Béziers. Il y a six mois, il tousse quand il lit, dans un article traitant du prix de l'eau, l'expression «No pasaran!», célèbre slogan antifasciste des républicains anti-franquistes.

«Après les élections, on était tous un peu démobilisés, mais on a vite cherché à se réunir», lâche David, de la terrasse d'un des deux restaurants de la Place de la Madeleine à Béziers. «Le PS a envoyé quelques invitations pour préparer les conseils municipaux mais on trouvait que ça n'était pas à la mesure de ce qu'il s'était passé. Il fallait trouver un moyen transversal de lutter. En voyant cette insulte faite aux républicains espagnols, je me suis dit qu'il fallait répondre à ce torchon.» La première réunion, en octobre 2014, rassemble cinq personnes. Objectif: démonter l'argumentaire de Ménard, se mobiliser pour qu'il «dégage» et proposer des solutions alternatives. Pour cela, «il faut rassembler au-delà des cercles militants». Et surtout attirer des jeunes. Ils ne désespèrent pas d'attirer des artistes, slameurs ou issus de la culture urbaine.

Quelques semaines avant la création du collectif, les élections européennes de juin 2014 ont confirmé l'implantation de Ménard et consacré la percée électorale du FN, en tête avec près de 36%. Aujourd'hui, le collectif «En vie à Béziers» aspire à devenir une association, avec une petite cinquantaine de membres, âgés de 35 ans en moyenne. Un de ceux-là, Didier Ribo, qui fait figure de vieux sage du haut de ses 60 ans, caricature la situation d'une formule acerbe: «Avec son élection, on a pris un gros coup de pied au cul. Il y a eu un effet raz-de-marée.» Éducateur spécialisé et engagé à «Ensemble», une scission du NPA, Didier regrette le «Front républicain» lancé par une partie de la gauche pour faire barrage à Ménard et ainsi appeler à voter Elie Aboud, alors que la liste PS s'était maintenue au deuxième tour. Allié au FN, Ménard s'est nourri de cette division et a réussi la fusion de la droite et de l'extrême-droite, en réunissant environ 1.000 voix de plus que la majorité UMP sortante en 2008, lorsque Raymond Couderc était élu dès le premier tour.

Ça va être long, pénible et âpre pour tout reconstruire

David Garcia, créateur du «Contre-Journal»

La politique libérale du maire sortant avait provoqué la désertion du centre-ville, où les petits commerçants furent obligés de mettre la clé sous la porte face à la concurrence des grandes enseignes. Ménard, en bon arbitre des clientèles locales, a donc misé à fond sur le poujadisme et le vote anti-immigrés, qui séduit une frange de l'électorat pied-noir. «Ça va être long, pénible et âpre pour tout reconstruire», déplore David Garcia, qui ne lâche rien mais se désole d'avoir à Béziers «le bas du panier du personnel politique». «L'opposition a été dynamitée par cette élection», renchérit Didier Ribo. «La résistance est éclatée et c'est aussi pour ça qu'on croit au travail en réseau.»

On sent parmi eux une réelle volonté de travailler de façon collégiale. Les décisions sont prises à l'unanimité, démocratiquement. Tout est discuté. «Il y a toujours un débat et aucune censure, sauf si c'est vraiment contraire à la ligne du collectif», explique Didier. «Mais comme on a pas de ligne éditoriale...»

Parmi eux, une majorité n'a jamais été encartée au sein d'un parti. Et pour ceux qui ont un jour adhéré, il s'agit de contourner le fonctionnement autoritaire d'une organisation où tout se décide en haut. Conséquence: tout prend plus de temps, comme les statuts de leur association, en cours d'écriture depuis plusieurs semaines. La notion d'autorité n'y figurera sans doute pas. «Dès qu'on pose comme condition que c'est un collectif ouvert, ça relève toujours un peu du miracle», relève encore Didier Ribo. «Pour ceux qui sont habitués à lever le doigt pour avoir son tour de parole, c'est sûr que ça change. Ça parle un peu n'importe comment, mais tant mieux! Parfois on finit le comité de rédaction à 1 h du mat', complètement rincés.»

Cinq sections PS qui s'écharpent

La politique et la résistance: il n'y a que dans ces deux domaines que le travail ne manque pas. Car ici à Béziers, tout est à reconstruire. C'est pas moins de cinq sections PS qui s'écharpent depuis des années, pour finir par être inaudibles. «Ils ne sont pas fiables», souffle Didier Ribo. Preuve du peu d'estime qu'il lui accorde, Robert Ménard s'est empressé de réaffecter les deux employés de la Ville qui travaillaient pour l'opposition municipale à un usage plus conforme à l'idée qu'il s'en fait. «Désormais, le maire souhaite nous affecter une secrétaire choisie parmi le personnel municipal», regrettait récemment l'élu PS Jean-Michel du Plaa dans le Midi Libre.

Les résistances prennent alors de nombreux visages. Elles se dispersent en îlots, où chacun fait ce qu'il peut. «En vie à Béziers» s'est associé à la Ligue des Droits de l'Homme et à son avocate, Sophie Mazas, qui porte avec eux les recours, notamment sur la crèche dans le hall de la mairie ou le couvre-feu pour les mineurs décidés par Ménard. Le jour où le recours était jugé, un homme s'est présenté devant le parvis de l'Hôtel de Ville pour y inscrire, avec une bombe de peinture, le mot «laïcité». En quelques secondes, une quinzaine de types sont sortis de la mairie pour le déloger. «C'était disproportionné. On a essayé d'argumenter, c'était impossible», jure David Garcia, témoin de la scène.

Dernier épisode en date, le «fichage» pratiqué ouvertement par Ménard pour compter les élèves musulmans dans chaque école de sa ville, à partir de leur patronyme, affaire pour laquelle le parquet de Béziers a ouvert une enquête préliminaire. Une façon de rappeler, pour le maire, son attachement au discours identitaire d'une aile du FN auquel il n'appartient pas, mais avec lequel il partage de nombreuses idées. Comme elle le fait pour de nombreuses décisions du maire, la LDH portera un recours au tribunal administratif contre cette nouvelle provocation: «C'est aussi une forme de résistance, pour lui montrer qu'on ne lui laissera pas le champ libre», indique David Garcia, qui fera partie des requérants en tant que parent d'élève. «Le problème, c'est qu'il a une autorité sur l'école publique, c'est lui qui peut délivrer des dispenses d'établissements. Or, avec ce genre de propos qui font une discrimination, il est dans une forme d'illégalité.» 

Les combats ne manquent pas pour se réunir: le CARPE, ou «Collectif d’action pour une régie publique de l’eau», a vu le jour il y a deux ans pour mettre fin au contrat de la Lyonnaise des Eaux avec la ville, qui date des années 50. Le «Réseau Citoyens Solidaires Béziers» (RCSB), créé il y a quelques semaines pour prolonger l’action de la manifestation du 14 mars contre la rue du commandant Hélie Denoix de Saint-Marc, organise une conférence en forme de «riposte», le 21 mai, sur la fin de la guerre d'indépendance de l'Algérie, en présence de deux historiens. Sans parler de l'ABCR, «Association biterroise contre le racisme», ou encore le «Café citoyen», piloté par Robert Clavjijo, ancien professeur du lycée Henri-IV de Béziers, qui organise également des conférences une fois par mois. «En fait ici, on a les mêmes problèmes qu'ailleurs, mais exacerbés», dit David Garcia. «Et le vote FN est en grande partie un vote raciste. Nulle part ailleurs je n'ai entendu parler de façon aussi forte de "chaouis", de "ratons", de "bicots"...» Reste à greffer les initiatives les unes aux autres, pour encaisser les coups ensemble.

«À force de trop réunir, on finir par rétrécir»

Pour l'instant, le maire, qui déteste les «tièdes», observe ces résistances d'un œil distancié. À l'inauguration du 14 mars, il avait prévu des enceintes de policiers et parqué les opposants derrière des blocs de pierre, avec le Chant des africains à fond dans des enceintes posées juste à côté. Dans le «Contre-journal», «Maurane bob» s'est fait un plaisir de raconter l'évènement avec des photos détournées par des illustratrices:

«Il est 14h15, nous sommes du côté de l'avenue Pierre-Mendès-France, et une foule mécontente obstrue l'entrée du boulevard Cadenat, à l'autre bout duquel va se tenir la cérémonie à partir de 14h30. Entre les deux, les forces de l'ordre munies de barrières empêchent toute circulation (…) Tout en pestant contre l'inefficacité des écrans solaires, j'essaie de me concentrer sur la suite du discours. Le maire de Béziers en a marre de la repentance, de la contrition, et tout ça. Après tout si la France a envahi l'Algérie au XIXe siècle, c'était pour la bonne raison qu'il y avait des pirates, et pas des rigolos, on oublie trop souvent de le dire.»

Après la manifestation, Robert Ménard s'emportera dans les colonnes du Journal de Béziers et attaquera un journaliste du Midi Libre, accusé d'avoir sous-estimé le nombre de participants. Sylvie Goupille se souvient:

«Pour dénoncer le fait que Ménard débaptise la rue, on a simulé une remise officielle de la plaque du 19 mars 1962. Une heure après, il n'y avait déjà plus rien, ils avaient tout nettoyé.»

Ici, on ne pourrait pas dessiner
des tags sur les murs pour protester
ou coller des affiches anti-Ménard

Sylvie Goupille, bibliothécaire

Preuve que le maire est quand même attentif. «Ici, on ne pourrait pas dessiner des tags sur les murs pour protester ou coller des affiches anti-Ménard, ce serait éliminé direct. Donc notre espace de liberté, c'est notre site Internet», dit-elle. Aimé Couquet, l'opposant communiste, a reçu une lettre assortie d'une menace de mort en juillet dernier. «Au début, je ne voulais pas porter plainte, mais les jeunes camarades m'ont convaincu», raconte-t-il. «Je ne sais pas d'où ça vient, mais ils avaient écrit que je n'étais pas un résistant, que les vrais résistants, c'était l'OAS. Il avaient dessiné une potence sur laquelle j'étais installé.»

À Béziers, les partis sont toujours tentés de tirer la couverture à eux. Ici, le PCF compte près de 200 adhérents. «On a les troupes», jure Couquet. Même s'il partage de nombreux combats avec le collectif «En vie à Béziers», il les regarde aussi un peu de haut: «Le problème, c'est qu'ils n'ont pas les moyens de faire campagne. Ils ne parlent qu'entre eux.» Didier Ribo réplique: «Si tu bosses qu'avec tes militants, tu finis par tourner en rond. L'idée de notre démarche, c'est que chacun se prenne en main, on est obligé de voir plus loin que les partis.» «À force de trop réunir, on finir par rétrécir. Il faut de la diversité», conclut Couquet. La bataille d'égos n'est jamais très loin.

«Nous sommes sur une ligne de crête mais notre voix porte encore trop peu», indique David Garcia, qui doute que la résistance puisse émerger des partis politiques, qui répondent à des codes précis qu'il est difficile de bousculer. «Je crois beaucoup dans l'éducation populaire, d'autant plus si elle est portée par une synergie de collectifs qui associent citoyens, partis et syndicats. Sinon, on court le risque de s'épuiser et d'échouer.» Pour terminer la journée, il fait visiter son quartier d'enfance, où les blanchisseuses lavaient jadis le linge des bourgeois. On rejoint la place des Canterellettes par les rues désertes, pavés défoncés, où trois gamins déménagent un canapé et l'installent... devant un immeuble dont les murs sont aussi sales que jolis. Aux fenêtres, du linge sèche au soleil. Depuis l'arrêté du maire, aucun policier ne s'est hasardé à verbaliser une famille pour cela. La pince à linge figure tout de même sur le logo du collectif «En vie à Béziers», comme un symbole de ces résistances.

Au loin, on voit l'ancienne prison, que Robert Ménard a rachetée et veut transformer en hôtel de luxe. À côté de la nouvelle, un quartier de logements sociaux, complètement coupé des commerces et des services publics. «Quel mépris... Et quel symbole», se lamente Jean-Paul Vandermeeren.

Du haut de cette jolie place bordée d'arbres verts, on peut embrasser du regard cette ville populaire où plusieurs milliers de touristes viennent visiter les écluses de Fonserannes du Canal du Midi, sans dépenser leur argent en centre-ville. Pendant la campagne, les écolos proposaient de relier ces deux parties de la ville par un téléphérique. Du côté de Ménard, on a rigolé. Aujourd'hui, on y réfléchit sérieusement. Preuve que les résistances ne sont pas inutiles.

Grisé par les souvenirs, David Garcia se lance alors dans le récit du Vicomte de Trencavel, qui administra la ville à la fin du XIIe siècle et fut assassiné dans l'église de la Madeleine par la bourgeoisie locale. Par vengeance, son fils décida de massacrer la ville. David Garcia en tire une leçon:

«Ce qui est étrange, c'est qu'on rappelle toujours l'invasion des royaumes du Nord contre les Bitterois, mais la mémoire est sélective quand il s'agit de rappeler que le suzerain local a fait tuer les villageois.»

Ici en effet, on considère les Parisiens ou les étrangers comme des ennemis, sans voir que les locaux peuvent aussi commettre les pires atrocités. «Celui qui vous veut du mal n'est pas toujours celui qu'on croit», sourit David. Robert Ménard, lui, est né à Oran, en Algérie. Mais il a grandi dans le quartier de la Devèze et étudié à Béziers, au lycée Henri-IV, à quelques mètres de la mairie qu'il occupe.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte