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A chaque Anglais son «French bashing»

14 juillet 2012 à Londres Garry Knight via Flickr CC License by

14 juillet 2012 à Londres Garry Knight via Flickr CC License by

Depuis le Moyen-Âge, les Anglais ont un dicton: «Always blame the French!». Mais leurs sorties anti-françaises revêtent de nombreuses significations.

A la fin du mois de mars, alors que la campagne pour les élections générales britanniques, qui se tiennent ce jeudi 7 mai, battait son plein, le Premier ministre David Cameron signait une tribune dans le Sunday Times. Il y tenait des propos un brin vachards à l’encontre de son rival Ed Miliband et surtout de la France, en évoquant le «rêve français» du leader travailliste, accusé d’avoir voulu suivre «le même chemin» que le nouveau gouvernement socialiste en 2012. 

La charge de l’Anglais sur le carré français et son bilan était violente:

«Imaginez ce qui se serait passé si Miliband avait été libre de poursuivre son rêve français: les retombées se feraient sentir avec des pertes d’emplois catastrophiques, une baisse du niveau de vie, une dette impressionnante et une chute de l’espérance dans notre avenir.»

Il s’agit là d’un des plus récents exemples de French bashing, ce péché mignon, ou cette manie, qu’ont les hommes politiques et la presse d’outre-Manche d’y aller franco sur les Français, histoire de mettre les rieurs de leur côté et de serrer les rangs insulaires face aux sales gosses du Vieux continent. «C’est une partie de billard à trois bandes pour Cameron. Le French bashing fait partie d’un tout qui permet d’embarrasser Miliband et de le faire passer pour l’homme des syndicats, de dire que si vous votez pour lui, vous aurez 3,5 millions de chômeurs», décrypte Christian Roudaut, qui a été correspondant à Londres pendant douze ans et a tiré un livre de son expérience, Ils sont fous ces Anglais!

Taper sur les Français, c’est effectivement une discipline qu’affectionnent les conservateurs. En juin 2012, juste après l'élection de François Hollande, David Cameron, toujours lui, annonçait déjà qu'il était prêt à dérouler «le tapis rouge aux entreprises françaises» qui fuiraient leur pays et sa fiscalité carnassière pour s’installer dans une Grande-Bretagne à l’imposition plus bienveillante. Boris Johnson, le maire Tory de Londres, lui emboîtait le pas et blaguait au sujet de la fameuse taxe à 75%: «Depuis 1789, on n’avait pas assisté à une telle tyrannie.»

Christian Roudaut rappelle pourtant que le French Bashing n’est pas seulement un réflexe de droite: «Ce n’est pas l’apanage des conservateurs. En 2003, par exemple, Tony Blair avait joué à fond la carte du French Bashing au moment où la France refusait de s’engager dans la guerre en Irak.» En revanche, quand la gauche ou sa presse s’attaque aux Français, elle s’attache moins aux divergences politiques qu’aux différences culturelles, note Philippe Marlière, politologue français, qui enseigne au University College à Londres:

«Le French bashing travailliste porte souvent sur les codes culturels: ils se prennent au sérieux, n’ont pas d’humour, ils sont arrogants et guindés.»

So English

Cette tradition consistant à «bouffer du Français» remonte à loin. Au Moyen-Age, les Anglais avaient déjà pour dicton «Always blame the French». Une ancestrale obsession anglaise, et non britannique. Ecossais, Gallois et Nord-Irlandais ne s'adonnent pas à ce passe-temps voire, dans le cas des Ecossais, se sentent historiquement proches de la France, l’autre ennemi héréditaire de l’Angleterre. 

La France aussi est longtemps restée sereine face aux piques venues de cette «nation de boutiquiers» comme l’appelait Napoléon dans un accès d’English bashing, ou plutôt de «mépris des Anglais». Mais désormais, les Français voient rouge et foncent tête baissée. Des réactions d’orgueil qui peuvent avoir un côté chevaleresque mais ne sont pas toujours finaudes, comme quand l’ambassade de France au Royaume-Uni défendait dans un communiqué le modèle sociale français en pointant l’état où se trouvait le National Health Service britannique. 

Il faut dire que la diplomatie française réagissait à un article de City A.M pas toujours très subtil. Dans le principal gratuit économique du pays, on lisait notamment les dénonciations habituelles d’«une maladie économique française due à un Etat dirigiste, à son niveau d’imposition horriblement élevé, à ses régulations folles, au niveau absurde de dépenses publiques inefficaces et à une haine généralisée du commerce, du capitalisme, du succès et du fait de travailler dur.»

Mais peu importe l’outrance de l’attaque, les «Français commettent une erreur stratégique» en répondant, sourit Philippe Marlière, car les Anglais mettront de toute façon leurs taquineries sur le compte de l'humour, ou verront dans les réponses françaises un déni supposé des réalités. Cependant, «Cameron est assez sérieux», assure Christian Roudaut. «Quand il parle de la France, il agite le spectre d’un Etat bloqué à tous les étages, ayant perdu l’esprit d’entreprise, si tant est qu’il l’ait jamais eu. C’est l’anti-modèle par excellence.»

Critiquer les Français peut aller beaucoup plus loin que de rire de leur saleté avérée ou fantasmée, de leur fidélité conjugale douteuse, plus loin même que railler leur fainéantise, leur amour des chicaneries et des lois ou leur prétendue haine du libéralisme économique. Pour certains Anglais, les tares françaises ont la taille d’un continent: «Sans dire que le French Bashing revient à dénoncer l’Europe, la France représente la bureaucratie et symbolise souvent les défauts européens: la fiscalité élevée, les lourdeurs administratives», explique Christian Roudaut. Philippe Marlière tempère: «La France n’est plus assez puissante pour incarner l’Europe. L’Europe, pour les Anglais, ce n’est pas la France, c’est la technocratie de Bruxelles, c’est la gabegie du Parlement de Strasbourg.»

Les Anglais croient-ils vraiment ce qu’ils lisent sur nous?

Il y a un an, un curieux papier s’étalait dans les colonnes du Guardian. Lucy Mangan y racontait, à base d’approximations, que les Français pourraient désormais, pardon, devraient, ignorer les mails et messages professionnels après 18h, grâce à un accord conclu avec les syndicats. Des titres, d’une réputation souvent moins sérieuse, s’étaient emparés de la nouvelle pour moquer l’incurable paresse française. Ici, comme en d’autres occasions, il faut faire la part de la réalité et de l’outrance dans le French bashing. «Est-ce que les Anglais croient à ce genre d’informations? Oui et non», répond Christian Roudaut, «mais ils sont enclins à y croire quand ça vient de la presse sérieuse comme le Guardian, d’autant plus que ça peut les conforter dans leur vision.»

C’est également une question de circonstances. La réussite du French Bashing est liée au grand théâtre de la politique internationale, hors duquel il ne trouve que peu d’échos. C’est l’analyse de Philippe Marlière : «Il y a un vieux fond anti-français, d’accord, mais les stéréotypes véhiculés font sourire en règle générale. C’est quand apparaissent les tensions, comme en 2003, qu’attaquer les Français dans les discours peut jouer un rôle politique et que les gens croient tous les excès du French bashing de certains tabloïds, ou des médias plus largement.»

Si à peu près tout Anglais qui se respecte aime à se gausser des défauts réels ou chimériques d’en face (ce en quoi le Français ne vaut pas mieux, évidemment), tout le monde ne peut pas adhérer sans réserve à l’humour, voire à l’hostilité déclarée dans certains cas, à l’égard de la France.

C’est sur le terrain de la sociologie électorale qu’il faut s’aventurer pour apercevoir un peu mieux qui sont les Anglais auxquels s’adresse et parle le French Bashing. Le politologue Philippe Marlière les situe plutôt dans le sud-est et dans les campagnes du centre de l’Angleterre. Politiquement et socialement, ils sont également identifiables, selon lui, en tout cas si on part du principe qu’ils appartiennent probablement au lectorat des tabloïds: l’amateur de French bashing apparaît comme généralement issu de l’électorat populaire, blanc, ouvrier, issu plus précisément de ces milieux ouvriers qui votaient Thatcher dans les années quatre-vingt.

Le French bashing est donc toujours solidement ancré dans une part de l’électorat anglais et largement diffusé dans l’opinion. Pas de raison de penser que les Anglais cessent de s’intéresser à notre cas dans un avenir proche. En revanche, l’évolution de la société civile anglaise va amener le French bashing à muter. L’appétit sexuel prêté aux Hexagonaux a souvent été le premier à faire les frais des médisants d’Outre-manche, mais les choses évoluent: «Ça vient d’une époque où les Anglais pouvaient être froids, cacher leurs sentiments. Ce n’est plus vraiment en adéquation avec ce que vivent les jeunes Anglais aujourd’hui», conclut Philippe Marlière.

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