Culture

Un coffret des Beatles au rabais

Colin Fleming, mis à jour le 10.09.2009 à 14 h 55

Ce qu'il manque à «The Beatles Stereo» pour en faire un classique.

Au Plaza Hotel, New York. Dezo Hoffmann

Au Plaza Hotel, New York. Dezo Hoffmann

Rouspéter à propos des Beatles, c'est un peu comme se plaindre que le soleil brille trop fort. Et maintenant que tout leur «back catalogue» a été remasterisé et n'a donc plus grand chose à voir avec les versions CD de 1987, on peut se dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des Beatles-monde possible. Enfin seulement si vous avez 200 euros et quelques à balancer dans un coffret qui contient des CD de trente minutes chacun, sans outtakes, ni morceaux live, ni même quelques inédits.

Les seuls bonus sont quelques misérables «mini-documents» genre making of. Pourquoi tant d'aigreur? Parce qu'au milieu des années 90, si EMI et les Beatles ont décidé de sortir les coffrets Anthology, c'était pour proposer au public des versions alternatives, des lives et des morceaux rares jamais édités auparavant. Et voilà qu'en 2009, on nous agite le coffret The Beatles Stereo, parce qu'il faut absolument préserver l'intégrité des albums originaux.

Mon cul!

Les Beatles eux-mêmes ont préféré les mixes en mono pendant une bonne partie de leur carrière, et maintenant, pour se procurer ces enregistrements, c'est-à-dire ceux qui sonnaient vraiment comme les enregistrements originaux, il faut acheter un autre coffret en plus du coffret stéréo - et il s'agit en plus d'une édition limitée dont le prix risque très probablement de s'envoler dans quelques mois sur eBay. Si l'on examine les coffrets Anthology, on se rend compte que les producteurs ont très soigneusement choisi leur contenu. Mais pas un seul concert dans son intégralité, pas non plus de documents relatant l'évolution d'une chanson au fil des prises. Et c'est typiquement le genre de choses qui auraient pu se trouver dans les nouveaux coffrets. Alors pourquoi ne pas en profiter pour y glisser quelques inédits, d'autant qu'on parle d'un groupe qui a laissé derrière lui un matériel incroyable?

Voici ce qui aurait pu figurer sur ces coffrets 2009:

1. La quasi totalité de Please Please Me a été enregistrée durant une session marathon de 585 minutes le 11 février 1963. John Lennon avait attrapé un mauvais rhume, et alors qu'il se donne à fond pendant les huit premières prises de «Misery», on se demande s'il va malgré tout réussir à aller jusqu'au bout de la chanson. Lors de cette session, on assiste aussi à la genèse de «I Saw Her Standing There» (dont le titre original était «Seventeen») et de «There's a Place», qui a toujours été une de leurs chansons les plus sous-estimées. Le groupe a l'air tout à fait à l'aise en studio - alors qu'ils sont censés être sous pression puisqu'ils enregistrent leur tout premier album - et on les entend fredonner des paroles de «Please Please Me», leur second single, entre les prises.

2. Les Beatles donnaient certaines de leurs chansons à d'autres artistes, des chansons qui devenaient parfois de vrais tubes. Ils les enregistraient rarement eux-mêmes, sauf quelques unes en démos. La mélodie de «Bad to Me», qui, chantée par Billy J. Kramer and the Dakotas fut un gros succès, est parmi les plus entêtantes de tous ces morceaux abandonnés par les Beatles. Lennon sonne certes un peu mièvre, mais c'est le genre de chanson qui vous reste dans la tête même après une seule écoute. «I'm in Love», composée la même année, est un chouette morceau bluesy pop avec un côté «chanté hors micro» un peu lancinant, et qui devint le second single de The Fourmost, un autre groupe originaire de Liverpool.

3. Il existe un paquet de «home recordings» des Beatles (NdT : premiers enregistrements d'un groupe, démos) et parmi eux, les meilleurs sont sans doute les nombreuses versions de «If I Fell» qu'on a retrouvées sur une cassette appartenant à leur chauffeur. Eh oui. C'est grosso modo A Hard Day's Night Unplugged. Pendant les quelques impros auxquelles se livre le groupe, on peut entendre ce qui deviendra par la suite « I Should Have Known Better». Idem pour la chanson «She Said, She Said» figurant sur Revolver - intitulée alors «He Said, He Said» - qu'on peut trouver sur d'autres «home recordings» vraisemblablement enregistrés début 1966, et dont les paroles font «  I know what it's like to be dead.» (Je sais ce que cela fait d'être mort). La chanson est pourtant du genre hippie-baba cool.

4. Le quatrième album du groupe et le moins apprécié des fans, Beatles for Sale, a été enregistré en 1964 par des Beatles épuisés par le tournage de leur premier film, une tournée mondiale et une apparition dans le Ed Sullivan Show. Et pourtant, en entendant la 11e prise de «What You're Doing», le groupe a l'air totalement frais et dispos. Rien à voir avec la version finale figurant sur l'album et ses modulations ridicules sur le break instrumental.

5. Et ça n'est pas comme si les Beatles/EMI n'avaient pas eu l'option live. Les plus longs concerts que le groupe ait jamais donnés dépassaient rarement la demi-heure, alors qu'on ne vienne pas me dire qu'il n'y avait plus de place sur les CD. Une de leurs meilleures performances live est un concert «retour au pays» donné à Liverpool en décembre 1963. Les Beatles n'étaient pas encore des stars internationales mais n'allaient pas tarder à le devenir, et le concert prend a posteriori des allures d'au revoir. Juste avant de commencer à jouer «Till There Was You», Lennon fait un clin d'œil au Cavern Club, et la voix de Paul McCartney est une véritable déclaration d'amour aux fidèles.

6. La cassette de leur concert à Philadelphie le 2 septembre 1964 à l'occasion de leur première tournée américaine prouve que la Beatles-mania bat son plein. Sans aller jusqu'à confondre les Beatles avec les Sex Pistols, le groupe n'a jamais - pour autant que je sache - joué  avec autant d'exaltation que pendant ce concert, le point d'orgue étant le solo de George Harrison sur «Roll Over Beethoven».

7. Retour en studio en novembre 1965, et qui donne lieu à un des documents sonores les plus intéressants: une répétition de 19 minutes du morceau «Think for Yourself» figurant sur l'album Rubber Soul, tour à tour désopilante, un peu molle, et virtuose. Ils se vannent gentiment les uns les autres et il y a quelques passages à censurer, mais vers la moitié de l'enregistrement le groupe réussit parfaitement la chanson, et on entend un «C'est bon» qui vient clôturer le tout. Il existe aussi une version géniale de «Run for Your Life» où Lennon prend son plus bel accent scouse (NdT : propre aux habitants de Liverpool). La version album est quant à elle carrément détestable.

8. Le Graal. La première prise de «A Day in the Life» sur Sgt. Pepper. On a que quelques fragments (deux pour être précis) en bootleg, et l'intro «danse de la fée prune sucrée» de Lennon figure déjà sur Anthology. Mais n'importe quel fan des Beatles serait prêt à tout pour entendre le morceau en entier, même si celui-ci se ramassait complètement au bout d'un moment. Peu importe. La chanson emblématique des années Sgt. Pepper, «Strawberry Fields Forever» a été exploitée sous toutes ses formes sur Anthology, mais on ne nous a encore rien montré de la partie immergée de l'iceberg. Vingt minutes de prises en studio, c'est vraiment trop demander? Peut-être que le fan lambda s'en fiche, mais si ce fan a dépensé autant d'argent dans un coffret, rien ne l'empêche d'appuyer sur stop juste après la dernière chanson de l'album.

9. La remasterisation d'Abbey Road est vraiment le point fort de ce coffret; le mix stéréo lui donne un véritable second souffle. Mais pour épater tout le monde, il aurait fallu y inclure la 37e prise de «Something», écrite par Harrison, et qui de chanson d'amour classique se transforme tout à coup en un puissant monstre bluesy. On dirait presque du heavy metal, une sorte de masse vivante et trépidante et qui pourrait passer pour une outro de Black Sabbath.

10. Les «Get Back sessions» de 1969 furent assez riches pour remplir des dizaines de CD. Beaucoup à jeter, certes, mais aussi des choses absolument fascinantes, parfaites pour des bonus. Sur une cassette enregistrée le 14 janvier, il y a les seules interprétations par les Beatles de la chanson «Woman» écrite par McCartney et qu'il a donnée à Peter and Gordon en 1965. Sur d'autres cassettes enregistrées quelques semaines plus tard, c'est une version carrément rigolarde de «Maybe Baby» de Buddy Holly, emmenée par Lennon. Il aurait fallu à l'époque plus que de la franche camaraderie rock'n'roll pour sauver le groupe, mais aujourd'hui, qui n'a pas envie d'enrichir sa collection de nouveaux trésors beatlesiens? Ah non désolé, ce coffret ne m'intéresse pas, y a tout plein de trucs dont j'ai jamais entendu parler. Sérieusement, qui pourrait penser une chose pareille?

Colin Fleming

Traduit de l'anglais par Nora Bouazzouni

Image de une: Au Plaza Hotel, New York. Dezo Hoffmann

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