Les drones tuent des civils, mais sans eux ce serait pire

Un graffiti à Sanaa dénonçant les attaques des drones américains au Yémen, en novembre 2014. REUTERS/Khaled Abdullah

Un graffiti à Sanaa dénonçant les attaques des drones américains au Yémen, en novembre 2014. REUTERS/Khaled Abdullah

Si l'on souhaite minimiser les pertes civiles, abandonner l'utilisation des drones –et en revenir au bon vieux bombardement aérien ou terrestre– est la pire des choses à faire.

Le 23 avril, le président Obama a été contraint de reconnaître une terrible erreur. Une attaque de drone américain contre des agents d'al-Qaida au Pakistan, conduite en janvier de cette année, a accidentellement provoqué la mort de deux otages –Warren Weinstein (un Américain) et Giovanni Lo Porto (un Italien)– qui étaient détenus sur le site attaqué.

Des morts tragiques

Les adversaires des drones et même certains de leurs partisans sont sous le choc.

«Des responsables actuels et passés du contre-terrorisme américain ont déclaré que les révélations [du 23 avril] viennent mettre à mal des années d'affirmations du gouvernement américain sur la précision des drones, écrit ainsi le Washington Post. Ces nouvelles victimes viennent s'ajouter au nombre tristement croissant des victimes américaines des drones. Depuis 2002, au moins huit Américains ont été ainsi tués par des attaques de drones au Pakistan et au Yémen.»

Le New York Times partage la même vision des choses:

«Toutes les enquêtes indépendantes menées sur les frappes ont montré que le nombre des victimes civiles était supérieur à celui annoncé par les autorités.»

L'article décrit ce dernier coup dur comme «un démenti cinglant aux affirmations de M. Obama, qui avait espéré lancer un nouveau genre de guerre moins coûteux en vies humaines».

L'indignation est compréhensible. Mais ces deux morts, pour tragiques qu'elles soient, ne changent rien à une vérité fondamentale: pour les civils, les drones sont les armes les moins meurtrières de l'histoire moderne. Comme je l'ai déjà évoqué dans Slate, les drones sont plus précis dans leurs recherches et leurs frappes. Si l'on souhaite minimiser les pertes civiles, abandonner l'utilisation des drones –et en revenir au bon vieux bombardement aérien ou terrestre– est la pire des choses à faire.

Prenons le cas du Pakistan. Selon les estimations les plus hautes, celles du Bureau of Investigative Journalism, les drones auraient tué entre 2.449 et 3.949 personnes dont 423 à 962 civils. Si l'on se fonde sur les estimations basses, le taux des pertes civiles est de 17%. Si l'on se fonde sur les estimations hautes, le taux est de 24%.

Ces deux morts, pour tragiques qu'elles soient, ne changent rien à une vérité fondamentale: pour les civils, les drones sont les armes les moins meurtrières de l'histoire moderne

 

Au Yémen, le même organisme dénombre entre 436 et 646 personnes tuées par des drones, dont 65 à 96 civils. C'est un taux de 15%. Si l'on prend en compte d'autres incidents considérés comme des frappes possibles mais non confirmées de drones, le taux au Yémen tombe entre 8% et 14%.

La New American Foundation tient un décompte différent. Selon elle, le taux de pertes civiles serait compris entre 8% et 12% au Pakistan et entre 8% et 9% au Yémen. Un troisième décompte, en provenance du Long War Journal évoque quant à lui un taux de 5% de pertes civiles au Pakistan (une fois Warren Weinstein et Giovanni Lo Porto rajoutés au décompte) et 16% au Yémen.

Comparez ces chiffres avec les taux des autres méthodes de combat.

Commençons avec des taux de pertes relevés pour des opérations comparables: l'analyse du Bureau of Investigative Journalism des «opérations secrètes» au Yémen. La méthodologie du BIJ regroupe sous ce terme les attaques effectuées par les Américains en dehors des drones: les attaques aériennes, les tirs de missiles et les opérations au sol. Le BIJ décompte entre 68 et 99 morts civils dans ces opérations sur un total de victimes allant de 156 à 365. Voilà un taux de pertes qui va de 27% à 44%: trois fois plus que les attaques de drones dans le même pays.

Regardez les statistiques du BIJ pour la Somalie: pour les drones, le BIJ décompte entre 23 et 105 morts, dont entre zéro et cinq étaient des civils. Pour les opérations secrètes, le BIJ décompte entre 40 et 141 victimes, dont 47 étaient des civils. Si l'on se fonde sur les chiffres les moins élevés, les drones ont des statistiques parfaites en Somalie. Si on prend les chiffres les plus élevés, les drones tuent sept fois moins de civils que les autres modus operandi.

Les attaques aériennes et les tirs d'artillerie tuent plus

Au cours du dernier mois, des centaines de civils sont morts au Yémen. Ce n'est pas la faute des drones. Les responsables sont des attaques aériennes et des tirs d'artillerie à l'ancienne, effectués par l'Arabie saoudite et ses partenaires arabes. La campagne a d'ailleurs connu un démarrage en fanfare avec des attaques sur des écoles, des hôpitaux, des maisons, des mosquées, un marché, une laiterie et un camp de réfugiés. Le 14 avril, l'ONU rapportait la mort d'au moins 364 civils. Au cours de la même période, le BIJ a recensé quatre attaques de drones au Yémen, qui auraient tué entre 13 et 22 personnes. Aucun civil dans ce nombre.

Avant l'émergence des drones et d'autres armes précises, la guerre était plus dangereuse pour les gens ordinaires. Le pourcentage des pertes civiles de la Seconde Guerre mondiale est évalué entre 40% et 67%. En Corée, l'estimation monte à 70%. Au Vietnam, un civil a été tué pour deux combattants ennemis. Au cours de la guerre du Golfe, ce chiffre n'était manifestement pas meilleur. Au Kosovo, il semble avoir été pire encore. En Afghanistan, les morts civils représenteraient entre 60% et 150% des pertes des Talibans. En Irak, on estime que les morts civils représentent 80% des morts de la guerre.

Certes, ces guerres sont des guerres au sens le plus ancien de la chose. On pourrait affirmer que la meilleure alternative aux frappes de drones, c'est la diplomatie, pas l'invasion. Mais les drones nous offrent, reconnaissons-le, une alternative militaire à une guerre stricto sensu.

Durant l'été 2014, Israël a affirmé avoir voulu éviter de tuer des innocents à Gaza. Le résultat a été effrayant. Selon une enquête menée par l'Associated Press après l'offensive, les 247 attaques aériennes effectuées par Israël sur des zones résidentielles ont provoqué la mort de 844 personnes. 508 d'entre eux étaient des femmes, des enfants et des hommes âgés de plus de 60 ans, «tous présumés civils». Si, pour continuer sur cette présomption, on part de l'idée que tout homme mort âgé de 16 ans à 59 ans était un combattant ennemi (ce qui est une très large extrapolation) on obtient le taux énorme de 60% de pertes civiles. Un bilan de l'ONU, à la hausse, parle de 1.483 civils palestiniens tués par ces raids sur un total de 2.505 morts, un taux de 66%.

Les drones ne sont pas plus dangereux pour les otages

Dans la guerre actuellement menée contre Daech, les Etats-Unis et ses alliés affirment avoir effectué plus de 3.000 frappes aériennes et avoir tué plus de 8.000 combattants de l'Etat islamique avec zéro pertes civiles confirmées. Mais personne ne croit ces chiffres. Le 10 avril, Airwars, un site Internet dédié aux enquêtes sur les victimes des guerres, a réuni des documents attestant de la mort de civils, entre 470 et 565, dont 240 à 300 étaient fondés sur des «indications raisonnables». Le site affirme également qu'au moins 110 morts «avec des degrés divers d'incertitudes» seraient dus à des tirs fratricides.

Avec des drones, on peut surveiller une cible 24 h/ 24. On peut rater quelque chose, mais il y a bien plus de risques de commettre une telle erreur en effectuant une frappe aérienne ou un assaut au sol

 

Il suffit de regarder les statistiques du Pakistan sur le long terme. Depuis 2012, les attaques de drones ont décliné. Mais les pertes civiles ont elles aussi décru, et à un taux bien plus rapide. Il y a un an de cela, le BIJ rapportait «qu'au cours des 18 derniers mois, les témoignages faisant état de pertes civiles ont presque totalement disparu [...] malgré une hausse des attaques visant des maisons». BIJ a également noté qu'au cours des six mois qui ont précédé «les militaires pakistanais ont effectué de nombreux bombardements massifs sur des cibles suspectées, dont certaines dans des zones urbaines. De très nombreux civils auraient été tués».

Les drones ne sont même pas plus dangereux pour les otages. Deux personnes détenues par al-Qaida, dont l'Américain Luke Sommers, sont morts en décembre 2014 au cours d'un raid de commandos au Yémen. Une autre otage américaine, Kayla Muller, a été tuée en février par une frappe aérienne jordanienne sur une base de Daech. Les responsables des frappes ont affirmé avoir «effectué des reconnaissances détaillées afin de s'assurer qu'aucun otage ne se trouvait dans les bâtiments pris pour cible», selon le New York Times, mais l'un d'eux reconnaissait qu'ils «n'avaient pas été en mesure de surveiller les bâtiments 24 heures sur 24».

Avec des drones, il est possible de surveiller une cible 24 heures sur 24. On peut rater quelque chose, comme cela s'est produit dans l'affaire Weinstein. Mais il y a bien plus de risques de commettre une telle erreur en effectuant une frappe aérienne ou un assaut au sol. Dans la campagne que nous menons contre Daech, nous larguons des bombes sur des objectifs moins de 25 minutes après que nos alliés au sol ne nous les aient signalés. Préféreriez-vous être un civil là ou au Pakistan?

Je suis triste et désolé que Warren Weinstein et Giovanni Lo Porto soient morts. Et je suis encore plus triste et désolé de savoir que c'est notre gouvernement qui les a tués. Mais ils ne sont pas morts parce que le bâtiment où ils étaient détenus était surveillé par un drone. Ils sont morts malgré cela.

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