Partager cet article

«Les Terrasses»: la grande image d'Alger

Scène du film «Les Terrasses» | via Allociné

Scène du film «Les Terrasses» | via Allociné

Le dernier film de Merzak Allouache est un huis clos au grand air qui met le spectateur en position de témoin et non de voyeur.

L’aube, et l’appel à la prière de l’aube, se lèvent sur la grande ville. Dans un immeuble abandonné du quartier Notre-Dame d’Afrique, un homme est torturé pour des motifs sordides. Au sommet d’un bâtiment de Bab El Oued, un propriétaire harcèle une famille de squatters. Sous le ciel de la Casbah, une jeune femme joue d’un instrument de musique en attendant ses copains… Une journée entière rythmée par les cinq prières de l’islam, cinq quartiers d’Alger où sont situées les cinq terrasses. Là se déroule entièrement ce film aux multiples récits, aux innombrables personnages, aux horizons à la fois ouverts sur toute l’Algérie (et beaucoup de notre monde) et fermés par des contraintes, des peurs, des souvenirs, des bassesses et des conformismes.

Les Terrasses est un huis clos au grand air, comme Alger est une prison à ciel ouvert pour la grande majorité de ses citoyens. Le quinzième film du plus reconnu des cinéastes algériens en activité est bâti sur le principe, si souvent tenté, si rarement réussi, du film mosaïque. Entrelaçant plusieurs lieux et plusieurs récits indépendants et qui pourtant ensemble racontent une histoire plus grande que leur somme, il trouve cette fois une remarquable réussite, comme spectacle et comme témoignage.


 

Merzak Allouache retrouve le souffle, la finesse et l’émotion de ses plus grands films, Omar Gatlato (1977) et Bab El Oued City (1994), qui restent parmi les meilleures prises en charge par le cinéma de l’échec de la société algérienne issue de l’indépendance pour le premier, de la période de terreur que furent les «années noires» pour le second.

Cette fois, Allouache donne à regarder, et surtout à ressentir, une société à bout d’illusions, un monde cynique et fragmenté, monde où règnent misère, injustice et corruption, société tiraillée entre conformisme, répression et individualisme. Mais il parvient à le faire sans position moralisatrice ni didactisme, au fil d’existences souvent marquées par la détresse ou prêtes à commettre le pire, mais où passent de multiples élans de vie, des failles, des troubles, des absences.

Ville mise en scène

Un des écueils du film mosaïque est la nécessité de dessiner des personnages relativement simples, affectés à une fonction ou à une caractéristique. Si c’est ici le cas (quoiqu’avec des nuances bienvenues), tout se joue dans la palette très diverses des personnalités, et dans la circulation des affects et des comportements, entre eux et avec le spectateur. Les ellipses au sein de chaque récit et le jeu des harmoniques entre eux, par-delà tout ce qui les sépare et l’ignorance que les divers protagonistes ont les uns des autres, nourrissent la «grande image» qui peu à peu émerge de ces cinq tableaux précisément situés dans l’espace, dans le temps et dans des situations conflictuelles. 

Ces toits-terrasses deviennent dans l’organisation du récit des lieux de passages, les marchepieds de circulations, d’échanges, de trafics

En évitant de se mettre en position de maître d’école faisant la leçon sur les turpitudes de sa ville et de son pays, Merzak Allouache déplace du même coup la position du spectateur, le met non en situation de voyeur (il n’y a rien ni personne au-dessus des terrasses) mais de témoin requis de s’interroger, de reformuler ses propres acquis.

Ces toits-terrasses, lieux si caractéristiques des grandes villes arabes, deviennent dans l’organisation du récit ce qu’ils sont si souvent dans la réalité: des lieux de passages, les marchepieds de circulations, d’échanges, de trafics. Dans le capharnaüm d’espaces semi-privés, refuges de sans abris et de ceux qui cherchent à échapper à la norme sociale ou à la loi aussi bien que points de surveillance et de contrôle, Les Terrasses est filmé de plain-pied: le paradoxe d’une horizontalité du point de vue alors qu’on est en hauteur (et que pas une terrasse n’est au même niveau qu’une autre) s’associe au paradoxe du huis clos en extérieur comme au statut ni intime ni ouvertement public de ces lieux. La dynamique du film, dynamique narrative, émotionnelle et de description de la réalité, doit énormément à l’usage subtil des ces éléments de composition dans l’espace: une intelligence de la ville elle-même comme mise en scène.  

À cet usage inspiré de l’espace répond un singulier rapport au temps. Malgré l’unité de durée, cadrée par les cinq prières (qui ne sont évidemment pas que des marqueurs temporels), Les Terrasses ne s’inscrit pas seulement dans l’immédiat de ses récits à la fois éclatés et en interaction. Certains ici parlent trop fort, certains insultent et cognent, baratinent et font les malins, et c’est déjà toute une histoire. Mais surtout, ce que portent avec eux le vieux flic taciturne venu enquêter sur une disparition suspecte, la femme muette prostrée dans un recoin, la voisine admirative de la jeune chanteuse, celle qui monte consulter un guérisseur aux étranges méthodes, ou même les jeunes hommes qui s’assemblent pour une réunion islamiste aux à-côtés mafieux, recèle des profondeurs qui creusent comme des puits dans le temps. Ce temps –des siècles, des décennies– sur lesquelles se sont édifiées les terrasses, tout autant qu’au sommet des maisons d’Alger.

«Les Terrasses»

De Merzak Allouache

Avec Adila Bendimerad, Nassima Belmihoub, Aïssa Chouat, Mourad Khen, Myriam Ait el Hadj, Akhram Djeghim, Amal Kateb

Durée: 1h31

Sortie: 6 mai 2015

Séances

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte