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Nous avons discuté avec un passeur de migrants sur Facebook: voici comment fonctionne son business

Octobre 2014: une centaine de migrants, qui tentaient de rejoindre l'Europe à bord d'un bateau, reçoivent des gilets de sauvetage de la part de l'ONG Migrant Offshore Aid Station. REUTERS/Darrin Zammit Lupi

Octobre 2014: une centaine de migrants, qui tentaient de rejoindre l'Europe à bord d'un bateau, reçoivent des gilets de sauvetage de la part de l'ONG Migrant Offshore Aid Station. REUTERS/Darrin Zammit Lupi

Organiser un voyage illégal entre la Libye et l'Italie grâce à Facebook est d'une facilité déconcertante. L'affaire était réglée en quelques jours.

Dans la nuit du 18 au 19 avril dernier, un bateau rempli de migrants en provenance de Libye faisait naufrage au large des côtes italiennes, provoquant la mort de plus de 900 personnes. Dans la foulée, et sous la pression de plusieurs chefs de gouvernements, l’Union européenne a décidé de tripler le budget de l’opération Triton, censée aider l'Italie à faire face à l'afflux de migrants. Désormais, 9 millions d’euros par mois seront consacrés à la surveillance des côtes de l’Europe et au sauvetage des migrants.

L’UE compte également agir sur Internet, et plus précisément sur le réseau social Facebook, où les passeurs traquent d’éventuels «clients». Les décideurs européens ont fait part de leur volonté de bloquer les comptes, les publicités et les groupes créés par les passeurs sur le réseau social, où il est très facile de trouver des pages proposant des voyages clandestins de la Libye ou la Turquie vers l'Italie.

Nous avons pu lire sur certaines pages, écrites en arabe et traduites dans des journaux américains ou par nos soins sur Google Translate, des conseils de voyage pour les migrants et même des offres de voyages moyennant plusieurs centaines de dollars. De vraies pages communautaire donc, classées dans la catégorie «tourisme et voyage» par Facebook. Le Financial Times en recensait quelques-unes, dans un article publié sur son site, lorsque nous avons commencé à travailler sur cet article. À sa publication, ces pages existent toujours sur le réseau social. 

C'est en piochant des noms de passeurs diffusés par le quotidien britannique que nous avons commencé, via Facebook, à les pister. Pour cela, nous avons d'abord créé un personnage fictif: Odilon Tando –mélange d'un prénom et d'un nom parmi les plus usités en Centrafrique–, jeune homme centrafricain qui, après avoir traversé une bonne partie de l'Afrique en camion pour rejoindre la Libye, cherche à embarquer pour l'Europe. Il a fallu créer un profil Facebook à son nom, avec une fausse photo de profil, publier quelques posts de sa vie imaginaire à Bangui pour plus de crédibilité et utiliser un réseau privé virtuel (VPN) pour simuler une connexion internet depuis la République centrafricaine. Nous avons ensuite ajouté quelques utilisateurs Facebook (dont certains identifiés comme étant des passeurs par d'autres médias) et entamé la conversation. Les premières réponses n'ont pas tardé à arriver, quelques heures ou quelques jours après les premières prises de contact. 

Impression écran du profil d'Odilon Tando

Le passeur a répondu au bout de 13 heures: il demande 3.000 dollars pour la traversée

 

Nous avons fait le choix de dissimuler notre identité pour approcher au mieux les passeurs et comprendre leurs méthodes, un objectif impossible à atteindre si nous avions expliqué d'entrée être journalistes –ce que nous avons néanmoins dit à nos interlocuteurs à la fin de la discussion.

Mais le passeur qui nous a répondu ne nous a pas posé de questions sur notre (fausse) identité. Il a répondu à notre premier message au bout de 13 heures en évoquant simplement le montant en dollars exigé pour le voyage. Dans la semaine qui a suivi, nous avons échangé une quinzaine de messages, avec à chaque fois des réponses brèves, factuelles, parfois incompréhensibles et souvent envoyées en pleine nuit. Le passeur a néanmoins insisté sur trois points: l'argent, l'organisation de la traversée une fois à Tripoli. Et l'absence de dangers du périple... 

1.Le prix d'une traversée

 

Odilon Tando: Salut. Parlez-vous anglais? Je suis un jeune homme de République centrafricaine et j’essaye de trouver un bateau en Libye pour aller en Europe. Quelqu’un m’a dit que vous pouvez organiser ça. C’est vrai? Combien ça coûte?


Passeur: Ça va coûter 3.000£

Le passeur évoque ici plutôt 3.000 dollars (et non livres) comme il nous nous l’expliquera plus tard dans la conversation. Un autre passeur, qui ne nous répondra qu'une fois, demandera de son côté 1.000 dollars (en réponse à la même demande vers l'Italie). Cette différence de prix montre toute la difficulté de donner un montant moyen pour ce genre de traversée, tant les critères varient selon le pays d’origine, le nombre de personnes, leur âge, et évidemment, les prix pratiqués par le passeur dans un but de profit. Mais on peut estimer que la fourchette de prix varie de plusieurs centaines à plusieurs milliers de dollars, comme c’est le cas ici. Il faut aussi prendre en compte le voyage jusqu’à la côte libyenne, les migrants venant de toute l'Afrique, et l’éventuelle attente à chaque arrêt. Fin avril, une femme érythréenne racontait à l'Agence des Nations Unies pour les réfugiés avoir déboursé au total 5.000 dollars pour elle et son fils. Quelles que soient les gammes de prix, ces tarifs restent complètement inaccessibles pour les migrants: par exemple, le salaire moyen en Centrafrique était, en 2012, de 41 dollars par mois (37 euros environ), soit 100 dollars de moins que le salaire africain moyen.

Une chose est sûre cependant, le trafic de migrants à travers la Méditerranée rapporte gros. Selon Leonard Doyle, porte-parole de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), qui répondait à la radio américaine NPR, un seul voyage à bord d’un bateau peut rapporter au passeur entre «4 et 7 millions de dollars (entre 3,5 et 6,2 millions d’euros). Cela dépend, évidemment, de la taille du bateau et du nombre de personnes à bord.» Mais là encore, difficile d'établir une moyenne précise. 

2.La Libye, dernière étape d'un long périple

 

Odilon Tando: Où est-ce possible d’acheter un ticket pour prendre un bateau? Ai-je besoin de venir à Tripoli? Organisez-vous des voyages entre la frontière libyenne et l’embarcadère?

 

Passeur: Ok. Quand tu seras en Libye passe moi un coup de téléphone, je t’aiderai. Combien êtes-vous? Je m’occupe uniquement de la traversée en bateau. La terre c’est pas mon domaine. Le bateau ressemblera à ça (la photo en question est une simple photo trouvée sur Internet, ndlr). Quand tu seras à Tripoli, appelle-moi. Voici mon numéro XXXXXXXXXX

Ce passeur est effectivement basé à Tripoli, ce que nous confirme la géolocalisation des messages qu’il nous envoie sur Facebook. Depuis la chute de Mouammar Kadhafi, la Libye est devenue le principal point de transit pour les passeurs qui envoient chaque jour des centaines de migrants vers l’Europe. «Le chaos libyen s’est transformé en un lucratif business qui se fait sur le dos de migrants assez désespérés pour effectuer un dangereux voyage maritime vers l’Europe», peut-on lire dans le New York Times. «Il n’y a pas d’autorité centrale dans le pays pour stopper ça. Le business est en plein boom avec des migrants qui augmentent toujours leurs prix pour acheter des bateaux toujours plus gros.»

Beaucoup ont eu à endurer enlèvement, détention, viol et tortures sur leur route

article de l'Irin, institut spécialisé dans les questions migratoires.

Comme beaucoup de passeurs installés dans la capitale libyenne, celui avec lequel nous sommes en contact s’est spécialisé dans les voyages en bateau entre la Libye et l’Italie. Le périple effectué par les migrants à travers le continent africain pour rejoindre Tripoli ne relève pas de son business. Pourtant, pour les migrants originaires d’Afrique subsaharienne –comme notre fictif Odilon Tando–, «traverser la mer n’est que la dernière étape», souligne une journaliste érythréenne dans un article de l’Irin, un institut spécialisé dans les questions migratoires. «Avant d’atteindre les côtes libyennes, d’où partent la majorité des bateaux, beaucoup ont eu à endurer enlèvement, détention, viol et torture sur leur route.»

La plupart des Erythréens, qui constituent la population de migrants la plus importante derrière les Syriens, arrivent par exemple en Libye après un long voyage à travers l'Ethiopie et le Soudan. «Aujourd’hui, ils sont entre 3.000 et 4.000 par mois à franchir la frontière entre l’Ethiopie et le Soudan», nous confiait, dans un précédent article, Léonard Vincent, auteur du livre Les Erythréens.

3.Le voyage, une traversée «sans danger»

 

Nous nous soucions de la vie des êtres humains

Le passeur, contacté sur Facebook

Odilon Tando: Ok merci. Je suis seul. Donc si j'arrive à Tripoli dans 5 ou 6 jours, savez-vous quand il sera possible d'aller sur un bateau? Et c'est dangereux de traverser la mer avec votre bateau?

Passeur: Il n'y a pas de danger, j'utilise un nouveau bateau. Quand tu arrives contacte moi. Je ne sais pas combien de temps va durer le voyage car cela dépend si la mer est calme. Nous nous soucions de la vie des êtres humains. 

Dans ces quelques messages, on en apprend un peu plus sur les conditions de voyage, le passeur nous assurant que son bateau est sans danger et neuf, ce dernier argument justifiant selon lui les 3.000 dollars demandés pour la traversée. Le Guardian expliquait fin avril que ce genre de bateau, souvent en bois, est destiné au départ à la pêche et mesure environ 18 mètres de long. Il peut aussi s’agir de Zodiac provenant des réserves de l’ancien régime Kadhafi. En général, ils peuvent contenir au maximum 300 passagers. Or, on a bien vu que certains bateaux en contenaient plus du triple.

Le passeur que nous avons contacté poussera le cynisme jusqu’à dire qu’il se soucie de la vie des êtres humains et que le voyage est sans danger s’il se fait par temps calme.

Si les passeurs privilégient en effet une mer calme pour lancer leurs bateaux, pas besoin d’une longue dissertation pour contredire le reste de ses affirmations, il suffit de regarder les chiffres. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), 1.750 migrants sont morts en Méditerranée depuis le début de l'année 2015, soit trente fois plus que l’année dernière à la même période. Noyades, bousculades à bord, déshydratation, hypothermie, absence de nourriture, avarie matérielle… Les risques sont nombreux, mais le premier des dangers vient des passeurs eux-mêmes. L'agence Reuters expliquait mi-avril que les passeurs font usage de la violence pour forcer les passagers à monter sur le bateau et abusent sexuellement de certains passagers. Deux adolescents ayant survécu au naufrage du 19 avril dernier ont raconté au Telegraph que les passeurs avaient frappé un homme qui avait simplement demandé à utiliser les toilettes avant le départ.

Une violence et un danger de mort qui ne décourage pourtant pas les migrants. Selon les estimations de l’OIM, le nombre de tentatives de traversées pourrait exploser et près de 30.000 migrants pourraient mourir d’ici la fin de l’année.

Après quelques jours sans nouvelles de notre part, le passeur nous a recontactés, nous demandant si Odilon était arrivé à Tripoli. Nous avons décidé de l'appeler sur son téléphone portable. Après un appel qui a coupé court et un autre sonnant dans le vide, nous avons pu discuter quelques instants avec lui, le temps d'organiser une interview via Facebook. «Oui je suis bien un passeur installé à Tripoli», nous a t-il confirmé. Mais les échanges ont été brefs, la faute à son «mauvais anglais», comme il nous l'a confié lors de notre échange téléphonique. Dans son dernier message, il nous a simplement indiqué que le prochain voyage débuterait dans deux jours. Un autre passeur avec lequel nous avions échangé et à qui nous avons dit que nous étions journalistes nous a proposé de répondre à nos questions, en échange d'argent. Il n'y a pas eu de suite. 

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