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Rendre hommage à Charlie Hebdo, c'est protéger ses journalistes

Un manifestant brandit un crayon géant en hommage aux victimes des attentats menés contre la rédaction de Charlie Hebdo - Bruxelles, le 11 janvier 2015 | REUTERS/François Lenoir

Un manifestant brandit un crayon géant en hommage aux victimes des attentats menés contre la rédaction de Charlie Hebdo - Bruxelles, le 11 janvier 2015 | REUTERS/François Lenoir

L’organisme américain de défense des auteurs PEN a raison de remettre le prix de la liberté d'expression au magazine: c'est la protection la plus efficace dont un journaliste puisse bénéficier.

«Comment se fait-il que vous soyez encore en vie?» On me pose cette question à chaque fois que je parle en public. Parfois elle est formulée plus courtoisement –par exemple, «Avez-vous des craintes pour votre sécurité?». Mais le fond est toujours le même: les gens veulent comprendre comment quelqu'un qui ose critiquer le régime de Poutine avec une telle virulence ne s’est pas fait éliminer.

Je réponds à cette question plusieurs fois par semaine, et à chaque fois elle me met terriblement mal à l’aise. Je ne suis que trop consciente de la différence entre moi et les journalistes qui se font tuer et agresser en quantités telles qu’ils valent à la Russie de figurer invariablement dans le top 10 annuel de l'indice d'impunité établi par le Committee to Protect Journalists (CPJ).

La publicité comme garantie de sécurité

J’écris pour de grandes publications occidentales et mes livres sont publiés dans le monde entier. Jusqu’à mon départ de Russie il y a un an et demi, je recevais régulièrement des menaces de mort, parfois plusieurs centaines par semaine (depuis que je suis installée à New York, elles ont considérablement diminué). Mais si je m’étais fait tuer alors que j’habitais encore en Russie, ou si cela arrive quand j’y retournerai en reportage, cela ne passera pas aussi inaperçu que la nouvelle, en avril 2013, de la mort du rédacteur en chef Mikhail Beketov, qui a succombé à un violent matraquage, ou que celle en juillet de la même année d’Akhmednabi Akhmednabiyev, abattu devant chez lui au Daguestan.

Le fruit d’une telle violence serait davantage comparable à la situation d’Anna Politkovskaïa, assassinée en 2006; Vladimir Poutine avait déclaré que sa mort avait davantage nui au régime russe que tout ce qu’elle avait pu écrire de son vivant.

Cela n’a pas l’air très lourd, comme garantie de sécurité, et en effet ça ne l’est pas. Mais cette promesse de publicité est la protection la plus efficace dont un journaliste puisse bénéficier et, les gens qui me la fournissent, ce sont mes collègues. Les rédacteurs en chef et éditeurs qui ont publié mon travail et les organismes qui l’ont reconnu en m’attribuant des récompenses ont transmis le message qu’ils ont les yeux braqués sur ce qui peut m’arriver. Au final, la seule chose que puissent faire ceux qui écrivent, ceux qui nous publient et ceux qui nous lisent, c’est nous accorder de l’attention et nous rendre hommage.

Lettres vs menaces physiques

Après m’être installée aux États-Unis, j’ai rejoint le comité du PEN American Center, une association d’auteurs réunis pour soutenir et tenter de protéger ceux d’entre nous dont la capacité d’écrire et de vivre librement est menacée. Cet organisme dispose d’un petit nombre d’outils: nous écrivons des lettres, organisons des conférences et des festivals et attribuons des récompenses. En d’autres termes, nous prêtons attention et exprimons notre respect pour ces auteurs.

Au fil des années, ce répertoire limité s’est avéré d’une curieuse efficacité pour assurer ou hâter la libération d’auteurs emprisonnés: sur 39 récipiendaires du Freedom to Write Award attribué par le PEN pendant qu’ils étaient en prison, 36 ont été libérés, au moins en partie grâce à l’attention que cette association avait pu attirer sur leur cas. Aucune méthode ne permet de mesurer l’efficacité de ces outils pour préserver les auteurs des menaces physiques qui pèsent sur eux, mais nous n’avons pas d’autre moyen, en tant qu’auteurs, de protéger nos collègues.

Les rédacteurs en chef et éditeurs qui ont publié mon travail ont transmis le message qu’ils ont les yeux braqués sur ce qui peut m’arriver

Le 5 mai, le PEN American Center va remettre son Freedom of Expression Courage Award [prix du courage pour la liberté d’expression] annuel au magazine Charlie Hebdo. Ce choix s’impose à mes yeux comme une évidence. Les attentats de janvier contre les bureaux parisiens de Charlie Hebdo, dans lesquels 8 des 12 victimes étaient des employés du journal, constituent la pire attaque contre des journalistes que l’on ait connue ces derniers temps. Et pourtant Charlie Hebdo continue de paraître, tout comme il a continué de fonctionner après l’incendie de ses locaux en novembre 2011.

Contenus offensants

Et dans leur ténacité à survivre, les gens de Charlie Hebdo ont bénéficié d’étonnamment peu de soutien de la part de leurs collègues de ce côté-ci de l’Atlantique.

Dans les jours qui ont suivi la tuerie, le New York Times, le Washington Post, l’Associated Press, CNN et d’autres grands groupes d’informations américains ont pris la décision de ne pas publier les dessins de Charlie Hebdo, et ce, en dépit de leur indéniable caractère informatif. Ils ont invoqué leur inquiétude à l’idée de mettre en danger leurs équipes et cité de vagues et omniprésents «standards du secteur», ainsi qu’un net malaise vis-à-vis des dessins en question, qui aux yeux de nombre de rédacteurs en chef étaient racistes ou tout au moins offensants.

L’idée de ne pas mettre les employés en danger n’a pas tardé à être abandonnée; l’argument le plus repris a été celui selon lequel les journaux ne devaient pas imprimer ou cautionner des contenus racistes ou offensants.

C’est également l’argument avancé par un certain nombre d’auteurs impliqués dans la polémique qui a éclaté lorsque six «maîtres de cérémonie» du gala de remise des prix –notamment Deborah Eisenberg et Francine Prose– ont décidé d’annuler leur participation en signe de protestation [à ce jour, 204 membres du PEN ont signé la lettre signifiant leur opposition au prix remis à Charlie Hebdo, avançant que, «pour la partie de la population française qui est déjà marginalisée, en difficulté et victimisée, une population façonnée par l’héritage des diverses entreprises coloniales de la France et qui compte un gros pourcentage de musulmans pieux, les dessins du prophète de Charlie Hebdo doivent apparaître comme visant délibérément à provoquer encore davantage d’humiliations et de souffrances», ndt]

Plus grand crime contre la liberté d'expression

Je trouve cet argument surprenant. Une satire est souvent, la plupart du temps sans doute, offensante. Voici une question que l’on me pose presque aussi régulièrement que celle de mon incroyable survie, à chaque fois que je parle du groupe de protestation artistique Pussy Riot:

«Mais, et le fait que leur prière punk ait offensé de nombreux croyants orthodoxes russes?»

Eh bien quoi? Elles pratiquent un art provocateur, n’est-ce pas, et par conséquent qui va forcément offenser un grand nombre de gens –et c’est d’ailleurs un argument valable pour les protéger, pas pour les mettre en prison.

Les Pussy Riot pratiquent un art provocateur. C’est d’ailleurs un argument valable pour les protéger

Mais lorsque je réponds à cette question, j’essaie aussi de souligner que la nature et le contexte de l’offense perpétrée par les Pussy Riot sont incompréhensibles pour la plupart des gens qui ne vivent pas en Russie. C’est une idée difficile à faire comprendre aux Américains, qui pour beaucoup sont intimement persuadés que leurs critères de bienséance culturelle sont universels.

Cette conviction s’affiche clairement dans la controverse autour de la décision du PEN d’attribuer son prix à Charlie Hebdo: ses détracteurs sont tout à fait convaincus de leur aptitude et de leur droit à interpréter le contenu des dessins offensants. Au début de l’année, j’ai lu quelques tentatives bien formulées visant à expliquer à un public américain le contexte des illustrations, leurs références culturelles et journalistiques; les auteurs y exposent que ce qui apparaît comme du racisme aux yeux des Américains est en fait une critique sophistiquée de ce même racisme. J’ai trouvé ces articles convaincants mais, pour faire court, je ne sais pas si ces dessins sont racistes et je ne sais pas qui ils offensent, ni comment ni pourquoi. Il me manque un prisme culturel pour en juger –comme à quiconque n’est pas consommateur régulier de médias français.

Et vous savez quoi ? Cela n’a aucune importance. L’équipe de Charlie Hebdo a été victime du plus grand crime contre la liberté d’expression qui ait été commis depuis longtemps. Le magazine continue d’affronter de sérieuses menaces. Nous, les auteurs qui constituons le PEN, ne pouvons pas faire grand-chose pour protéger nos collègues de la fureur assassine, mais nous pouvons montrer que nous leur prêtons attention en leur attribuant un prix pour le grand courage dont ils font preuve chaque jour. Si nous renoncions à faire ce petit geste fondamentalement sans danger et si nous détournions ostensiblement les yeux d’un crime parce que les journalistes qui en sont la cible nous mettent mal à l’aise, nous ne ferions pas notre travail.

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