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Le monde s'arme de plus en plus, le Rafale en profite

Gilles Bridier, mis à jour le 05.05.2015 à 7 h 23

Les exportations de matériels militaires progressent dans le monde. La France a engrangé 25 milliards d'euros de contrats en quatre ans. La vente de 84 Rafale à l'Egypte, à l'Inde et au Qatar va gonfler le portefeuille de commandes et déboucher sur des créations d'emplois.

Un Rafale. REUTERS/Regis Duvignau

Un Rafale. REUTERS/Regis Duvignau

Les trois commandes de Rafale enregistrées par la France en Egypte, en Inde et au Qatar, sont riches d'enseignements, tant au plan géopolitique dans le monde que sur la place de la France sur l'échiquier politique au Moyen-Orient notamment. Mais, avant tout, ils montrent que, comme l'affirmait Serge Dassault lorsque l'avion de combat français ne parvenait pas à s'imposer à l'exportation, «le potentiel de ventes des avions de combat dans le monde reste intact».

Il est vrai que la fin de la Guerre froide et la réduction des budgets de défense pouvaient laisser présager un tarissement des commandes dans le monde. Il n'en est rien.

Les cycles de renouvellement sont longs dans cette industrie, et l'on s'aperçoit aujourd'hui –en le regrettant pour l'avenir de la planète– que le rajeunissement des matériels des armées s'accélère. Les dépenses militaires dans le monde (1.800 milliards de dollars l'an dernier) se maintiennent à un niveau élevé, les engagements au Moyen-Orient, dans l'est de l'Europe, en Asie et en Afrique compensant notamment la baisse du budget américain de défense.

Les exportations grimpent

Ainsi, l'Institut international de recherche pour la paix de Stockholm (Sipri) relève que les exportations d'armes dans le monde ont augmenté de 16% pendant la période 2010-2014 par rapport à 2005-2009, avec une progression de 23% pour les Etats-Unis, toujours en tête des marchands d'armes, et de 31% pour la Russie. Mais, surtout, on note la poussée des exportations chinoises qui, d'une période à l'autre, ont augmenté de 143% et placent ainsi la Chine au troisième rang des puissances exportatrices d'armement sur les cinq années en question.

+71%

L'augmentation des importations d'armes des Etats du Conseil de coopération du Golfe entre 2005 et 2009

Les Etats du Golfe et l'Asie font partie des plus gros pourvoyeurs de commandes. Ainsi, les Etats du Conseil de coopération du Golfe (l'Arabie saoudite, Oman, le Koweït, Bahreïn, les Émirats arabes unis et le Qatar) auraient, selon le Sipri, augmenté de 71% leur importations d'armes d'une période à l'autre. Or, la France jouit d'une place particulière auprès de ces Etats, comme le démontre la présence de François Hollande ce 4 mai à la réunion du Conseil de coopération du Golfe, premier chef d'Etat étranger à être invité dans cette enceinte.

Ce n'est donc pas un hasard si, parmi les trois pays ayant retenu l'avion de combat français depuis le début de l'année, figure le Qatar pour 24 avions. En outre, l'hypothèse d'une prochaine vente aux Emirats Arabes Unis, client historique de la France, est aussi souvent avancée.

François Hollande et Tamim ben Hamad Al Thani, émir du Qatar, le 4 mai 2015. REUTERS/Christophe Ena/Pool

L'Inde, qui a augmenté de 15% ses importations d'armes au cours des cinq dernières années, était en négociation depuis de longues années pour un contrat Rafale; alors que les importations d'armes du pays ont augmenté de 15% au cours des cinq dernières années, New Delhi a aussi franchi le pas dans une négociation de gouvernement à gouvernement avec Paris pour 36 appareils.

Quant à l'Egypte, obtenant une garantie de l'Etat français pour la moitié du contrat, elle a opté pour 24 Rafale (et une frégate pour sa marine).

Soit 84 appareils en tout pour l'industrie française d'armement. Ces contrats de Rafale interviennent alors que les ventes d'armes par la France ont augmenté de plus de 17% en 2014 pour atteindre 8 milliards d'euros. Ainsi, malgré le trou d'air de 2012, l'industrie de défense française a engrangé plus de 25 milliards de commandes entre 2011 et 2014. Les résultats de l'année 2015 (déjà 15 milliards d'euros y compris les contrats de Rafale, selon le ministre Jean-Yves La Drian), devraient exploser les compteurs.

Et les derniers contrats passés montrent que la crédibilité de la France sur les marchés internationaux reste intacte, malgré le différend qui continue de l'opposer à la Russie à propos de la livraison des navires militaires Mistral à cause de l'implication de Moscou dans le conflit ukrainien.

Tous ces Etats ne constituent pas des nouveaux marchés pour Dassault Aviation. L'Egypte s'était déjà dotée de Mirage 5 et 2000, le Qatar de Mirage F1 et 2000, et l'Inde de Mirage 2000 que l'industriel français est en train de moderniser.

Mais tous ces clients exploitent aussi sous leurs couleurs d'autres appareils, à commencer par des Mig russes pour l'armée indienne et des F16 ou F18 américains. Ils auraient pu opter pour des appareils concurrents, notamment le Gripen suédois retenu par le Brésil de préférence au Rafale, ou les avions américains et russes. Mais si le Gripen suédois a été préféré au Rafale pour son prix plus compétitif (de l'ordre de 30% moins cher), il ne présente pas les mêmes aptitudes au combat que l'avion français.

Une polyvalence longtemps critiquée

Quant au concurrent européen Eurofighter, développé par la Grande-Bretagne, l'Allemagne et l'Italie, il n'offre pas non plus la même flexibilité d'utilisation. Ce qui réduit son champ opérationnel.

A l'inverse, l'avion français, qualifié de «couteau suisse» par les spécialistes, a été conçu au départ pour remplir des missions de nature diverses (attaques au sol, combat aérien, renseignement). Ce fut le pari de départ des concepteurs, avant que Dassault Aviation obtienne le feu vert pour lancer le programme en 1988. La décision du lancement fut d'ailleurs difficile à prendre: on s'engageait pour un total réévalué à 40 milliards d'euros.

Les exportations d'armes devraient permettre la création de 30.000 emplois nouveaux en France

 

Les réticences furent nombreuses, même au sein du gouvernement de Jacques Chirac, avec André Giraud, ministre de la Défense de l'époque, qui rechignait à engager la France en solitaire dans une aventure industrielle de cette ampleur alors que l'Eurofighter, développé à la même époque, allait pouvoir s'appuyer sur un portefeuille de commandes obligatoirement plus important du fait de la coopération de trois Etats sur le projet. Ce qui aurait une incidence sur le prix à l'unité des appareils, et des conséquences sur le budget français de Défense et la compétitivité de l'avion à l'exportation.

Mais, à la suite d'un lobbying intense et grâce à l'arbitrage de François Mitterrand, Dassault obtint le feu vert, entraînant avec lui ses partenaires de l'époque Thomson et la Snecma. Les intérêts de l'industrie de défense et la stratégie de souveraineté nationale ont alors pesé plus lourd que les impératifs budgétaires.

Le programme fut abondamment critiqué. Pourtant, le choix d'un appareil polyvalent s'avère aujourd'hui payant face à des concurrents concentrés sur un type d'intervention. Le Rafale, multi-mission, permet d'optimiser les flottes. Une qualité d'autant plus déterminante que, en acquérant un avion de combat, on s'engage pour trente ans sans pouvoir anticiper les besoins à aussi long terme!

En outre, en conditions réelles sur les terrains de combats notamment en Afghanistan, en Libye, au Mali ou en Irak contre Daech, l'avion français s'est montré à la hauteur des attentes, faisant jeu égal en matière d'efficacité avec ses avions américains dans des opérations communes.

Le succès de l'expertise technologique

Dassault, qui ne réalise plus que 30% de son chiffre d'affaires dans le militaire, n'est d'ailleurs pas le seul artisan de cette reconnaissance technologique. La cellule dont il a la maîtrise intervient pour environ 60% du coût d'un appareil. Safran, qui fabrique les moteurs M88 mis au point à l'origine par la Snecma, et Thales, chargé de l'électronique de bord et du système de radar, ont aussi un rôle décisif. Sans compter le système d'armes, en l'occurrence développé par la société MBDA.

Au total, quelque 500 entreprises sous-traitantes à divers niveaux interviennent sur la production du Rafale. Et compte tenu de ces commandes, les avions de combat vont peser lourd dans les créations d'emplois attendues en France du fait de la montée en puissance des exportations d'armes, soit environ 30.000 emplois nouveaux sur plusieurs années dans l'industrie de défense, selon Jean-Yves Le Drian.

D'ailleurs, depuis le lancement du programme Rafale, l'avion a lui-même beaucoup évolué, profitant des innovations technologiques. Ces contrats soulignent ainsi la reconnaissance à l'étranger de l'expertise française dans une industrie de pointe, l'aviation militaire faisant partie des secteurs qui ne supportent aucune approximation dans l'application des innovations, tant dans l'informatisation des fonctions que la mise au point des interfaces homme-machine.

La géopolitique en question au Moyen-Orient

On ne peut exclure que la politique américaine ait favorisé la percée de l'avion français, à cause de l'attitude de Washington vis-à-vis de l'Iran chiite, ennemi des dynasties sunnites du Golfe.

Comme le démontre l'intervention au Yémen, Ryad continue de revendiquer son rôle de gendarme du Moyen-Orient, contre Téhéran dont l'influence s'accroît dans cette région du monde. Le virage de la politique américaine, mieux disposée à l'égard du régime iranien sur le dossier du nucléaire civil, interpelle les Etats du Golfe, déjà gênés au-delà même de l'Arabie saoudite par la percée des Etats-Unis sur le marché de l'or noir.

L'attitude de Ryad refusant de soutenir les cours du pétrole par une baisse de sa production, accentuant ainsi une baisse du prix du baril préjudiciable aux producteurs américains compte tenu de leurs coûts, en dit assez long sur un certain refroidissement du dialogue avec Washington.

Or, pour les marchés militaires, les relations intergouvernementales jouent un rôle déterminant, comme le démontre l'opposition entre Paris et Moscou sur les Mistral.

Depuis son arrivée au ministère de la Défense, Jean-Yves Le Drian a su consolider les liens avec les dynasties du Golfe, mais aussi avec d'autres Etats engagés au même titre que la France contre le terrorisme, comme l'Egypte. Le Rafale en tire aujourd'hui les bénéfices.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
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