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Vingt ans après, on a relu les livres-programmes de Chirac

Le président de la République Jacques Chirac lors de la cérémonie du 14-Juillet 1995 | REUTERS/Jean-Christophe Kahn

Le président de la République Jacques Chirac lors de la cérémonie du 14-Juillet 1995 | REUTERS/Jean-Christophe Kahn

Nous sommes en 1994 et Jacques Chirac, bientôt candidat à l’élection présidentielle, publie «Une nouvelle France, réflexions 1», suivi de «La France pour tous», chez Nil. Modeste dans la forme, ce programme est sidérant de promesses non tenues. Qui seront reprises quasiment à l'identique par ses successeurs. Et à leur tour non tenues. L'immobilisme est devenu le vade mecum de l'Élysée.

Vendus aujourd’hui d'occasion 3 euros sur Amazon (dont 2,99 euros de frais de port), les ouvrages se lisent facilement, hormis quelques passages vaguement techniques. D’emblée –et ce sera la teneur de sa campagne–, Chirac se la joue modeste:

«Que vais-je faire? Telle est bien la question qui se pose à chacun d’entre nous. J’ai essayé d’apporter quelques éléments de réponse.»

Il n’a surtout pas l’intention «d’élaborer un projet de société». Exit l’utopie, place à l’humilité pragmatique. Solennel, il annonce néanmoins «que, dans un environnement qui change, il n’y a pas de plus grand risque que de rester immobile». Hélas, triste prémonition!

En lisant les titres de chapitres, le lecteur électeur de 1995 ne peut qu’applaudir la pertinence du diagnostic:

  • «L’emploi avant toute chose»;
  • «Prévenir l’insécurité sociale»;
  • «La démocratie, c’est l’égalité des droits, mais la République, c’est l’égalité des chances…»;
  • «L’État est notre frontière, que l’Europe forge notre identité!»;
  • Etc.

Énonçant les maux dont souffre la société française, Chirac avance quelques idées pour y mettre fin. Lecture édifiante: à peu de choses près, Sarkozy puis Hollande diront la même chose, en agitant les mêmes improbables recettes-miracles. En évoquant le changement, celui «de remettre en cause des credos usés et des pratiques obsolètes».

L’emploi, priorité absolue

Dès les premières pages, le ton est donné. «Le chômage est notre tragédie […]. C’est la priorité absolue, à laquelle tout doit être subordonné.» Comment? Par l’apprentissage, la simplification des aides, la diminution des coûts… «Il ne faut plus attendre pour alléger les charges qui pèsent sur le travail», assure-t-il. Avant de dénoncer «la complexité des aides à l’emploi [qui] n’a d’égale que leur médiocre efficacité». Volontaire, Chirac propose de «renouveler modes de pensée et modes d’action, afin d’élaborer un nouveau contrat social». Ce qui ne veut pas dire grand-chose –les chômeurs s’en contenteront.

D’ailleurs, les priorités varient. Une fois élu, Chirac donnera priorité à «la réduction des déficits» (tiens!), à l’éducation, à la sécurité, avant de revenir à… l’emploi. Il n’échappera pas au lecteur que la lutte contre le chômage sera également la «priorité» de Sarkozy et aussi la «priorité, la seule» de Hollande. Lequel, en bon Corrézien, en a pourtant au moins trois autres: «Les priorités seront l’éducation, la justice, la sécurité.»

Vingt ans après, n’importe quel candidat à l’élection présidentielle pourrait ressortir les mêmes mots, qui servent de cache-sexe à l’immobilisme politique

Et le lecteur de 2014 de s’interroger: que serait-il advenu si l’emploi n’avait pas été la «priorité» depuis vingt ans? Jacques Chirac avait pourtant brandi sa baguette magique en proposant de créer «un droit nouveau: le droit à l’activité».

Le logement, priorité bis

Le logement à présent. Avec un constat dramatique:

«Le nombre de mises en chantier était, il y a quelques mois, le même que du temps où l’abbé Pierre lançait ses premiers appels. Comment s’étonner que la France compte 2 millions de mal logés?»

Chirac a pris la mesure du problème. Il évoque aussitôt «des mesures de protection des locataires»:

«Je pense à un fonds de garantie assurant le règlement des loyers en cas de chute brutale des revenus.»

Ce n’est pas tout. Il propose «une loi de programmation afin de résoudre en cinq ans le problème des mal logés». Qu’en reste-t-il? Un improbable droit au logement opposable et, vingt ans après, un problème de «mal-logement» qui touche, selon la Fondation Abbé Pierre, 10 millions de personnes. Entre temps, textes de lois et mesures fiscales diverses se sont accumulés, à l’efficacité douteuse. Jusqu’à la loi Alur de Cécile Duflot, remise en cause quelques mois à peine après son adoption!

Un État plus mieux

Le constat d’un État parfois inefficace ou brouillon revient à plusieurs reprises. Qu’il s’agisse des aides aux entreprises ou associations («un peu moins de dispersion pour un peu plus d’efficacité!», assez «de saupoudrages routiniers») ou de la complexité administrative, le tableau est peu reluisant. Chirac dénonce vigoureusement les «7.500 lois applicables, 80.000 textes réglementaires, 21.000 règlements de la Communauté, 10 à 15.000 circulaires à validité annuelle». Ce qui ne l’empêchera aucunement de légiférer à tout-va.

Les coupables? L’Europe et la décentralisation. En 1994, il faut donc réformer un État devenu «illisible et irresponsable». Mais le candidat est prudent et évoque une réforme en douceur de la fonction publique (elle conservera son statut, ouf!), assortie d’une gestion rigoureuse des deniers publics:

«Plusieurs de ces mesures requièrent bien davantage un changement de comportement de l’État ou des différents acteurs économiques que des dépenses nouvelles.»

S’agissant de la protection sociale, le candidat Chirac fustige les «déficits à un niveau très élevé qui hypothèquent l’avenir de l’ensemble de notre sécurité sociale» (50 milliards de francs en 1994).

Bien sûr, la réforme de l’État fut également un des grands chantiers de Sarkozy avec la timide révision générale des politiques publiques (RGPP), et de Hollande, ce dernier dénonçant un État «trop lourd, trop lent, trop cher». Le lecteur observera qu’aucun des trois présidents n’a réduit les déficits (pourtant, «le recours au déficit est une forme de démission») ni tenté de peser sur les dépenses publiques (ce qui n’empêche pas les Cassandre de l’austérité de pleurer chaque matin).

L’impossibilité qu’a Chirac de penser en dehors du cadre étatique est frappante, ce qui lui fait écrire des phrases d’une incroyable bêtise: sans l’État, «nous serions isolés, dépendants, et perpétuellement immatures. Nous risquerions la dissolution mentale dont souffrent tant de gens dans les pays étatiquement faibles ou tyranniques, ce qui revient au même».

Discours de la méthode

Enfin, le candidat souhaite changer la manière de gouverner. Avec lui, promis, fini la «décentralisation», les «tables rondes», la «concertation», le «consensus», autant de formules creuses qui «apparaissent de plus en plus comme les alibis d’un État à bout d’idées et d’arguments, qui tente désespérément de se décharger sur les autres de ses responsabilités».

Ce qu’il souhaite? Un État «plus présent, plus entreprenant, plus volontariste, afin de reconquérir le terrain perdu, là où se joue l’avenir du pays». En résumé, un État sans bla-bla, efficace, au service de tous, des entreprises, de l’emploi. C’est beau comme du Montebourg.

Mais, vingt ans après, n’importe quel candidat à l’élection présidentielle pourrait ressortir les mêmes mots, tant les «décentralisation», «tables rondes», «concertation» et «consensus» (auxquels on pourrait ajouter «modèle social», «démocratie participative», «Grenelle», «pacte»…) servent toujours de cache-sexe à l’immobilisme politique.

Son constat des maux de la société française ressemble à s’y méprendre à celui que purent en faire ses successeurs

Y a qu’à, faut qu’on

Les livres recèlent d’autres projets, plus ou moins passés à la trappe. Chirac entend lutter contre «le développement […], comme un cancer ignoré, d’une économie de la drogue», mener une politique de la ville ambitieuse en privilégiant «systématiquement [les] quartiers en crise», ressortant alors l’inévitable discours sur les banlieues: «urgence», «plan national de reconquête», «droit à la sécurité», «délinquance»… Il y a aussi quelques lignes sur «l’islam radical» et «l’intégration des Français de souche étrangère».

Il entend créer «une allocation de grande dépendance», «tirer les salaires vers le haut comme en Allemagne», conduire «les nécessaires réformes de notre système éducatif, qui devront faire l’objet d’un débat national» –après avoir promis la fin des tables rondes. Sans oublier de «revenir à des impôts plus raisonnables et moins paralysants», réorganiser –prudemment– les territoires («Je préfèrerais qu’on évacue la discussion sur le nombre optimal des échelons de notre administration territoriale.»), réformer les retraites grâce à «une épargne complémentaire, encouragée par l’État» sous forme de déductions fiscales ou d’aide directe…

La France, nombril du monde

Autant de propositions plus ou moins traduites dans les faits et particulièrement inefficaces, puisque toujours d’actualité deux décennies plus tard. Lorsque Chirac candidat parle de réforme, il l’associe le mot «urgence». Mais, après les grèves de fin 1995, Chirac ne fait plus rien. Amnésique, il se renie souvent comme en 2000, où, pour des raisons purement politiciennes, celui qui prétendait lutter contre les déficits presse Jospin de dépenser la «cagnotte»

À force de parler de la France, Chirac oublie le monde, sauf pour éveiller quelques peurs savamment dosées («La planète se peuple à un rythme effrayant. Il va falloir nourrir ces millions d’enfants accablés d’avitaminose.») et une larme de Françafrique:

«Les gaullistes ont tous un morceau d’Afrique dans le cœur.»

Évoque-t-il l’Europe? Oui, pour dénoncer «une Europe fabriquée à Bruxelles par des technocrates sans légitimité» et une construction en panne, «lasse et désenchantée». Qu’il se rassure: c’est toujours le cas en 2015.

À l’époque, on calcule encore en francs mais l’euro n’est pas loin. Alors, prenant de la hauteur, Chirac affirme que la monnaie unique ne saurait être le seul horizon de la France. Il propose d’«initier, grâce à l’emprunt, un vaste programme d’infrastructures et de recherches». L’idée est tellement originale qu’Hollande la reprend régulièrement à son compte et que Nicolas Sarkozy la jugeait tout aussi indispensable.

Immobilisme fondateur

Certes, il ne faut jamais prendre des promesses électorales au pied de la lettre. Oubliant sa modestie de circonstance, Chirac s’exclame qu’«encore une fois notre pays a rendez-vous avec l’Histoire», affirmant sans rougir:

«Le pouvoir en soi ne m'intéresse pas.»

Fait étonnant, son constat des maux de la société française ressemble à s’y méprendre à celui que purent en faire ses successeurs, qui se sont employés, avec force «tables rondes» et «consensus», à ne rien faire et à ne réformer qu’à la marge.

Cynisme politique? Poids des lobbies? Inertie de l’administration? Chacun, selon ses idées, en tirera la conclusion qu’il souhaite. La «nouvelle France pour tous» attend encore. Mais, aujourd’hui, l’accroche initiale sonne étrangement:

«C’est le déclin lorsque l’homme dit “Que va-t-il se passer? au lieu de dire Que vais-je faire?”.»

Élu en avril 1995, le rival de Balladur s’apprête à figer la France, comme jamais sous la Ve République. Dopé par la cohabitation et la bouée de secours du Front national, il sera tranquillement réélu pour un second mandat parfaitement inutile. L’un surexcité, l’autre mou, ses successeurs n’oublieront pas la leçon: la procrastination règne à l’Élysée et les réformes sont d’autant plus théâtralisées et médiatisées qu’elles sont minuscules.

Mais que l’on se rassure: le chômage sera la «priorité absolue» en 2017.

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